mardi 28 décembre 2010

Le Top 10 des Parfums 2010


Le Top des Tubéreuses… 
Vamp à NY d’Honoré des Prés et Nuit de Tubéreuse de L’Artisan Parfumeur

La tubéreuse est souvent considérée comme le paroxysme de la féminité olfactive, alors que le vétiver se situe juste en deçà de la bonne grosse fougère comme insigne de la virilité – c’est du moins ce qui ressortait d’un sondage assez peu scientifique effectué auprès de mes lecteurs en mai dernier.
Cela explique-t-il le fait qu’au moins trois marques, Prada, L’Artisan Parfumeur et Dior dans sa toute nouvelle version des Exclusifs de Chanel, aient sorti à la fois une tubéreuse et un vétiver en 2010 ? Je ne suis pas entièrement certaine que leurs services marketing respectifs aient poussé la réflexion jusque sur le terrain de l’identité sexuelle : offrir une tubéreuse et un vétiver dans une collection, c’est pour l’essentiel cocher les cases des notes majeures, puisqu’aujourd’hui les collections de parfums se doivent de passer par tous les motifs obligés… Et la tubéreuse fait partie des incontournables, puisqu’on ne cesse de répéter, dans l’industrie du parfum, que c’est l’une des notes fétiches des Américaines qui ont fait le succès de Fracas. C’est aussi l’une de ces notes réputées difficiles qui crée forcément un buzz dans la communauté des amoureux de parfum qui représentent le relais promotionnel le plus efficace des marques de niche (Frédéric Malle, par exemple, savait dès le lancement de sa maison qu’il proposerait une tubéreuse à sa clientèle).
Le pendule des modes olfactives a donc oscillé fortement vers la diva du monde floral en 2010. Côté poids-lourds du marché, Infusion de Tubéreuse (Prada) et New Look 1947 (Dior) l’ont jouée en sourdine, la première en version savonnette, la seconde en odeur cosmétique. Côté niche-niche, Histoires de Parfum s’est couvert en proposant une Trilogie où la note se déclinait en accord avec l’iris-daim, le fruitchouli ou le tabac-immortelle. Mais les deux parfums à émerger de ce tsunami de tubéreuses ont été ceux composés par les deux « nez-mercenaires » les plus brillants et les plus intransigeants du marché, Olivia Giacobetti et Bertrand Duchaufour. Ni l’un ni l’autre n’a opté pour une interprétation attendue de la tubéreuse. Il faut dire qu’entre la matrice classique de Fracas, le portrait naturaliste à peine retouché de Carnal Flower et la distorsion baroque de Tubéreuse Criminelle, cela aurait été superfétatoire.

En jouant des notes rhum, banana et coco sur un fond baumé brûlé, la Vamp à NY d’Honoré des Prés « vous atteint là où le sexe ne vous atteint pas » selon mon amie irlandaise Clare, qui, étant sexologue, doit savoir de quoi elle parle. Honoré des Prés s’impose par ailleurs comme l’une des marques-stars d’une autre tendance de fond, celle du bio, en proposant les premiers parfums Eco-Cert composés dans le style, et avec toute l’exigence esthétique, de l’école française. Et marque encore des points en faisant appel à Olivia Giacobetti, dont la signature s’est faite plus rare ces derniers temps et dont les lancements, par conséquent, créent l’événement.

La Nuit de Tubéreuse de L'Artisan Parfumeur s’attaque tout autrement à la vamp des fleurs, en déconstruisant l’absolue de tubéreuse pour redéployer les facettes d’une mutante étrangement séductrice qui évoque le cycle entier de la vie végétale, du fruit à l’humus. Contrairement à celle d’Olivia Giacobetti, la signature de Bertrand Duchaufour est sans doute sur le point d’exploser en 2011, à en juger par le nombre de clients qui le sollicitent… On ne peut que s’en réjouir, en attendant le lancement du nouveau Frapin au début de l’année (qui aurait, en toute honnêteté, rejoint Nuit de Tubéreuse, La Traversée du Bosphore et Pleine Lune si j'avais rédigé un Top 10 uniquement fondé sur les parfums que j'ai beaucoup portés en 2010... mais laisser un seul parfumeur squatter la moitié d'une liste, ça m'a paru très excessif.)

