jeudi 17 février 2011

La Belle Hélène de Bertrand Duchaufour pour les Parfums MDCI : Osmanthus en forme de poire... et tirage au sort d'un flacon




Comment naissent les parfums?
Par exemple, comme ceci : Claude Marchal, le propriétaire des Parfums MDCI, se dit qu’il est grand temps de faire son premier lancement depuis deux ans. Un floral blanc, pourquoi pas ? Peut-être un gardénia ? Il contacte donc Bertrand Duchaufour (dont on finira par se demander, au train où il va, quand il trouve le temps de dormir).
Fausse piste, le gardénia : Claude Marchal se rend compte qu’en réalité, il n’aime pas spécialement l’odeur. D’où tournée des essences florales du labo, jusqu’à ce qu’il tombe en arrêt sur un truc biscornu qui ne sent pas spécialement la fleur, mais plutôt l’abricot et le daim. Coup de foudre pour l’osmanthus ! Vendu. Mais rien que pour le plaisir, on va un peu compliquer la formule. Justement, Bertrand Duchaufour peaufine un accord poire iris dont il n’est pas mécontent. Pourrait-on remplacer l’iris par l’osmanthus ? On pourrait. Adjugé ! Un accord poire au monsieur à tignasse blanche.

Dès le départ, « La Belle Hélène » est le nom de code donné par le parfumeur au projet. Moins pour Hélène de Troie que pour les poires Belle Hélène inventées par le légendaire chef du Ritz, Auguste Escoffier, tout comme d’ailleurs les pêches Melba et les crêpes Suzette, et qui tiennent leur nom de l’opéra bouffe égrillard d’Offenbach. Comme Claude Marchal aime donner des titres de livres ou d’opéra à ses parfums, il le retiendra, même si la poire a remplacé ici la pomme d'or accordée par le berger Pâris à Vénus lors du concours de beauté olympien où la déesse lui promet la plus belle femme du monde... c'est-à-dire, justement, la belle Hélène.

Bien que les accords des desserts classiques soient toujours régis par une profonde logique, Bertrand Duchaufour ne conserve de la recette d’Escoffier que la poire et les violettes cristallisées, évoquées par les ionones de l’osmanthus. C’est donc une grande bouffée d’ionones qui fuse au débouché, entraînée par les notes éthérées, donc évanescentes, de la première bouchée de poire. Il y a autant à se rouler sur la langue dans ce fruit-là qu’à respirer : textures et saveurs, de la peau soyeuse très cuisse de nymphe émue à la chair fondante et juteuse du fruit callipyge. Vert au départ avec une touche humide de violette feuille ; rosé quand le jus déborde sur le cœur floral ; sucré musqué quand la poire se réchauffe au four.
C’est ensuite l’abricot qui roule du panier, ou plutôt la confiture d’abricot de l’osmanthus, mariée à la rose via leurs damascones. Avec 1% d’absolu d’osmanthus dans la formule, les tons orangés, violets et terre de sienne du matériau sont poussés à fond. Une lichette de beurre d’iris soutient ses facettes poudrées ; ses penchants pour le cuir sont encouragés par un accord réglisse boisé pousse-au-crime.
Et c’est la réglisse qui enlève La Belle Hélène au royaume du fruité floral pour caresser ses chairs pastel des coups de fusain nocturnes dont Bertrand Duchaufour a fait sa signature. L’effet court de la tête légèrement anisée au fond sucré brûlé (myrrhe, vétiver, patchouli, mousse de chêne et corylone, un matériau à l’odeur pyrazinée, c’est-à-dire grillée, concourent à cet accord « bois de réglisse »). Le santal ajoute une touche de fumé laiteux.
Mais sous la chair poire, osmanthus et réglisse, la Belle Hélène a la charpente d’un chypre. Soit, la tangerine remplace la bergamote, mais les notes du canon y sont: rose en cœur, patchouli, vétiver et mousse de tête en fond. Et soit, la mousse est légère et le musc accentué, ce qui fait pencher La Belle Hélène du côté des « néo-chypres » plutôt que des classiques, contrairement à L’Enlèvement au Sérail dans la première série des MDCI. Mais c’est un chypre.

