mardi 20 janvier 2015

Onze expériences exquises : la Speed Smelling Collection 2014 d'IFF, 1ère partie


Que fabriquent les parfumeurs lorsqu’on les lâche dans la confiserie – autrement dit, les matières premières les plus nouvelles, les plus chères et les plus belles de leur boîte – sans brief ni restrictions de budget ? Chaque année, IFF donne à un petit groupe de journalistes beauté l’occasion de le découvrir durant ses Speed Smelling, événements uniques en leur genre dans l’industrie… Et à partir du 1er février, les amoureux du parfum pourront eux aussi y mettre le nez, puisqu’une édition limitée de 200 coffrets sera mise en vente pour la somme franchement modique de €125 (pour 11 x 15 ml d’inédits). À Paris, ce sera chez Jovoy ; pour l’international, chez Luckyscent aux USA. Harrod’s devrait suivre.
J’avoue que des quatre séances auxquelles j’ai assisté jusqu’ici, la plus récente a été ma préférée – je porte avec plaisir la plupart des compositions, dont plusieurs mériteraient d’être commercialisées telles quelles. J’ai divisé mes impressions en trois parties. Voici la première, qui butine parmi les fleurs…


La rose de Dominique Ropion


Après avoir créé deux ouds sans oud pour les éditions 2012 et 2013, le maestro a poursuivi son exploration olfactive de la région avec une rose de Taïf sans rose de Taïf – la rose en question, une variété de Damascena, étant cultivée à Taïf près de la Mecque, donc rarissime et franchement peu accessible aux mécréants. Lors d’une visite à Beyrouth, un vendeur m’en a offert quelques millilitres – vu le prix, il aurait fallu que j’hypothèque un rein – en me susurrant « Si vous voulez une chose parfaite dans votre maison »… À €36 000/kg, cette huile est quatre fois plus onéreuse que ses équivalents turques ou bulgares, et, selon Dominique Ropion, beaucoup plus puissante. De quoi s’activer les pipettes pour en créer une reconstitution – laquelle, si elle est fidèle au modèle, en justifie le prix. À chaque inhalation, ce sont des microcapsules odorantes qui vous sautent au nez. Plus géranium, plus soufrée, plus boisée que ses sœurs, cette rose fait flotter ses paillettes de facettes sur un nuage de cashmeran saupoudré de cannelle, de cumin et de clou de girofle. Je n’ai pas songé demander au maestro s’il a introduit cet accord dans The Night – version sur-oudée de Portrait of a Lady – mais manifestement, ce dernier contenait déjà en germe la rose saoudienne…

Le genêt d’Anne Flipo


Cette année, alors que Dominique Ropion se rejouait le miracle de la rose, Notre Dame des Fleurs s’est plongée dans le genêt, histoire d’inspecter la corolle du point de vue de l’abeille. Et, accessoirement, de défricher d’autres territoires du gourmand, terme récemment remplacé par « addictif » (on en trouverait un autre, qu’Anne Flipo serait preneuse, nous signale-t-elle). Pour évoquer une palette complète de voluptés orales, elle transforme le genêt en fleur animale – c’est son côté foin-cheval --, suintant le miel de fleur d’oranger jusqu’à l’indécence.  « Le talent c'est la politesse à l'égard de la matière, il consiste à donner un chant à ce qui était muet », écrivait Jean Genet dans son Journal d’un voleur.

Le mimosa de Jean-Christophe Hérault


Son maître Pierre Bourdon recommandait toujours à ses apprentis de prendre des notes lorsqu’ils découvraient une odeur. De percevoir l’objet olfactif comme dans un kaléidoscope, en associant chaque facette à un objet concret, la première impression étant toujours la meilleure… Jean-Christophe Hérault a récemment remis la main sur le carnet où il avait inscrit ses premières impressions des mimosas du Massif du Tanneron.
Vert aqueux (absolue de violette feuille), poudré (concrète d’iris à l’arôme légèrement chocolaté), puis gras cireux (absolue de rose), miellé (absolue de cire d’abeille), fruité animalisé (absolues de fleur d’oranger et de jasmin sambac)… Le parfum n’est pas un portrait du mimosa, mais plutôt une composition à laquelle le mimosa prête sa structure.
« Décomposé » par le prisme de son nez de jeune parfumeur, auquel le parfumeur désormais chevronné donne les moyens de sa politique, le mimosa de Jean-Christophe Hérault exprime la quintessence de son style : une tension entre tendresse et esprit analytique. Le parfum capte non seulement une impression de mimosa en fin d’hiver, mais aussi un souvenir : avoir vingt ans au pied de collines tapissées de millions de petits soleils veloutés, comme autant de promesses de printemps.


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