Le top du style “French-Arabian”…
 Portrait of a Lady de Frédéric Malle Editions de Parfums

C’est dorénavant sur les marchés non-occidentaux que compte l’industrie du parfum pour se développer : Chine, Amérique Latine, Russie… et surtout le Moyen-Orient, qui comme la Russie a déjà une culture du parfum intensément développée. On verra donc de plus en plus de variations sur le genre « French-Arabian » -- hybride de codes olfactifs arabes et de formes françaises – dont Montale et Amouage ont été les pionniers. La tendance a d’ailleurs déjà énormément infléchi les propositions des marques alternatives. Autrement dit, dans un an, je parie qu’on en aura ras les narines de l’oud.
Bien que ni Frédéric Malle ni Dominique Ropion n’avouent avoir travaillé leur dernier lancement en fonction des goûts moyen-orientaux, Portrait of a Lady, rose boisée aux effets oud paradoxalement sèche et opulente à la fois, est l’une des interprétations les plus achevées de ce (relativement) nouveau genre French-Arabian. Parce qu’il émane d’une maison dont la ligne éditoriale consiste à proposer des réécritures modernes de forms classiques, Portrait of a Lady consacre également, en quelque sorte, l’avènement du French-Arabian comme branche indépendante de la famille des parfums orientaux.

Le top des « Faux de Cologne »…
Ninfeo Mio d’Annick Goutal
Il n’est pas non plus entièrement impossible que nous assistions, parallèlement au développement de ces parfums opulents destinés à séduire les pays du Golfe, à un déferlement de senteurs fraîches flattant le goût des Latino-Américains pour ces aguas de Colonia dont toute la famille s’asperge par litres entiers, ou alors de ce que j’ai surnommé les « faux de Cologne », parfums aromatiques et scintillants plus tenaces que les colognes classiques grâce à leurs bases chyprées.
Cependant, l’une des plus belles déclinaisons du genre en 2010 n’est pas issue d’une stratégie marketing mais d’une histoire vraie, le genre d’histoire qui donnait leur âme aux marques de niches pionnières. Ninfeo Mio est né d’un jardin des Hespérides rêvé avant qu’Isabelle Doyen et Camille Goutal ne découvrent que leur accord citrus, figue et lavande existait en vrai. Leur parfum éveille quelque chose du sentiment d’émerveillement qu’elles en ont éprouvé.

Le top du gourmand…
 Kiss Me Tender des Parfums de Nicolaï

L’année 2010 a vu le prestige de Guerlain chanceler suite au scandale suscité par le choix de termes pour le moins malencontreux de Jean-Paul Guerlain, qui dévoilait au public un aspect du caractère et des opinions du vieux maître que les initiés, eux, n’ignoraient pas… Le lancement de ses deux Arsène Lupin en a souffert, et on pourrait supposer que ce seront les derniers qu’il signera. Mais l’héritage Guerlain reste toujours aussi florissant à quelques stations de métro du numéro 68 des Champs Elysées, dans le petit laboratoire de Patricia de Nicolaï, avenue Raymond Poincaré.
Avec des facettes amande, vanille et anis, l’héliotrope est sans doute la fleur à l’odeur la plus comestible et Kiss Me Tender, hommage à Après L’Ondée en plus gourmand, mérite pleinement son épithète : c’est une étreinte vaporisée.

Le top des futurs classiques…
 L’Heure Fougueuse des Heures de Parfum de Cartier

L’héritage Guerlain a également migré rue Boissy d’Anglas, au siège social de la maison Cartier, avec Mathilde Laurent : en faisant son apprentissage auprès de Jean-Paul Guerlain, c’est aussi à l’immense Jacques qu’elle a repris la main, sans renoncer à son caractère de franc-tireur. Mais c’est à un autre maître, Edmond Roudnitska, qu’elle songeait en écrivant L’Heure Fougueuse, hommage contemporain à l’Eau Sauvage dont l’accord « crinière » résonne avec tant de justesse qu’il pourrait bien prétendre, comme l’a souhaité son auteur, au statut d’archétype olfactif. Si ce n’était un prix qui le met hors d’atteinte de l’immense majorité du public, L’Heure Fougueuse pourrait aussi prétendre au statut de futur classique : je n’ai encore rencontré personne qui n’ait été immédiatement saisi par son évidence.

