lundi 22 décembre 2014

Se sucrer le nez: des gourmands en général et de Lolita Lempicka en particulier


Au cours du dernier semestre, j’ai enseigné l’histoire du parfum à 160 étudiants de l’École Internationale de Marketing du Luxe. Ils ont 19 ans, et tendance à tordre le nez sur tout ce qui est sorti avant les années 1990 (« ça sent la vieille ! »), bien qu’une jeune fille m’ait stupéfaite en identifiant Mitsouko à l’aveugle -- et plus encore lorsqu’elle m’a dit que ça avait été son premier parfum. Cela dit, en règle générale, les goûts de ce panel de consommateurs improvisé ne dévient pas d’une molécule de ce que le marché déverse dans les Nociphoriaunaud. Les aquatiques leurs plaisent (ils préfèrent nettement Souffle de Parfum à Shalimar). Les gourmands les attirent comme des mouches.

Le goût du sucré est si profondément implanté dans nos cerveaux qu’il relève littéralement de l’addiction. Une équipe de l’Université de Bordeaux démontrait d’ailleurs en 2007 qu’entre une eau aromatisée à la saccharine et de la cocaïne administrée par voie intraveineuse, les rats préféraient le sucré. Idem pour l’eau additionnée de glucose et ce, même pour des rongeurs camés jusqu’aux moustaches.

Pourquoi l’industrie du parfum a-t-elle tant tardé à tirer parti de ce penchant pour le sucré ? Je me suis posé la question en préparent le cours où j’abordais Angel. L’ethyl maltol avait certes déjà été utilisé en parfumerie à doses homéopathiques. L’overdose d’Angel a d’ailleurs été considérée comme une aberration par la profession. Le public a mis un certain temps à s’y faire – Angel n’a pas immédiatement été un blockbuster.

Sans doute, jusque-là, ni les parfumeurs ni les consommateurs ne considéraient le sucré pur et dur comme une note « licite » en parfumerie. Angel a fait sauter cette inhibition. Après son succès, la digue a lâché : sucre, caramel et confitures se sont déversés dans les cuves à gros bouillons. Depuis, au fur et à mesure que la tolérance des nez augmente – pour rester dans le vocabulaire de l’addiction --, l’index glycémique des jus s’est engagé dans une escalade qui aboutira fatalement, on le craint, à la mise en solution alcoolique des sirops Teisseire.

Dans un article récent pour le magazine Elle, je postulais que les gourmands les plus esthétiquement réussis étaient ceux qui, en transposant la carte des desserts sur la carte olfactive, restent néanmoins dans les codes de la parfumerie classique. Anaïs Anaïs Premier Délice, par exemple, refait un look girly à la structure chypre grâce à son accord « poire Belle Hélène », le chocolat venant se substituer au traditionnel patchouli. Candy de Prada est un oriental où le benjoin aurait enfin compris qu’il aspirait à devenir caramel. Rahät Loukoum de Serge Lutens est une extrapolation de la construction florale orientale anisée-amandée initiée par L’Heure Bleue, tout comme Lolita Lempicka. Mais jusqu’où peuvent s’aventurer les nez dans cette voie ? À quel moment un parfum gourmand cesse-t-il de renvoyer à la parfumerie pour basculer dans l’arôme alimentaire ?

Lolita Lempicka, marque plutôt culottée (la culotte étant de bonne tenue), tente depuis près d’une décennie de rééditer l’exploit de son premier parfum en proposant des gourmands créatifs. « L » de Maurice Roucel (2006) jouait tirait l’immortelle vers le caramel salé. Elle l’aime de Christine Nagel et Serge Majoulier (2013), à ne pas confondre avec L l’aime lancé l’an dernier, taillait ses pétales dans de la chair de noix de coco. Avec Sweet, la marque cesse de tourner autour du pot de sirop et le met carrément en flacon.

Sweet s’adresse manifestement à la génération de mes étudiants, dont les références olfactives se composent essentiellement de bonbons industriels, de produits de soins et de médicaments pour enfants. En lieu et place de la cerise au chocolat revendiquée, un nez plus adulte y sentira « gloss sans marque destinés aux enfants », du « sirop Advil aux fruits rouges » ou des « crocodiles Haribo » (dixit mon confrère et ami Thomas Dominguès d’Auparfum.com). Certes, vu le nom, il n’y a pas tromperie sur la marchandise – mais c’était aussi le cas de Candy, qui savait pourtant se maintenir dans le registre du parfum. Comme le faisait remarquer Thomas, « les sirops Teisseire font déjà, je le crains, bien mieux et presque plus "naturel"... »

Avec le recul et par comparaison, le premier Lolita Lempicka, gourmand pionnier et jus girly décomplexé, devient un comble de discrétion, de bon goût et de maturité. Chaque année, on peut vérifier la solidité de sa structure en sentant ses variations en édition limitée : le jus reste absolument identifiable (L’Eau Jolie de 2013 faisant exception). Évidemment, le fait qu’Annick Menardo signe toutes ces variations depuis une décennie n’y est pas pour rien…



L’Eau de Minuit “Minuit Sonne”, à ne pas confondre avec les Eaux de Minuit de 2004 et 2005 qui revendiquaient un accord sirop de griottes, mais peut-être identique à la version de 2012, est la 11ème variation de la série. Les paillettes qui ornent son flacon vous donneront sans doute l’impression d’avoir fait du catch avec un gang de gamines de cinq ans shootées au sucre après un goûter d’anniversaire. Mais le jus lui-même relève moins de la princesse aux joues barbouillées de confiture que du glam goth.

