Alors, on parle à « l’ennemi »?
Oui et non.
Tout d’abord, l’IFRA s’est fait agonir d’injures dans la blogosphère parfumée ces derniers temps, et il me semble juste de donner à son directeur de la communication, Stephen Weller, la possibilité de répondre. Voilà pourquoi je lui ai écrit il y a trois semaines. Il a immédiatement répondu et m’a aimablement autorisée à publier son e-mail. Mis à part son commentaire dans le blog américain Now Smell This, c’est une première.
Ensuite, on peut se demander si l’IFRA est le croquemitaine, dans cette affaire. La réponse de Stephen Weller indique la pression pour rendre les produits plus « sûrs » est à la fois interne (les mécanismes autorégulateurs de l’industrie du parfum ont précédé la législation) et externe, d’origine politique.
L’émission de France Inter à laquelle j’ai participé avec Octavian Coifan et Bertrand Duchaufour le 11 mai dernier a confirmé que le public s’inquiète en effet de la toxicité des parfums : plusieurs appels et e-mails au site de Service Public exprimaient ces préoccupations. C’était également le cas lors de la conférence prononcée le même jour par Christophe Laudamiel à Boston, selon ce que m’a rapporté Jarvis, l’un des commentateurs réguliers de ce blog, qui y a assisté.
Même si ces inquiétudes se fondent sur des réactions affectives plutôt que rationnelles, alimentées par des élucubrations pseudo-scientifiques (relayées par certaines ONG et les articles sensationnalistes d’une presse toujours avide de gros titres), elles ont un impact que les pouvoirs publics ne peuvent pas ignorer ; et elles ont certainement joué un rôle dans la sévérité croissante de l’environnement réglementaire.
Dans ce contexte, l’IFRA a certainement un rôle positif à jouer, pour réfuter les erreurs scientifiques qui circulent et rassurer à la fois le public et les décideurs politiques. La pente sera dure à remonter : l’industrie du parfum n’a jamais réellement informé le public, quand elle n’a pas carrément menti (« Nos produits sont 100% naturels, chère madame !), alimentant ainsi la méfiance vis-à-vis des matériaux de synthèse.
Une campagne d’information est manifestement nécessaire, même si je doute qu’elle apporte grand-chose aux parfums, à leurs amoureux et aux parfumeurs. De plus en plus de matériaux seront soumis aux restrictions d’usage, et bientôt, on se demande ce qui restera dans la palette des parfumeurs, et quels parfums du répertoire actuel survivront…
LETTRE DE STEPHEN WELLER
Comme la réponse de M. Weller est très longue, je l’ai séparée en deux parties. Pour la même raison, je ne reproduis pas ma propre lettre, qui reprend les arguments développés dans mes posts (cliquez ici et ici) et dans la lettre ouverte publiée par le site web du magazine Perfumer & Flavorist.
Mes questions sont reprises dans la lettre de M. Weller : elles sont soulignées. C’est moi qui ai mis certaines phrases en gras ; j’ai ajouté des remarques entre crochets et en italiques lorsque M. Weller se réfère à certains passages de ma lettre.
Je vais tenter de répondre à vos questions dans l’ordre, en y ajoutant quelques commentaires.
La Directive Cosmétique de l’UE définit 26 matériaux comme étant allergènes. En Europe, la présence de ces matériaux doit être signalée sur l’étiquette de tout produit les contenant dans une concentration supérieure à 0,01% pour les produits à rincer et à 0,001% pour les produits à ne pas rincer, afin de permettre aux personnes allergiques à ces matériaux d’éviter le produit. Ceci devrait constituer un avertissement suffisant pour le consommateur, et en général, c’est le cas. Le problème, c’est que la liste des 26 allergènes a été rédigée il y a plus de dix ans par le Comité Scientifique sur la Sécurité des Consommateurs.
L’IFRA et le RIFM (Research Institute for Fragrance Materials) disposent d’une grande expertise et d’une banque d’information très riche. Lorsque nous décelons un problème sur un matériau via les retours d’un réseau de dermatologues, de notre propre recherche ou des fabricants, nous effectuons une évaluation des risques. Cette évaluation est réalisée par un panel d’experts entièrement indépendants, REXPAN. Ceux-ci n’ont aucun lien avec l’industrie du parfum et ne considèrent que les données scientifiques. Ils font ensuite une recommandation à l’IFRA et au RIFM, soit pour obtenir plus de données, soit pour rédiger une norme ou encore pour ne prendre aucune mesure. Si une norme est requise, la forme qu’elle prend dépend à la fois du potentiel sensibilisant du matériau et de sa puissance olfactive. Si un seuil peut être déterminé, en dessous duquel le matériau ne produit pas de sensibilisation dans un nombre de cas statistiquement significatif, et que le parfumeur conclut que ce niveau reste significatif du point de vue olfactif, une norme limitative est mise en place. Si le potentiel de réactions allergiques est très élevé et ne permettrait que des niveaux insignifiants ou inutiles du point de vue olfactif, le matériau est interdit. Des matériaux sont également interdits s’il n’existe pas assez de données pour permettre une évaluation sur leur sécurité d’utilisation (l’interdiction peut cependant être levée si ces données sont fournies).
Presque tous les fabricants de produits finis appliquent la réglementation européenne et signalent volontairement la présence des 26 allergènes lorsque ceux-ci sont présents dans les produits au-dessus des seuils autorisés. Donc, l’étiquetage existe.
Il n’existe aucune substance qui soit non-sensibilisante en toutes circonstances et pour tout le monde. Cependant, il existe des matériaux auxquels une proportion significative de la population réagira, même à des niveaux très bas d’exposition. Entre ces extrêmes, certains matériaux n’affecteront qu’une infime portion de la population, à condition que l’exposition se limite à un niveau spécifique à cette substance en particulier. On appelle ceux-ci des sensibilisants faibles : plusieurs d’entre eux sont des ingrédients importants pour l’industrie du parfum.
Image: L'hydroxycitronellal, l'un des matériaux majeurs de la parfumerie (il sert à créer l'odeur du muguet), dont l'usage est restreint par les nouvelles réglementations.