Le top du fauve…
 Absolue pour le Soir de la Maison Francis Kurkdjian

Si L’Heure Fougueuse joue sur les notes animalisée sur un mode subtil et presque subliminal, l’Absolue pour le Soir fourre la ménagerie entière dans le flacon : elle sent tellement le fauve que la première bouffée m’a fait éclater de rire. Cumin ! Miel ! Cuir! Civette! Sans oublier une base santal dote d’une demi-vie équivalente à celle du plutonium… Si le charmant Francis K. ne s’était pas franchement hasardé hors des terrains qui lui étaient familiers avec ses premiers produits, cette fois, il a joué sur un registre destiné à titiller les amateurs de parfumerie de niche en exacerbant les notes qui distinguent les simples amateurs des accros les plus hardcore.

Le top de la synesthésie…
 Wonderwood de Comme des Garçons

Wonderwood de Comme des Garçons partage avec l’Absolue pour le Soir cette base santal qu’il faut pratiquement retirer au Karcher. Mais si je l’intègre à ce Top Ten de 2010, ce n’est pas tant pour son odeur que pour son interprétation visuelle. Le film tourné pour le lancement par les Quay Brothers, auxquels Comme des Garçons avait donné carte blanche, est à mon sens l’une des plus magnifiques traductions visuelles de l’olfactif jamais proposées dans une vidéo produites pour un parfum. Comparé à l’indigence de la dernière campagne pour Dior Homme – qui, certes, vise un public beaucoup plus vaste – ce film me donnerait envie de m’inonder de Wonderwood alors que mes goûts me porteraient plutôt vers le Dior… C’est dire.

Le top du mainstream…
 Midnight in Paris de Van Cleef and Arpels

Ce qui me permet d’effectuer une transition pas spécialement habile, via Olivier Polge, vers le Midnight in Paris de Van Cleef and Arpels dont la note thé fumé est un hommage suffisamment appuyé à Bulgari Black pour ravir les amateurs de senteurs déjantées. Avec Midnight in Paris, ils ont enfin trouvé un parfum mainstream à leur mesure, d’autant qu’il est co-signé (avec Domitille Bertier) par l’auteur d’un autre produit grand public acclamé par les critiques les plus sourcilleux, Dior Homme, et que comme Dior Homme, il transgresse avec élégance les codes masculin-féminin.

Le top du concept tendance…
 M/MINK de Byredo

Je m’apprêtais à décerner aux Boxeuses de Serge Lutens une place dans ce Top Ten – comment ne pas aimer cette double évocation de la base Prunol et du Cuir de Russie ? – lorsque j’ai songé que le M/MINK de Byredo méritait sans doute plus d’y figurer. Non seulement parce que cette juxtaposition de notes minérales et animales est d’une audace assez fulgurante, bien que personnellement, je la trouve trop dissonante pour la porter, mais aussi, et surtout, parce que le concept qui a présidé à son développement annonce une tendance forte dans le domaine de la parfumerie alternative.

Très peu de parfumeurs sont en mesure d’assurer leur propre direction artistique, et très peu de marques sont en mesure de proposer des concepts originaux dans un marché de plus en plus encombré – d’autant que la plupart se dispensent de directeurs de création. Il y a donc fort à parier qu’on fera de plus en plus souvent appel à des concepteurs issus des domaines artistiques, comme Michael Amzalag et Mathias Augustyniak (M/M), les graphistes/directeurs artistiques à l’origine du brief donné au parfumeur Jérôme Epinette, ne serait-ce que parce que la fuite en avant des marques de niche les contraindra à chercher constamment de nouvelles sources d’inspiration et de nouvelles façons d’authentifier leurs produits par des récits.