Ce parfum est peut-être l’un des plus tendres et délicats de son auteur. L’effet sucre poudre et loukoum de La Traversée du Bosphore laissait d’ailleurs déjà poindre un travail dans cette direction : La Belle Hélène est moins extravertie, mais elle joue sur le même type de contraste entre la chair juteuse du fruit et des notes plus sombres, contraste déjà présent d’ailleurs dans l’osmanthus. Les deux parfums ont en commun une certaine gaité sous laquelle point un soupçon d’humeur plus compliquée…
Je dégage le sillage discrètement gourmand de La Belle Hélène depuis une bonne semaine déjà et grâce à Claude Marchal des Parfums MDCI, vous le pourrez peut-être aussi, puisqu’il offre gentiment un flacon de 60 ml à mes lecteurs.
 Laissez un commentaire en précisant que vous souhaitez participer au tirage d'un flacon de La Belle Hélène.
J’annoncerai le/la gagnant(e) lundi prochain : comme toujours, ce sera Mlle Jicky qui le désignera de la patte ou du nez.



Illustration: La Naissance de Vénus d'Odilon Redon

dimanche 13 février 2011

Lupercalia, or the Smell of the Roman She-Wolf as Antidote to St-Valentine's...




Valentine’s Day? Since when has love needed to express itself on a set date? Granted, the tradition goes back centuries before florists, candy-makers and Hallmark turned it into another opportunity to pull out the plastic. In fact, it goes back even further than the Christian calendar: like many of its celebrations, the Church grafted it onto older pagan rituals. The period between February 13 and 15 was when the ancient Romans celebrated the Lupercalia (from lupus, “wolf” in Latin) to honor Faunus Lupercus, the protector of flocks: a goat, the symbol of fertility, was sacrificed by two naked young men in the grotto where the she-wolf fed the legendary founders of Rome, the twins Remus and Romulus. The celebrations involved a lottery where young men would draw the names of maidens from a jar and squire them for the duration of the festival, hence the link between the pagan fertility and purification feast and saint Valentine’s patronage of lovers.

So rather than the mawkish day of roses and chocolates, I would rather celebrate the goat and the she-wolf with a picture of the heroine of Rossellini’s Rome Open City and Pasolini’s formidable Mamma Roma, the patrician peasant Anna Magnani, and a note on a she-wolf, he-goat smell that came to me from Italy, courtesy of Abdes Salaam Attar, also known as Dominique Dubrana of Profumo Italia.

I’ve never met Salaam or even spoken to him, but we’ve exchanged emails. He’d promised to send me a few samples and when the envelope arrived, as soon as I unsealed it the cat literally teleported herself next to me, trying to pry a little stone from my fingers, purring and meowing like a mad thing.

I had to lock up the cat before having a proper sniff, which yielded fascinating observations: a smell all at once animal, mineral and vegetal with facets of blood/old penny, acetic acid (present in vinegar), apple, flint, patchouli, vetiver, pepper, cow and horse dung, herbaceous notes (basil?), blackberry, blackcurrant bud, ink, leather, olive… The closest thing it came to in perfumery was castoreum. 

I immediately shot off an email to Salaam to ask him what the stuff was: he replied he’d deliberately not identified it so that I would ask him the question. But by the time he answered I’d sussed it out on my own: the little rock now resting in a feline-proof box was hyraceum, otherwise known as African Stone, the fossilized urine of a rabbit-sized South African beastie called the hyrax or dassie. Hyrax colonies urinate at the same place, often for centuries and their urine is jelly-like rather than liquid. Over time, it fossilizes and can be collected in chunks. It has been used in vernacular medicine for centuries and the perfume industry has been considering it as a replacement for materials of animal origin, since it is cruelty-free. After all, it’s basically recycled piss.

Ick? Hardly. I couldn’t get enough of the warm, funky, somehow feminine smell of hyraceum, I wrote back to Salaam, whom I could imagine chuckling in his beard as he typed back his answer: “Then you must be a member of the olfactory perverts club…”

African Stone has nothing at all to do with Saint-Valentine’s day, but to me it is the smell of the Day of the She-Wolf. I can bill and coo with the best of them, but there are some days where I’d rather howl.

What about you? What’s the smell of the She-Wolf for you?


You can order a hyraceum stone tincture kit from Profumo Italia by clicking here.


Illustration: photograph of Anna Magnani.

Lupercales, ou l'odeur de la louve de Rome comme antidote à la St-Valentin...




