Pour qui aime les parfums, faire traduire ses idées dans des flacons est forcément un rêve. Et quand j’ai rencontré Neela Vermeire par une amie commune, voilà ce qu’elle était, une amoureuse des parfums, bien qu’elle ait déjà entamé une conversion en proposant des visites guidées des hauts lieux de la parfumerie. Rien d’étonnant, sans doute, à ce qu’au gré de ces itinéraires, elle ait fait un grand détour par son Inde natale pour mieux revenir à Paris, où elle vit depuis plusieurs années. C’est ici qu’elle a entamé une tournée des labos avec son projet : traduire le patrimoine olfactif de l’Inde dans le langage de la parfumerie française contemporaine. Rien d’étonnant non plus à ce que de tous les parfumeurs rencontrés, ce soit à Bertrand Duchaufour que ce projet ait le plus parlé : grand voyageur, il connaît l’Inde et a souvent composé des carnets de voyages olfactifs.
Mais ce croisement des cultures n’est pas la seule originalité du projet de Neela. Son passage du statut d’amateur éclairé à celui de propriétaire de marque annonce peut-être un
déplacement dans les donnes de l’industrie. En effet, plus j’en explore les coulisses, plus je suis persuadée que l’époque des blockbusters tire à sa fin, du moins en Occident (l’immense marché naïf que représente la Chine, n’ayant pas de points de référence, sera sûrement plus réceptif aux iFrags pré-formatés). Pour moi, si la parfumerie doit se trouver une âme, ce sera en s’inspirant d’histoires intensément personnelles plutôt que de briefs « taille unique ». Cette inspiration pourra provenir des parfumeurs eux-mêmes ; d’autres domaines de création comme l’art, la littérature ou la gastronomie ; ou alors, d’individus comme Neela, qui ont des histoires à raconter, un patrimoine à exprimer, des rêves à illustrer (je pense aussi, notamment, à
Like This d’État Libre d’Orange, créé par Mathilde Bijaoui pour Tilda Swinton, parfum profondément personnel et, partant, émouvant pour plus d’une personne…).
Cela dit, Neela prend soin de préciser que les notes de chaque parfum sont issues de ses recherches historiques sur les matériaux utilisés à chaque époque plutôt que sur ses souvenirs personnels... Pour en savoir plus, je vous renvoie à
son site.
Bombay Bling: floral fluo
Diana Vreeland disait que le rose était le bleu marine de l’Inde. Et si une couleur se dégage de Bombay Bling, malgré la prédominance de son bouquet de fleurs blanches, c’est bien un rose tyrien pétant, qui éclate d’une mangue verte râpeuse grosse comme le Taj Mahal (j’y sens comme une goutte de framboise, bien que l’autre fruit mentionné dans les notes soit le lychee). Ce parfum est à la fois dodu et moelleux comme un coussin en soie, et aussi joyeusement tape-à-l’œil – bref, « bling » -- que les grands jus floraux des 80s, à commencer par Giorgio Beverly Hills (même si le principal intéressé nie toute ressemblance entre les formules). D’ailleurs, dès que je l’ai senti, j’ai rebaptisé le parfum « Giorgio goes to Bollywood ».
D’ailleurs, de la même façon que l’attirail féminin des années quatre-vingt était tellement excessif qu’il virait au travesti, Bombay Bling réalise en cours de développement un numéro de transformisme à la Victor-Victoria en dévoilant, sous son opulent buisson rose-tubéreuse-gardénia, un fond fougère boisé-tabacé franchement masculin.
Mohur: Rose-iris rétro
Comme les trois compositions, Mohur est un parfum symphonique dans lequel on peut entrer de plusieurs façons. Par exemple, par la structure traditionnelle rose-oud qui le fonde ; ou alors, comme moi, par son grandiose accord rose-iris, dont le style presque rétro est assez inusité chez Bertrand Duchaufour. Cela dit, le parfum se situe dans une région de la carte olfactive qu’il a déjà explorée avec
La Traversée du Bosphore et Mon Numéro 8, hommage à Après l’Ondée : un axe rose-violette-iris-cuir aux accents amandés (étant donné le nombre de créations de leur auteur depuis quelques temps, on peut commencer à les analyser comme des
séries jouant sur des effets différents, mais apparentés, dont la logique est dictée par certaines harmonies olfactives).
Mohur et Bosphore ne sentent pas la même chose, mais tous deux réalisent le même tour de passe-passe en faisant surgir un dessert au cœur de leur bouquet. Cette fois, au lieu d’un loukoum, c’est une pâtisserie indienne, suscitée par deux matériaux-fétiches de la palette duchaufourienne, la cardamome et la carotte (en quelque sorte exigée par l’iris), relevant un effet de lait d’amande aux accents aubépine, arrosé d’eau de rose. Le côté un peu savonnette à l’ancienne de l’accord floral équilibre cette note gourmande ; la quantité époustouflante de rose confère au parfum une opulence qui séduira certainement les amateurs de parfums vintage.
Trayee: Fumé baumé
Fumé, épicé, résineux, baumé : pour les amateurs de parfumerie de niche, Trayee aura tout bon. Des trois, c’est d’ailleurs nettement mon préféré, et je pense ne pas me tromper en soufflant que c’est aussi celui de Sixtine d’Ambre Gris (j’étais là
quand elle les a découverts), ainsi que de confrères blogueurs anglophones comme Kevin de
Now Smell This, qui y décèle des senteurs d’officine d’aphothicaire
, ou Persolaise, qui lui trouve des accents de malai kulfi.Pour moi, Trayee se construits autour des contrastes et des connivences entre la fumée et les baumes : la première est évoquée sur tous les tons par l’accord « ganja », le clou de girofle, le santal, le vétiver, l’encens et l’oud ; les seconds, par la myrrhe, la vanille et des notes ambrées. Sur mouillette, le parfum est sec, presque combustible, boisé-épicé avec un fond cuir (le safran et l’oud), éclairé par des rayons verts (cardamome, cassis bourgeon, basilic). Sur peau, en tous cas sur la mienne, l’effet est nettement plus velouté et baumé ; il évolue vers un accord santal-jasmin qui rappelle de loin Samsara. Mais là où le classique de Jean-Paul Guerlain m’a toujours légèrement porté sur le foie, Trayee réussit à équilibrer ses effets de façon plus moderne – le traitement aérien de matériaux riches et lourds, leur devenir-fumée, est l’un des grands talents de Bertrand Duchaufour.
Les parfums de Neela Vermeire sont disponibles sur son site, qui propose un jeu d’échantillons de 2 ml ainsi qu’un kit découverte de vaporisateurs de 10 ml.
Neela offre gentiment un jeu de d’échantillons aux lecteurs de Grain de Musc,. Parlez-moi dans votre commentaire des odeurs que l’Inde évoque pour vous, et Miss Jicky mettra la patte sur l’heureux gagnant…
Photo tirée du grandiose Narcisse Noir de Michael Powell et Emeric Pressburger (1947)
Ajouté le 16/12: Le tirage au sort est maintenant terminé, mais je serais ravie de lire d'autres évocations parfumées de l'Inde!