Je compte donc passer quelques heures assez divertissantes à me demander ce que pourrait sentir un parfum conçu par Jeff Koons, Takeshi Murakami ou Bertrand Lavier – tout en brûlant des cierges à Marie Madeleine, sainte patronne des parfumeurs, pour que personne ne s’avise d’aller proposer ce genre de projet à Tracey Emin…


Pour d’autres Top 10 de 2010:
Bois de Jasmin
Now Smell This
Perfume-smellin’ Things
Perfume Posse


Et maintenant, j'attends avec impatience que vous me dévoiliez vos propres préférés de l'année...

mardi 7 décembre 2010

Conférence de M. Jean Kerléo le 11 décembre à l'Osmothèque de Versailles


Voici une conférence à laquelle tous les amoureux de la parfumerie classique française devraient s’empresser d’assister. Je compte me lever dès potron-minet un samedi matin pour aller jusqu’à Versailles, c’est dire !  J’espère vous y retrouver…

Voici le communiqué de l'Osmothèque

Les bases et spécialités dans la parfumerie : de Laire, Synarome, Givaudan, Firmenich...

Parmi les anciens parfums datant de la première moitié du XXème siècle refaits à l’Osmothèque, un bon nombre ont été élaborés à partir de bases ou spécialités de sociétés comme de Laire, Givaudan, Chuit & Naef, Roure, Chiris, Samuelson… M Jean Kerléo, assisté de M Pascal Sillon (parfumeur chez SYMRISE pour les produits de Laire), vous propose de sentir une sélection de parfums concernés ainsi que les bases correspondantes.

Sur réservation uniquement au 01 39 55 46 99 ou sur osmotheque@wanadoo.fr.(places limitées)
Public : à partir de 12 ans
Tarifs : 15€/adulte et 10€/enfant, étudiants, membre SAO et groupe à partir de 10 personnes
Lieu: 36 rue du Parc de Clagny – 78000 Versailles
Heure du rendez vous : 9h45
Merci de bien vouloir vous munir de monnaie (espèces ou chéquiers)et de venir non parfumé.


 

lundi 6 décembre 2010

Grossmith Perfumes, or why some ghosts should be left to sleep




The breast-tip-coloured satin, bespoke Cadolle corset rests in its silk paper on the second shelf in my closet. I seldom take it out: when I do, it isn’t to wear it in the real world, unless I want to achieve a particularly wasp-waisted style. Corsets are odd instruments, their constriction enhancing the short, heaving breaths of pleasure, while straightening and insulating the very part of the body that should be flexible in its throes. Walking around in a corset in our contemporary world is like living with permanent, low-grade asthma: still, it is sometimes pleasant to play with a garment that is no longer compulsory; to reach beyond Poiret and Chanel into the Edwardian era and be possessed by the ghosts of the great courtesans that reigned over Maxim’s – where the original Mme Cadolle, who invented the brassiere, often went to deliver her frilly marvels…

Which is why I was so curious to try out Hasu-No-Hana, Phul-Nana and Shem-el-Nessim, three perfumes re-launched by the British house of Grossmith, founded in 1835 and back in the hands of the original owner’s family after a three-decade eclipse. How often do you get a chance to experience a fresh batch of perfumes that pull you back into the age of corsets and feathered hats? The 1888 Hasu-No-Hana predates Jicky by a year; Phul-Nana came out in 1891; the 1906 Shem-el-Nessim is the same age as Après l’Ondée and Coty’s epochal L’Origan. Yet just as Jacques Guerlain and François Coty – along with Houbigant’s Paul Parquet (Fougère Royale, Le Parfum Idéal) and Robert Bienaimé (Quelques Fleurs) -- were inventing modern perfumery, Grossmith apparently remained firmly entrenched in the 19th century.