Annick Menardo est parvenue à rendre la formule à la fois plus sombre – sa réglisse injectée de myrrhe a tellement de mâche qu’on la sent sur sa langue – et plus ouverte, creusée en son cœur d’un accord jasmin-iris-violette franchement élégant. Le boisé de la réglisse, de l’iris et de la violette introduit du non-comestible qui tient en respect le gourmand. Senti à côté de l’original en eau de parfum, ce Minuit sonne est plus substantiel, plus intense et plus rémanent. Comme quoi, on peut s’appeler Lolita et avoir tout d’une grande.



jeudi 18 décembre 2014

Qui a gagné le tirage au sort du coffret d'échantillons Mugler Les Exceptions ?


Merci à tous les participants de ce tirage au sort, d’abord de s’être inscrits, ensuite d’avoir souvent accompagné leurs commentaires de mots gentils… Merci aussi à Thierry Mugler Parfum d’avoir fourni le coffret d’échantillons !

La méthode de ce tirage au sort est assez complexe, puisqu’il s’agit de convaincre ma siamoise, Jicky, de mettre la patte sur un papier où s’inscrit le nom du gagnant… donc d’attendre qu'elle ait terminé sa 17ème sieste et soit d’humeur folâtre.




Ci-dessus, la preuve photographique de la méthode en question… Et ci-dessous, à l'issue du processus de sélection, le nom de la personne qui remporte un coffret d’échantillons de la collection « Mugler Les Exceptions »:

Annie Pachot


Merci de m’écrire à graindemusc at gmail point com pour me donner votre nom et votre adresse.

N'oubliez pas que Thierry Mugler Parfum offre aux lecteurs de Grain de Musc 10€ de réduction pour l'achat d'une Exception. Il vous suffit de vous rendre sur www.mugler.fr et d'entrer le code GDEMUSC.

Veuillez noter qu’il s’agit d’une offre non cumulable, valable une fois par client et exclusivement sur www.mugler.fr  pour des livraisons en France métropolitaine, du 1er décembre 2014 au 1er janvier 2015 inclus.


lundi 15 décembre 2014

Serge Lutens' L'Incendiaire sets Rome ablaze

Why did I take a mini of L’Incendiaire along with me in Rome? Perhaps its name, “The Firestarter” made me think of Emperor Nero, accused of having caused the great fire that ravaged Rome in 64 A.D. -- in interviews, Serge Lutens has stated that he would like to set fire to everything that holds him prisoner. Or perhaps it conjured the dark, oily potions concocted by the unguentarii or incense blends mixed by the thurarii for the scent-crazed citizens of the Roman Empire….

Certainly, L’Incendiaire could’ve been scraped off the bottom of the incense burners that have been smoldering for centuries in the Eternal City. Brooding, charred leather and woods, sticky with sizzling resins and incense tears, oozing the caramelized jam of an imperial purple plum. A honeyed glaze of roses.  A haze of musk exhaled by the panther of Bacchus.  

The new collection L’Incendiaire inaugurates, Section d’Or (a reference to the Golden Ratio studied by mathematicians and artists since antiquity) alludes to this desire to break away: “to section” meant “to cut”, “to sever”… And certainly the price of L’Incendiaire, which Serge Lutens claims was seven years in the making and which is now his personal fragrance, will cut it off from many perfume lovers. But then, even back in the Roman Empire, there were grumblings about the high cost of fragrance. In his Natural History, Pliny the Elder writes:

 “These perfumes form the objects of a luxury which may be looked upon as being the most superfluous of any, for pearls and jewels, after all, do pass to a man's representative, and garments have some durability; but unguents lose their odour in an instant, and die away the very hour they are used. (…) In price they exceed so large a sum even as four hundred denarii per pound: so vast is the amount that is paid for a luxury made not for our own enjoyment, but for that of others; for the person who carries the perfume about him is not the one, after all, that smells it.”

It was wrapped in the archaic wafts of L’Incendiaire that I wandered from the ruins of the shrine of Isis, near my friends’ apartment, to the Galleria Borghese where we twirled around the Berninis, and then to bask in the golden light of the Byzantine mosaics in Santa Maria del Trastevere.

L’Incendiaire trailed along with me as I spent an hour contemplating the imaginary garden of Empress Livia, the wife of Augustus. The frescoes were lifted from the triniclium of her villa – an underground dining room used in the heat of summer – into the Palazzo Massimo alle Terme, which houses the National Museum of Rome. The plants represented are usually linked to myths, and many of them were used in ancient perfumery – rose, violet, iris, myrtle, laurel… These are the images that illustrate the post, linked with L’Incendiaire for no other reason than the fact I was wearing it as I evoked the ghosts of Ancient Rome.