 La Saint-Valentin? Depuis quand l’amour a-t-il besoin d’une croix sur le calendrier pour s’exprimer ? D’accord, la tradition précède de plusieurs siècles ce qui n’est plus qu’une opération commerciale destinée à faire vendre des fleurs, des chocolats et des flacons de parfum. Elle est même plus ancienne que le calendrier chrétien : comme toujours, l’église n’a fait que greffer une fête sur un rituel païen. La période du 13 au 15 février marquait la célébration des Lupercales (de lupus, « loup » en latin) pour honorer Faunus Lupercus, le protecteur des troupeaux : un bouc, symbole de fécondité, était sacrifié par deux jeunes gens nus dans la grotte même où la louve était censée avoir allaité les fondateurs légendaires de Rome, les jumeaux Remus et Romulus. Au cours des célébrations, les jeunes hommes tiraient d’une urne le nom d’une jeune fille qui devenait leur compagne pour la durée des Lupercales, d’où le glissement de ces rites de fertilité et de purification vers une fête des amoureux dont Valentin était le saint patron.

Plutôt que la fête commerciale et sentimentale des fleurs et des chocolats, c’est le bouc et la louve que je préfère honorer aujourd’hui avec la photo de l’héroïne du Rome Ville Ouverte de Rossellini, la grandiose Mamma Roma de Pasolini, la paysanne patricienne Anna Magnani, et une note sur l’odeur de louve qui m’est arrivée d’Italie, offerte par Abdes Salaam Attar, aussi connu sous le nom de Dominique Dubrana de Profumo Italia.

Je n’ai jamais rencontré Salaam et ne lui ai jamais parlé, mais nous échangeons parfois des emails. Il m’avait promis de m’envoyer quelques échantillons et lorsque l’enveloppe est arrivée, dès que je l’ai ouverte la chatte s’est littéralement téléportée dans le salon pour tenter de m’arracher une mystérieuse petite pierre d’entre les doigts en ronronnant comme une moto.
J’ai dû l’enfermer avant de sentir l’objet, qui m’a livré des informations fascinantes : une odeur à la fois animale, végétale et minérale, avec des facettes sang/pièce jeune, acide acétique, pomme, silex, patchouli, vétiver, poivre, bouse de vache et crottin de cheval, herbes aromatiques (basilic ?), mûre, bourgeon cassis, encre, cuir, olive… Crésols… Phénols… Castoréum.

J’ai aussitôt écrit à Salaam pour lui demander ce que c’était : il m’a répondu qu’il avait fait exprès de ne pas l’identifier pour que je lui pose la question. Mais avant de recevoir sa réponse, j’avais deviné : la petite pierre qui reposait désormais dans une boîte anti-féline était de l’hyraceum, également connu sous le nom de pierre d’Afrique, l’urine fossilisée d’une petite bête sud-africaine qu’on appelle le daman. Les colonies de daman urinent au même endroit, souvent pendant des siècles, et leur urine est gélifiée plutôt que liquide. Avec le temps, elle se fossilise et peut se débiter comme une pierre. On l’utilise dans la médecine traditionnelle depuis des siècles et l’industrie de la parfumerie envisage son usage en remplacement d’autres matières premières d’origine animale puisqu’elle peut se recueillir sans nuire aux animaux. Après tout, ça n’est que du pipi recyclé.
Pouah ? Pensez-vous. Je ne me lasse pas de cette odeur chaude, un peu féminine et lorsque je l’ai écrit à Salaam j’imagine qu’il a dit rire en douce dans sa barbe en rédigeant sa réponse : « Alors vous devez appartenir au club des pervers olfactifs… »

La pierre d’Afrique n’a rien à voir avec la St-Valentin, mais pour moi c’est l’odeur du jour de la louve. Je peux roucouler tout ce qu’on veut, mais parfois j’ai plutôt envie de hurler à la lune.

Vous pouvez vous procurer un kit de teinture d’hyraceum de Profumo Italia en cliquant ici.



Illustration: Anna Magnani et Marcello Mastroianni dans Correva l'Anno di grazia 1870, téléfilm italien d'Alfredo Giannetti (1971). 


jeudi 10 février 2011

Oud as a Cultural Object (notes on Incense Oud By Kilian)



I’ve got nothing against oud per se. The real stuff is a knockout of a material. What bugs me is the cliché it’s become but more than that, what its near-ubiquitousness means: this rush to cater to the Middle-Eastern market which is quickly turning into an undignified scramble… Is it a successful one? It would seem Middle-Eastern buyers aren’t necessarily picking Western oud-themed products over other notes. On the other hand, Western niche product aficionados can’t seem to get enough of it – with its incense-y, resinous, animalic, woody facets, oud ties in several niche codes. Not to mention that what passes for oud is now firmly entrenched in the codes of mainstream masculine perfumery, as Octavian Coifan notes in a recent post

