Comment naissent les parfums?
Par exemple, comme ceci : Claude Marchal, le propriétaire des Parfums MDCI, se dit qu’il est grand temps de faire son premier lancement depuis deux ans. Un floral blanc, pourquoi pas ? Peut-être un gardénia ? Il contacte donc Bertrand Duchaufour (dont on finira par se demander, au train où il va, quand il trouve le temps de dormir).
Fausse piste, le gardénia : Claude Marchal se rend compte qu’en réalité, il n’aime pas spécialement l’odeur. D’où tournée des essences florales du labo, jusqu’à ce qu’il tombe en arrêt sur un truc biscornu qui ne sent pas spécialement la fleur, mais plutôt l’abricot et le daim. Coup de foudre pour l’osmanthus ! Vendu. Mais rien que pour le plaisir, on va un peu compliquer la formule. Justement, Bertrand Duchaufour peaufine un accord poire iris dont il n’est pas mécontent. Pourrait-on remplacer l’iris par l’osmanthus ? On pourrait. Adjugé ! Un accord poire au monsieur à tignasse blanche.
Dès le départ, « La Belle Hélène » est le nom de code donné par le parfumeur au projet. Moins pour Hélène de Troie que pour les poires Belle Hélène inventées par le légendaire chef du Ritz, Auguste Escoffier, tout comme d’ailleurs les pêches Melba et les crêpes Suzette, et qui tiennent leur nom de l’opéra bouffe égrillard d’Offenbach. Comme Claude Marchal aime donner des titres de livres ou d’opéra à ses parfums, il le retiendra, même si la poire a remplacé ici la pomme d'or accordée par le berger Pâris à Vénus lors du concours de beauté olympien où la déesse lui promet la plus belle femme du monde... c'est-à-dire, justement, la belle Hélène.
Bien que les accords des desserts classiques soient toujours régis par une profonde logique, Bertrand Duchaufour ne conserve de la recette d’Escoffier que la poire et les violettes cristallisées, évoquées par les ionones de l’osmanthus. C’est donc une grande bouffée d’ionones qui fuse au débouché, entraînée par les notes éthérées, donc évanescentes, de la première bouchée de poire. Il y a autant à se rouler sur la langue dans ce fruit-là qu’à respirer : textures et saveurs, de la peau soyeuse très cuisse de nymphe émue à la chair fondante et juteuse du fruit callipyge. Vert au départ avec une touche humide de violette feuille ; rosé quand le jus déborde sur le cœur floral ; sucré musqué quand la poire se réchauffe au four.
C’est ensuite l’abricot qui roule du panier, ou plutôt la confiture d’abricot de l’osmanthus, mariée à la rose via leurs damascones. Avec 1% d’absolu d’osmanthus dans la formule, les tons orangés, violets et terre de sienne du matériau sont poussés à fond. Une lichette de beurre d’iris soutient ses facettes poudrées ; ses penchants pour le cuir sont encouragés par un accord réglisse boisé pousse-au-crime.
Et c’est la réglisse qui enlève La Belle Hélène au royaume du fruité floral pour caresser ses chairs pastel des coups de fusain nocturnes dont Bertrand Duchaufour a fait sa signature. L’effet court de la tête légèrement anisée au fond sucré brûlé (myrrhe, vétiver, patchouli, mousse de chêne et corylone, un matériau à l’odeur pyrazinée, c’est-à-dire grillée, concourent à cet accord « bois de réglisse »). Le santal ajoute une touche de fumé laiteux.
Mais sous la chair poire, osmanthus et réglisse, la Belle Hélène a la charpente d’un chypre. Soit, la tangerine remplace la bergamote, mais les notes du canon y sont: rose en cœur, patchouli, vétiver et mousse de tête en fond. Et soit, la mousse est légère et le musc accentué, ce qui fait pencher La Belle Hélène du côté des « néo-chypres » plutôt que des classiques, contrairement à L’Enlèvement au Sérail dans la première série des MDCI. Mais c’est un chypre.
Ce parfum est peut-être l’un des plus tendres et délicats de son auteur. L’effet sucre poudre et loukoum de La Traversée du Bosphore laissait d’ailleurs déjà poindre un travail dans cette direction : La Belle Hélène est moins extravertie, mais elle joue sur le même type de contraste entre la chair juteuse du fruit et des notes plus sombres, contraste déjà présent d’ailleurs dans l’osmanthus. Les deux parfums ont en commun une certaine gaité sous laquelle point un soupçon d’humeur plus compliquée…
Je dégage le sillage discrètement gourmand de La Belle Hélène depuis une bonne semaine déjà et grâce à Claude Marchal des Parfums MDCI, vous le pourrez peut-être aussi, puisqu’il offre gentiment un flacon de 60 ml à mes lecteurs.
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J’annoncerai le/la gagnant(e) lundi prochain : comme toujours, ce sera Mlle Jicky qui le désignera de la patte ou du nez.
Illustration: La Naissance de Vénus d'Odilon Redon