This could give Hasu-No-Hana, Phul-Nana and Shem-el-Nessim, with their Orientalist, quasi-unmemorizable names, the charm of archaeological curios: the formulas are claimed to be authentic, and their adaptation was overseen by the-world’s-one-and-only-professeur-de-parfums, Roja Dove, who seems to have a good sideline in resurrecting bygone perfumes.
But how authentic are the scents themselves? There’s no way of knowing, really, since between the raw materials that were used back then and the ones that are available now, there may be a world of difference. Essences were extracted differently; synthetics were obtained by different processes. Any variation would upset the balance, as aficionados of reformulated perfumes well know.
The result is the olfactory equivalent of tight-lacing: a surfeit of rich notes which manages to be both as stifling as the corsets of the women who wore the perfumes back in the Belle Époque and as flaccid as their flesh when they removed it. Sensuous in an overbearing, costume-drama way that might appeal to tastes frustrated by today’s skinny juices the way a pastry cart will make a dieter drool…

Reviving Grossmith is a romantic gesture, and apparently one that is paying off in the Middle-East. But based on the three perfumes that were re-launched, at least in the form they have now, the house had already stopped being relevant before World War One.
 There’s a reason why some old perfume houses die off, and why some perfumes only live on in memoirs, history books and antiques shops… Their whole charm lies in their being ghosts. I’d just rather not attend the séance.


For proper reviews, please check out Now Smell This, Perfume Shrine, and 1000fragrances.

Illustration: from the Women in the Woods series by Deborah Turbeville (1977)


Grossmith, ou pourquoi les spirites devraient parfois laisser dormir les fantômes...


Mon corset Cadolle couleur pointe de sein repose dans son papier de soie sur la deuxième étagère de mon placard. Je le sors rarement et lorsque je le fais, ce n’est pas pour sortir, sauf quand je veux me modèle une taille de guêpe sous un tailleur vintage. Les corsets sont de curieux instruments qui vous font le souffle court comme dans le plaisir, tout en protégeant d’une carapace inflexible la partie du corps qui devrait être la plus souple dans la volupté… Porter un corset en ville, c’est un peu s’infliger l’équivalent d’un asthme permanent. Reste qu’on peut trouver un certain frisson à jouer d’une parure qui n’est plus obligatoire ; à assumer un rôle érotique rendu exotique par cent ans d’écart ; à se glisser dans le temps d’avant Poiret et Chanel pour sa laisser posséder par les fantômes des grandes courtisanes qui régnaient sur Maxim’s – où Mme Cadolle, qui inventa le soutien-gorge, allait d’ailleurs livrer ses créations froufroutantes…

C’est pourquoi j’étais très curieuse d’essayer Hasu-No-Hana, Phul-Nana et Shem-el-Nessim, trois parfums aux noms aussi orientalistes qu'une robe de chez Poiret, relancés par la maison britannique Grossmith, fondée en 1835 et récemment rouverte par des descendants du fondateur après une éclipse de trente ans. Après tout, ce n’est pas si souvent qu’on peut porter des versions fraiches de parfums qui remontent à l’ère victorienne… C’est l’occasion de revivre un peu les senteurs d’antan. Hasu-No-Hana, né en 1888, précède Jicky d’un an ; Phul-Nana est sorti en 1891 ; Shem-el-Nessim est le contemporain d’Après l’Ondée et du révolutionnaire L’Origan de Coty. Mais justement : alors que Jacques Guerlain et François Coty – tout comme Paul Parquet (Fougère Royale, Le Parfum Idéal) et Robert Bienaimé (Quelques Fleurs) – écrivaient l’histoire de la parfumerie moderne, leurs contemporains de Grossmith restaient, à l’évidence, fermement campés dans le 19ème siècle.

Cela pourrait donner à Hasu-No-Hana, Phul-Nana et Shem-el-Nessim un certain charme archéologique: il semble que leurs formules, retrouvées dans un cahier sauvé du Blitz en 1940, soient authentiques. Leur adaptation a été supervisée par Roja Dove, le fameux « Professeur de Parfums » d’Outre-Manche, qui semble avoir la mainmise sur toutes les résurrections puisqu’il a très récemment présidé à celle de Fougère Royale, donné comme le premier parfum moderne puisqu’il serait le premier à avoir intégré un matériau synthétique.