It’s gotten to the point where oud can be thought of as a cultural object, a sign rather than a perfumery material or accord. It’s a tough note to like for Westerners so in a way, claiming a taste for oud (i.e. overcoming the initial weirding-out) is embracing virile values – you’re taking it straight, like a man. Pretty, pleasing notes are so mainstream…

Oud also functions as a new sign for exoticism, as Victoria points out in Bois de Jasmin: it is “authentically” oriental (as opposed to the fantasy Orient constructed by French perfumery). Is it going too far to note that the vogue for oud arose just when the Islamic world was perceived as increasingly threatening? Oud is the signifier of the “Arabia” that doesn’t freak out the West – of the Emirati who still spill their petrodollars in Western capitals while we go on shopping binges in Dubai… As such, it is as every bit as much of an oriental fantasy as Shalimar, a taming of the Other through what is most other, smell. Not to mention that splurging on such a costly ingredient puts us, at least symbolically, on the same footing as the sheiks…
At any rate, the note itself, in the form offered by most Western brands (and many Arabic brands I suspect) is itself a construct, since the real stuff is so rare and costly…
Which brings us to the matter at hand, By Kilian’s new Incense Oud.

With Calice Becker’s smooth animalic Pure Oud and Rose Oud, the most delicate rendition of the accord, By Kilian is already two lengths ahead of its competitors – and with a petrodollar price point.
The next instalments in the Arabian Nights collection were announced nearly a year ago on Basenotes as Amber, Incense and Musk (the latter may well be a coup de theatre, as a new perfumer joins Kilian Hennessy’s line-up of talents)… Meanwhile, instead of the expected Amber – maybe this was just a case of wishful thinking on the part of amber lovers? – the new scent is Incense Oud, authored by Sidonie Lancesseur who already composed the oud-centred Cruel Intentions for the brand (as well as the rum-themed Straight to Heaven). 

Was the flight plan changed in mid-air? The fragrance, to my nose, is almost as much of an amber/musk as it is an incense. What it isn’t is an oud, at least not in the official formula, which lists Guatemala cardamom, pink pepper, Turkish rose, Egyptian geranium, methyl pamplemousse, Virginia cedarwood, Indonesian patchouli, Indian papyrus, Somalia incense (oil and absolute), sandalwood, Macedonian oakmoss, Spanish cistus labdanum and musks. So that like Frédéric Malle’s recent Portrait of a Lady, the fragrance is a non-oud oud, playing on the effect rather than on the actual material. 

I don’t know Sidonie Lancesseur’s work outside of what she did for Kilian, but the two she’s done for the line strike me as much less delicately balanced than Calice Becker’s work. Similarly, Incense Oud is rich but less textured than the two first Arabian Nights. That said, with 25% incense, the formula is an olibanum overdose. Incense is a notoriously tricky material to handle, with mineral facets that can conjure blood: Lancesseur manages to polish off its rough edges and work it in smoothly into a rose-patchouli accord that spans from fresh (the geranium) and slightly fruity to a dark, almost chocolate-y effect with a bit of a spicy animalic pong. The result skews towards the masculine – Incense Oud smells like it’s just off an Emirates airline flight and on its way to the Ritz, clad in a blindingly white kandura. Without stopping at Montale, inch’Allah. 

I’ll still be looking forward to discovering the next Arabian Nights, because as far as ouds go, Kilian’s are amongst the most sophisticated on the market.


Incense Oud will launch worldwide on March 1st. It will come out in travel spray on April 1st.


Illustration by the Moroccan artist Lalla Essaydi.


L'Oud, objet culturel (à propos d'Incense Oud By Kilian)




Je n’ai rien contre l’oud en soi. Le vrai est un matériau d’une complexité étourdissante. Ce qui m’ennuie, c’est le cliché qu’il est devenu, mais plus encore, sa quasi-ubiquité dans cette course pour capter le marché moyen-oriental en passe de tourner à la bousculade.
 Quant à savoir si ça marche comme prévu… Il n’est pas dit que les clients du Moyen-Orient préfèrent systématiquement l’oud à d’autres types d’accord quand il s’agit de parfums occidentaux. En revanche, les amateurs de parfumerie alternative en redemandent – avec ses facettes encens, animales, cuirées, résineuses et boisées, l’oud rassemble d’un coup d’un seul plusieurs des codes-fétiches du niche. Sans oublier que ce qui passe pour la note oud est désormais fermement ancré dans la parfumerie masculine mainstream, comme le souligne Octavian Coifan dans une note récente. 

