jeudi 29 janvier 2015

Onze expériences exquises : La Collection Speed Smelling 2014 d'IFF, 3ème partie



Suite et fin de cette exploration de l’édition 2014 du Speed Smelling d’IFF. Cliquez ici pour lire la 1ère partie, ici pour la 2ème partie.

L’Eden intergalactique de Sophie Labbé


Dans un film de 1972, le réalisateur Douglas Trumbull (responsable des effets spéciaux de 2001, Odyssée de l’espace) imagine une serre orbitale abritant les derniers spécimens de flore et de faune d’une Terre désormais stérile. Sophie Labbé ne connaissait pas le film, mais elle en a imaginé l’odeur : ou plus précisément, elle s’est demandé ce que sentirait le jardin d’une station orbitale. Qu’emporteraient des pionniers de l’espace pour se rappeler leur planète natale ?
Réponse de Sophie : une palette représentant les grandes familles olfactives, où figurent mandarine, basilic, lavande, gingembre, poivre rose, bourgeon de cassis, mais également un vétiver et une carotte cœur de LMR. Et, forcément, le jasmin et la rose, qu’aucun parfumeur n’imaginerait abandonner. Plus une lichette de miel, parce que la vie n’existerait pas sans les abeilles. Quant à l’ambiance « zéro gravité », elle est évoquée par la bien-nommée Edenolide™, molécule captive IFF de la famille des muscs, très facettée et assez puissante pour envoyer une serre entière en orbite. Des relents ozoniques métalliques avec une touche béton-qui-sèche traînent dans l’air… En tentant d’imaginer le futur antérieur, Sophie a composé un paradoxe olfactif et temporel, à la fois évocateur de la parfumerie classique et résolument futuriste, vrai parfum et anti-parfum dématérialisé.

La planète jaune d’Aliénor Massenet


Les explorations olfactives d’Aliénor Massenet l’ont également propulsée hors de l’orbite terrestre, pour graviter vers The New Planet, œuvre de l’artiste danois Olafur Eliasson montrée à la FIAC 2014. Une goutte géante aux facettes jaunes et argentées suspendue au plafond et tournoyant lentement sur elle-même, dont la forme et le mouvement semblent engendrer une distorsion de l’espace : alors qu’on avance pour la contourner, elle semble nous tirer vers l’arrière…
En centrant sa composition sur les notes hespéridées que semble appeler le jaune, Aliénor a dû travailler sur le problème principal posé par ces notes : leur faible ténacité. New Planet pivote donc sur un axe vertical d’AmberXtreme™ (bois qui pique sous anabolisants) qui évoque les aspérités métalliques de l’oeuvre d’Eliasson. Le noyau de la planète se compose de deux molécules évoquant les citrus, l’une et l’autre agissant en tête, cœur, fond : la nootkatone à odeur de pamplemousse (qui la recèle d’ailleurs, tout comme le vétiver), et le khusinyl, également apparenté au vétiver tout en étant proche de la rhubarbe. L’effet est bel et bien celui d’un jaune froid, tonique et moderniste : mission accomplie !

La jungle amazonienne de Domitille Bertier


Avec le réjouissant B. Balenciaga, Domitille Bertier a récemment signé un parfum vert des cimes aux racines, égayé d’un accord « edamame » proche du petit pois frais. Elle poursuit la piste de la chlorophylle jusqu’au Brésil en imaginant une plongée verticale dans la jungle amazonienne, de la canopée à l’humus. En sollicitant au passage le seul ingrédient naturel de la palette à contenir des aldéhydes aliphatiques (ceux du N°5), le polygonum. Overdosé en notes vertes – violette feuille aux facettes de concombre et de terre humide, galbanum résineux champignonné – et embuées de notes florales tropicales, cette composition pétante de sève exhale une vraie naturalité tout en convoquant au passage le fantôme du regretté Vent vert… (Dans cette photo, Domitille "fume" de la feuille de violette via une pipe à eau).

Le café moussonné de Nicolas Beaulieu

La source d’inspiration relève des classiques de la niche – un voyage en Inde, plus précisément au Tamil Nadu, dans le sud du sous-continent. Cardamome, jasmin sambac, santal : les usual suspects de la région s’alignent dans la formule. Le café moussonné, en revanche, est beaucoup plus inattendu, même si l’une de ses facettes – dite « pyrazinée » en termes techniques, c’est-à-dire grillée-rôtie – s’insinue dorénavant plus fréquemment dans les pyramides olfactives. Le café en question, dont les grains encore verts sont exposés à l’humidité de la mousson, reproduit l’arôme des grains jadis fermentés dans les cales des navires marchands lors de leur long voyage vers l’Europe… Dans la composition de Nicolas, cet accord café moussonné, perceptible en tête-cœur-fond, agit en quelque sorte comme un patchouli. Ses notes grillées – suscitées en partie par une absolue de sésame – s’associent au fumé crémeux d’un santal indien cultivé en Australie. La cardamome, partenaire naturelle du breuvage à la fois parce qu’elle est cultivée en Inde sur les mêmes terres que le café, et qu’elle sert à l’aromatiser au Moyen-Orient, l’enrichit d’un contraste vert-métallique.

Un coffret contenant des vapos 15 ml des  onze créations sera disponible à partir du début de février chez Jovoy, à Paris.

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