Mais quelle peut être l’authenticité des parfums eux-mêmes, sachant que les matériaux spécifiés dans les formules ne peuvent pas être les mêmes puisqu’ils sont extraits (ou synthétisés) autrement de nos jours ? Toute variation dans ces matériaux est susceptible de déséquilibrer une composition, comme le savent bien les amateurs de parfums classiques soumis aux reformulations… Qui plus est, outre la disparition de certains matériaux et la différence de qualité d’autres, ces nouveaux produits sont forcément conformes aux réglementations, donc passablement éloignés de leur forme d’origine.
En un mot, même la qualité historique des Grossmith est difficile à évaluer. Quant à leur qualité esthétique…  Les parfums Grossmith seraient un peu l’équivalent olfactif d’un corset étroitement lacé : une accumulation de matériaux riches qui réussit le tour de force d’être à la fois aussi étouffant que les corsets des femmes qui portaient ces parfums, et aussi flasque que leur chair lorsqu’elles les retiraient. Sensuels comme peuvent l’être les costumes d’un film d’époque ; d’abord tentants comme un chariot à desserts en période de régime, puis tellement lourds qu’on ferait n’importe-quoi pour se fuir, quitte à s’écorcher.

Si c’est à cela que ressemblaient les parfums d’avant 1890, cela les rend en effet aussi surannés et importables que les robes à tournure. La résurrection d’une vieille maison comme Grossmith est une idée séduisante, romantique, et apparemment lucrative dans les marchés du Moyen-Orient . Mais si j’en juge d’après les trois parfums réédités, du moins dans leur forme actuelle, elle avait déjà cessé de compter dans l’histoire du parfum dès avant la Première Guerre Mondiale. Si certains parfums meurent de leur belle mort, c’est pour une bonne raison… Mieux vaut qu’ils restent à l’état de fantômes charmants à moitiés oubliés. Le spiritisme, en parfumerie, n’est pas forcément une bonne idée.


Pour des avis plus détaillés sur les parfums eux-mêmes, vous pouvez consulter Now Smell This, Perfume Shrine et 1000fragrances. 



Illustration: Couverture du livre "Past Imperfect" de Deborah Turbeville chez Steidl.

vendredi 3 décembre 2010

Reading: A Paris perfume guide, an in-depth article on the impact of IFRA and an analysis of what’s wrong in the perfume industry…




Sooner or later, every perfume lover indulges in a Paris pilgrimage, clutching print-outs of the various itineraries posted by bloggers and in-the-know visitors. Now Osmoz has simplified the process by publishing an actual guide, Paris Parfum : The Fragrance Guide to Paris, now available on pre-order from their online shop.
A deluxe coffret including six original fragrances inspired by Paris, by Firmenich senior perfumer Jean-Pierre Bethouard (author of the seminal Parfum Sacré) and Ilias Ermenidis is also on sale – the fragrances are not recommended for actual wear, which hints at possible non-IFRAness…

Speaking of which, the mainstream press is finally adressing the regulatory crisis : Grain de Musc reader and freelance journalist Véronique Hayoun has just published an in-depth look at IFRA, REACH and their impact in the Swiss French-language newspaper Le Temps, with input from the very outspoken Francis Thibaudeau, deputy director of Robertet’s perfumery division, who states that you’d have to spray on your favorite cologne 400 times before getting the same amount of orange essential oil on your hands you get from simply peeling an orange, Bertrand Duchaufour and Andy Tauer (notice it’s always the indies who speak up – they don’t have bosses to answer to). If you can struggle through the French, the article neatly summarizes the whole debate and is an important step in divulging it to the general public. After all, both Givaudan and Firmenich are Swiss companies..