Tout se passe comme si l’oud était devenu un objet culturel, un signe plutôt qu’un accord. Tout d’abord, parce que c’est une note pour laquelle les Occidentaux doivent souvent surmonter leur aversion initiale, de sorte que revendiquer un goût pour l’oud serait une espèce d’épreuve initiatique pour l’amateur de parfums : presque une preuve de virilité, qu’on soit homme ou femme. Un signe qu’on se distingue des masses envanillées.

L’oud est également le signe d’un exotisme « authentiquement » oriental (contrairement à l’Orient de fantaisie construit par la parfumerie française). Serait-il exagéré de remarquer que la vogue de l’oud coïncide avec la montée des craintes inspirées par l’Islam ? L’oud serait peut-être alors le signifiant des états du Golfe, moins menaçants – celui des riches Arabes qui déversent encore leurs pétrodollars dans les capitales occidentales tandis que nous faisons des virées-shopping à Dubaï… En tant que tel, il participe tout autant du fantasme orientaliste que Shalimar : c’est une façon de dompter l’Autre dans ce qu’il a de plus autre, l’odeur. Sans oublier que son coût nous hisse soudain symboliquement au rang des émirs… De toute façon, la note elle-même, sous la forme proposée par la plupart des marques occidentales (et sans doute dans beaucoup de produits des maisons moyen-orientales) est en elle-même une construction puisqu’on n’utilise le vrai oud qu’avec parcimonie…
Ce qui nous mène enfin au sujet annoncé, l’Incense Oud de By Kilian.

Avec le Pure Oud onctueux et animal de Calice Becker et un Rose Oud qui est sans doute l’interprétation la plus délicate de cet accord désormais classique, By Kilian a déjà deux longueurs d’avance sur la concurrence.
Dès l’an dernier, on apprenait qu’un ambre, un encens et un musc allaient compléter la collection Arabian Nights – le musc, qui fera apparaître une nouvelle signature chez Kilian, pourrait bien être un coup de théâtre. Entretemps, ce n’est pas l’ambre mais l’encens qui constitue le troisième tome de la série. Cette fois, la composition a été confiée à Sidonie Lancesseur, déjà auteur d’un oud pour la maison, Cruel Intentions, ainsi que de Straight to Heaven, construit autour du rhum.

Aurait-on changé de cap en plein vol ? Ce parfum est pour moi au moins autant un ambré-musqué qu’un encens. En tous cas, ce n’est pas un oud, du moins pas dans la formule officielle qui annonce la cardamome, le poivre rose, la rose turque, le géranium, le méthyl pamplemousse, le cèdre de Virginie, le patchouli, le papyrus, l’encens de Somalie (huile essentielle et absolue), le santal, la mousse de chêne, le ciste labdanum et des muscs. Autrement dit, comme le récent Portrait of a Lady de Frédéric Malle, ce parfum est un oud sans oud, qui joue sur l’effet plutôt que sur le matériau. Petite tricherie sur le nom, donc, mais pas d’esbroufe sur la composition.

Je ne connais pas le style de Sidonie Lancesseur mis à part ce qu’elle a fait pour Kilian, qui me semble moins délicatement équilibré que le travail de Calice Becker. Incense Oud est riche, mais moins texturé que les deux premiers Arabian Nights. Cela dit, avec 25% d’encens, la formule est littéralement surdosée en oliban,  matériau difficile à manier car ses facettes minérales peuvent évoquer le sang : Sidonie Lancesseur a raboté ses aspects les plus radicaux et l’intègre en douceur dans un accord rose-patchouli qui penche à la fois vers le frais (le géranium) légèrement fruité, et de l’autre vers des odeurs sombres, presque chocolatées et très animalisées. L’effet est assez masculin – on jurerait qu’Incense Oud débarque tout juste d’un vol d’Emirates Airlines à Roissy et roule vers le Ritz, vêtu d’une gandourah d’un blanc immaculé. Sans passer par la case Montale, inch’Allah.
J’attends tout de même avec impatience les prochaines Nuits d’Arabie de Kilian, parce qu’à tout prendre, et jusqu’à nouvel ordre, tant qu’à faire dans l’oud, les siens sont parmi les plus sophistiqués du marché.

Lancement mondial le 1er mars, en format voyage le 1er avril.