
Dix ans après son lancement, la collection des Aqua Allegoria de Guerlain – des eaux de toilettes toutes simples fondées sur deux accords, conçues pour combler l’écart entre les grandes dames de la maison et ses colognes classiques – vient de prendre un virage. Le packaging est revu, la campagne affiche pour la première fois un visage et le nom n’évoque plus l’accord principal. Dieu merci, malgré ce que pouvait laisser redouter un parfum au nom de nénuphar, la composition de Thierry Wasser est dépourvue du moindre relent aquatique. La Flora Nymphea en question évoque plutôt la nymphe de la pub (coïncidence, elle sort en même temps que le Ninfeo Mio d’Annick Goutal, comme quoi il y a de la dryade dans les jardins cette année) ; elle rappelle aussi ces Impressionnistes qu’affectionnait Jacques Guerlain par sa référence aux tableaux de Monet.
Le parfum en lui-même se détourne également du concept des eaux fraîches et enjouées développées jusqu’ici : Flora Nymphea a beaucoup plus de corps que ses prédécesseurs, et se rattache nettement à la famille des nouveaux Guerlains « blancs » à la manière d’Idylle, Les Secrets de Sophie ou Cruel Gardénia. S’il évoque l’eau en biais, c’est par sa texture crémeuse et résolument non-comestible de savonnette de grand luxe – effet souvent produit par la fleur d’oranger. L’accord principal est cependant le seringa, ou jasmin du poète, que les Anglophones appellent le « faux oranger » : recréé par Thierry Wasser (on ne peut en extraire l’essence) il tient en effet à la fois du jasmin sambac et de la fleur d’oranger, et me semble assez proche de son modèle, bien qu’il soit trop tôt dans la saison pour le vérifier.
Le bouquet seringa/fleur d’oranger/jasmin est animé en notes de têtes d’un petit effet légèrement poivron vert de petitgrain et d’un trait citronné intensément amer, voire métallique, qui évoque brièvement le magnolia. Le miel commence à sourdre dans les notes de cœur – les abeilles de Guerlain rentrent à la ruche – pour ajouter un léger effet fleur de tilleul. Ce miel réchauffe le bouquet et le fait pencher vers un fond boisé, mais le parfum se tient résolument à l’écart des effluves animales : cette nymphe-là s’est fait renvoyer à la maison pour débarbouiller ses indoles, des fois qu’elle attirerait des satyres…
Fidèle au concept grandes-filles-toutes-simples des Aqua Allegoria, Flora Nymphea ne vous laissera pas nez plaqué au poignet pendant des heures à tenter d’élucider ses profondeurs psychologiques. Cependant, contrairement à Octavian, je ne trouve pas qu’elle manque de rémanence. Au contraire, douze heures après un pschitt, un seul, elle s’accroche toujours à ma peau : elle parle même de s’installer pour la nuit, à tel point que je crains de me réveiller demain matin couchée à côté d’une fée emperruquée de blanc qui m’aura volé ma couette. À ce stade, elle risque de se faire voler dans les plumes…
