dimanche 25 mai 2008

La corruption des fleurs blanches (I): Tubéreuse Le Galion et Fracas de Robert Piguet


Jasmin, fleur d’oranger, gardénia, narcisse, lys, tubéreuse… Les fleurs blanches, dont la chair veloutée rappelle celles de certaines femmes, appartiennent déjà à demi au règne animal.

Même au moment de la plus grande fraîcheur, un soupçon de corruption se laisse deviner sous les notes vertes ou suaves de leur parfum, car elles partagent avec les excréments et les cadavres une molécule appelée l’indole – qui, à l’état pur sent d’ailleurs plutôt la naphtaline.


Ce relent vaguement mortifère, qui rappelle le destin de toutes les choses vivantes, s’accompagne d’une réputation aphrodisiaque. Au 19ème siècle, on déconseille d’ailleurs aux jeunes filles de s’en parfumer, tant ces fleurs d’allure innocente cachent des intentions louches… Seule la fleur d’oranger dont se couronnent les mariées échappe à l’ostracisme : mais n’indique-t-elle pas déjà la défloration à venir ?


La parfumerie a bien reconnu ce côté dévergondé des fleurs blanches qui embaument la nuit et bouleversent les sens. Ce n’est pas par hasard que la plus narcotique d’entre elles, la tubéreuse – que Colette comparait à « un jeune bout de sein » -- a donné lieu à des compositions intitulées Fracas, Tubéreuse Criminelle ou Carnal Flower, la fleur charnelle…


Mais l’odeur si caractéristique de l’extrait de tubéreuse peut se traiter sur divers modes selon les esthétiques de l’époque ou des parfumeurs… La stupéfiante Tubéreuse de Le Galion, composée en 1939 par Paul Vacher (qui signerait plus tard Miss Dior avec Jean Carles, ainsi que Diorling) précède ainsi de neuf ans l’emblématique Fracas de Germaine Cellier pour Piguet, et de 80 ans la Tubéreuse Criminelle de Serge Lutens et Christopher Sheldrake. Sans aller jusqu’à exacerber les facettes mentholées et camphrées de l’extrait de tubéreuse comme le feront ces derniers, Paul Vacher ne fait rien pour les atténuer au débouché : leur fraîcheur verte, qui évoque l’eucalyptus et la jacinthe, est d’une rigoureuse modernité (pour une analyse plus détaillée de la Tubéreuse Le Galion, en anglais, voir le blog d'Octavian Coifan 1000fragrances).


À la fin des années 40, Germaine Cellier allait trouver une toute autre façon de traiter l’exubérante et impudique tubéreuse…

Fracas le bien-nommé pousse l’exubérance impudique de la tubéreuse vers une tessiture de soprano colorature : c’est la Reine de la Nuit de la Flûte Enchantée et son entrée retentissante, ses trilles frisant l’hystérie.

Énervée, théâtrale, capricieuse et follement gaie, la tubéreuse de Fracas souligne grâce à la fleur d’oranger les signes de l’hyperféminité. Le côté caoutchouté de la tubéreuse et les relents de pétrole du jasmin, plus présents dans le parfum que dans l’eau de toilette, où la fleur d’oranger tend à dominer, laissent deviner les périls qu’il y a à se frotter à cette diva sous ses allures vaporeuses. La note altière de l’iris et la mousse de chêne de la base tracent quelques zones d’ombres dans ce qui pourrait virer à la confection pâtissière, sans le génie de son auteur Germaine Cellier, l’un des parfumeurs les plus culottés de l’histoire.

Le sillage retentissant de Fracas cède sur certaines peaux à une base poudrée très propre, ce qui explique sans doute en partie son succès durable auprès des Américaines. Sur d’autres, son côté voluptueux, offert, évoque la chair radieuse des stars hollywoodiennes sur l’écran argenté. Rétro-fatal.
À suivre : Tubéreuse Criminelle de Serge Lutens et Carnal Flower de Frédéric Malle Éditions de Parfum.
Image: Ava Gardner

6 commentaires:

  1. Théâtrale et gaie: c'est exactement ce que m'évoque Fracas!

    Tout en partageant l'aura irrésistiblement glamour de toutes les tubéreuses que j'ai senties jusqu'à présent, Fracas a effectivement, et surtout dans l'EdT, une tonalité claire et étonnamment joyeuse... l'extrait l'assombrit, la rend plus capiteuse, et d'autant plus agréable.

    Très bel hommage à ce superbe parfum!

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  2. Merci ! Il m'est arrivé de fredonner du Mozart tout en portant Fracas -- je pense qu'Offenbach lui irait bien aussi, mais ce n'est pas dans mon répertoire, et pas toujours dans son humeur...

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  3. Associer Fracas à Offenbach, délicieux!

    Je ne la vois pas en Belle Hélène, trop sage... pas non plus en Olympia, trop mécanique... la Veuve du Colonel, peut-être, pour le côté "criminel" de la tubéreuse?
    ... j'avancerais bien aussi le général Boum, mais on frise le sacrilège! ;)

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  4. Je pensais à la gaîté très parisienne de Fracas en général, et pas à une personnage en particulier! ;-)
    En fait, Germaine Cellier penchait plutôt du côté du théâtre de Cocteau, il me semble. Fracas pourrait être une enfant terrible devenue grande...

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  5. Comme toi Denyse et tu le sais mais je ne me lasse pas de le dire, je suis une fanatique de fleurs blanches et je les traque encore et toujours. J'ai naturellement commencé avec Fracas, acheté à New York il y a des années. J'ai continué avec la Tubéreuse Criminelle. J'ai même acheté un beau flacon de Fragile.

    Puis, beaucoup plus récemment, j'entends par là aux moments de leurs lancements, je me suis laissée séduire par Beyond Love, le Private Collection Tuberose Gardenia et bien sûr Carnal Flower.
    Pour le côté anecdotique, j'ai même acheté un flacon de Island Gardenia de Jovan dans un drugstore de l'état de NY...

    J'ai par ailleurs du mal à investir dans le Velvet Gardenia bien que je le trouve assez fascinant mais il est beaucoup trop cher et j'ai hâte de sentir le Gardénia Pétale dont tu as dit le plus grand bien dans l'un de tes merveilleux articles. J'ai délaissé pour le moment mes chères fleurs blanches au profit de notes plus ambrées mais de temps en temps, quand elles me manquent trop, alors je me fais des mouillettes comparatives et je m'enivre...

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  6. Rebecca, pour le Velvet Gardenia, c'est déjà presque trop tard puisque Tom Ford en arrête la fabrication. Il en reste un petit peu au BM, c'est donc maintenant ou jamais...

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