Industry publications are also sounding the alarm on the sorry state of the perfume industry. In an article published by the Beyond Beauty blog, Fragrances : something’s not right !, the veteran industry journalist Sabine Chabbert (who recently authored La Cuisine des Nez) reveals that a whopping 65 percent of French people either “avoid or refuse the experience of discovering a fragrance at sales outlets.” Ms. Chabbert examines the impact the online perfume culture is having – or should be having -- on the industry:
“Even though consumers take real pleasure in talking about fragrances and entering into a dialogue about them, they are not expressing an opinion simply to be noticed in an online forum. Consumers also expect to be listened to by the brands and don’t want websites and the media to be able to say absolutely anything about this fragrance or that scented product which is going to wind up on their skin. It takes years to build trust and it only takes one misstep to destroy it.”
One of the most intriguing aspects of the article, to me, is its considerations on the actual retail spaces, and this is where I’d be curious to have your input. We’ve all griped about ignorant, misguided S.A.s, but what about the actual stores?
“Completely rethinking the commercial architecture of the fragrance aisle, dividing it up into several “fragrance kiosks” surrounded by the skincare and makeup shelves, to limit the olfactory conflicts that make it so difficult to select a fragrance from a shelf?”
Presenting the perfumes, not by brand but by olfactory themes, as Victoria of Bois de Jasmin suggests in a recent post on a frustrating shopping experience? 

Now on to you: apart from a better training for SAs, what would turn your jaunt to the perfume aisles into a pleasure?

Lectures: Un guide des parfums à Paris, un article sur l’impact de l’IFRA et une analyse de ce qui cloche dans l’industrie du parfum…


Tôt ou tard, tout amoureux du parfum s’offre un pélerinage parisien, muni d’adresses glanées sur les blogs et tirées sur imprimante. Osmoz simplifie désormais le processus grâce à Paris Parfum : Le Guide du Parfum à Paris, disponible en pré-commande sur le site. Le guide est également proposé dans un coffret de luxe, accompagné de six fragrances inspirées par Paris et composées par Jean-Pierre Bethouard (auteur du classique Parfum Sacré) et Ilias Ermenidis de Firmenich. On précise que les parfums en questions sont uniquement réservés à l’olfaction, ce qui laisse supposer que la créativité a primé sur la réglementation.

À ce propos, la presse grand public s’intéresse enfin à la crise provoquée par les problèmes réglementaires : la journaliste Véronique Hayoun, que je suis ravie de compter parmi les lecteurs de Grain de Musc, vient de publier un article de fond sur la question dans le quotidien suisse Le Temps, « Chefs d’œuvre en péril », qui résume parfaitement la situation, avec des interventions du directeur adjoint de la division parfums de Robertet (et ancient président de la SFP) Francis Thibaudeau, Bertrand Duchaufour et Andy Tauer, qui en tant que parfumeurs-créateurs indépendants sont évidemment beaucoup plus libres de s’exprimer… À quand un dossier approfondi dans un journal français? L’actu, il ne faut pas l’attendre, il faut la faire…

Les publications professionnelles tirent elles aussi la sonnette d’alarme. Dans « Parfums ça sent le roussi », Sabine Chabbert (auteur de La Cuisine des Nez) dresse pour Beyond Beauty un état des lieux inquiétant : ainsi, elle rapporte que selon un sondage récent, 65% des Français « fuient ou rejettent l’expérience de découverte d’un parfum en point de vente. » Mme Chabbert souligne avec force l’impact de la culture internet des amoureux du parfum : « le consommateur, même s’il éprouve un réel plaisir à parler parfum et à échanger sur ce sujet, n’exprime pas son avis uniquement pour exister sur un forum. Il attend aussi que les marques l’écoutent et que les sites et les médias ne lui racontent pas tout et n’importe quoi. »
À bon entendeur…
En attendant, l’article propose des pistes pour transformer l’expérience du shopping parfum dans les Sephorionnaud et les grands magasins, par exemple « En repensant totalement l’architecture commerciale du rayon parfum, explosé en plusieurs « kiosques à parfums » au milieu des segments soin et maquillage, pour limiter les interférences olfactives préjudiciables au choix d’une fragrance en linéaire ». Autre alternative, suggérée par le blog Bois de Jasmin dans une récente note : présenter les produits non par marques mais par familles olfactives.

Sans vouloir faire pour eux le travail des distributeurs et détaillants, quelles seraient vos suggestions – mises à part une meilleure formation et information des vendeurs -- pour transformer l'expérience physique du shopping parfum dans les grandes enseignes?