lundi 27 juin 2011

"Tant que je serai vivant, ma mort l'est aussi": un entretien épistolaire avec Serge Lutens


Avec ses deux nouveaux parfums, Vitriol d’œillet et De Profundis, l'humour noir de Serge Lutens vire à l’ultraviolet – comme les deux jus --, voire au funèbre. S’agirait-il d’un pied de nez aux dangers prétendus du parfum ? Quand je l’ai rencontré pour mon livre, Serge Lutens avait lancé qu’il aimerait bien afficher « Se Parfumer Tue » sur les étuis de ses flacons… Ce qui vaut mieux, à tout prendre, que de déplorer la mort de la parfumerie.

Comme il l’avait fait pour Boxeuses, M.Lutens a eu l’amabilité de répondre à mes questions par écrit. Ces réponses sont, comme toujours, truffées d’allusions obliques et de jeux de mot – à tel point que j’ai recouru aux notes en bas de page dans la version anglaise. Il me semble d'ailleurs qu’il ne s’agit pas là que d’une affectation stylistique : un processus associatif quasi-surréaliste préside bien à ses créations, l’odeur suscitant le mot, et le mot, l’odeur. 
Cela dit, les deux nouveaux parfums sont à ce point chargés de références qu’ils justifieraient quasiment une explication de texte même sans problèmes de traduction. Ainsi, le communiqué de presse de Vitriol d’œillet passe de la fleur à la boutonnière des dandys anglais à une évocation de Jack l’Éventreur et de Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Le mot œillet lui-même, le « petit œil », désigne à la fois la fleur et le trou du lacet (il n'est pas entièrement interdit de songer à un autre sens, évoqué celui-là par l’auteur préféré de M. Lutens, Jean Genet). Quant à « vitriol », c’est un acronyme d’alchimiste auquel je fais référence dans l’une des mes questions.
De Profundis, « Des profondeurs » en latin, creuse un sillon encore plus riche. Ce sont les premiers mots du Psaume 130, la prière aux morts. « De Profundis Clamavi » est le titre d’un poème de Baudelaire ; « De Profundis » est également le titre de la lettre écrite par Oscar Wilde en prison, à son amant Lord Alfred Douglas, ainsi que d'un grand nombre d'œuvres musicales... Bref, de quoi faire éclater un flacon. Et les éclats de verre, ça coupe.

Denyse Beaulieu : Baudelaire, Wilde et le rituel catholique pour De Profundis ; Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Jack l’Éventreur et de nouveau Wilde pour Vitriol d’œillet : c’est donc désormais la littérature qui vous inspire ?

Serge Lutens : Elle est ma moelle épinière qui, comme vous le savez, comporte quelques épines.
C'est ce qu'un parfum suppose et propose comme évocation qui me parle ou que je lis. Cette parfumerie (la mienne) depuis son origine, n'a que cette même source. Je prends ici les exemples les plus marquants, ceux qui s'inscrivent, comme le ferait un livre ou un film, tant par leur nom que par leur parfum : "Tubéreuse criminelle", "Serge noire", "Cuir mauresque", "Sa majesté la rose", "Sarrasins"...
Si les essences ne devraient être qu'un simple parfum, que nous évoquerait-il ? Un produit rangé sur rayonnages et, par dessus le marché, mis sur le marché !

D.B. : L’œillet n’est pas cueilli qu’à la boutonnière des dandies : c’est aussi le cœur de bien des parfums classiques, Poivre et Bellodgia de Caron, l’Air du temps, Opium. Y aviez-vous songé, comme vous songiez à la grande époque de la haute couture avec Bas de Soie ?

S.L. : L'œillet a aussi son homonyme désignant une perforation pour y passer un lacet et si l'on est en montagne, il prend beaucoup de virages, parfois...dangereux !
En ce qui concerne les exemples que vous me citez, je n'ai jamais su que l'œillet entrait dans ces compositions ou, alors, c'est aussi discret que l'horizon un jour de brouillard. Cela dit...

D.B. : Vitriol : « Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem » ou « Visite l'Intérieur de la Terre, en Rectifiant tu trouveras la Pierre cachée ».  Ce vitriol d’œillet, serait-ce la formule de l’alchimiste pour trouver la pierre philosophale ?

S.L. : Je n'ai pas cette ambition et, si je peux trouver quelque chose qui me "philosophe", ce serait plutôt dans un livre que dans un parfum.

D.B. : Est-il vraiment aussi méchant que cela, votre œillet ? Je lui trouve tout de même une très grande douceur.

S.L. : Il est extrêmement poivré. Ce qui m'intéressait dans ce vitriol, c'était de le dé-figurer. Ce sont les ingrédients eux-mêmes qui m'ont mené à ce nom. L'étymologie de la giroflée évoque la gifle; pour nous y attacher, le clou de girofle et enfin - mais là, c'est de moi - le poivre de Cayenne : il faut bien finir un jour quelque part !

D.B. : De Profundis provoque chez certains une vague inquiétude… Vous avez recherché délibérément ce côté douceâtre, un peu mortifère ?

S.L. : Le chrysanthème est teinté d'amertume. J'ai ajouté, comme on l'évoque parfois, ce goût noisette sur un superbe encens. Si "De profundis" provoque l'inquiétude, j'en suis ravi ! C'eut été dommage quand même de laisser cette fleur dépérir au cimetière !

D.B. : La mort, la mort, toujours la mort… Pied de nez à un tabou, ou rappel que le parfum, à l’origine, était destiné à nous embaumer ?
S.L. : Mais, très chère Denyse - j'utiliserai une réponse que j'aurais pu, post-mortem, faire à ma mère qui porte le même prénom que vous : "Tant que je suis vivant, ma mort l'est aussi, et je vous assure qu'elle est en pleine forme". Quant à servir un Dieu, au plus, laissez-moi ma bonne étoile car si nécessaire, c'est moi qui l'allumerai.

D.B. : Après la mort, l’au-delà… Le prochain parfum, c’est le paradis, l’enfer ou le purgatoire?

S.L. : Il "mord" j'espère, mais, pas trop fort !


Je donnerai mon avis sur Vitriol d’œillet dans mon prochain post, avec tirage au sort d’un échantillon. 


Illustration de Madeline von Foerster, The Chemical Wedding, 2006.


4 commentaires:

  1. Magnifique l'interview !
    Quelles licences poétiques !

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  2. Licence et coïncidences -- cf la dernière réplique... Ou alors, fatalité!

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  3. Bonjour! J'ai pensé à vous et à cette interview hier quand j'ai essayé Fille en aiguilles... Je ne voyais jusque là en ce nom que des talons et, soudain, j'ai compris, l'humour, en effet!

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  4. Heidi, eh oui, vous y avez pensé... de fil en aiguilles. Et vous me rappelez que j'aime beaucoup ce parfum: il faudra que je me l'offre.

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