dimanche 23 janvier 2011

Isabelle Doyen presents her two new Turtle Vétivers at the Paris Turtle Salon




“I’m here on the rue Mazarine and there’s no Arnaud Lefebvre Gallery at number 30, what’s up?”
I’m at the level of n°60 myself and check my emails for the address while quickening my pace to meet my friend, the artist Rachel Laurent. I invited her to the presentation of the two new Turtle Vetivers at a Parisian art gallery. She fell in love at first sniff – literally blurting out “This is it!” when I made her smell my bottle of Turtle Vetiver Exercise One – and I want her to meet Isabelle Doyen. That’s really the whole point of Michael Shamberg’s project, Turtle Salon, “an open and chaotic network of diverse but interconnecting ideas, people, projects, events, and venues” bringing together “an international coterie of artists, writers, filmmakers, actors, musicians, dancers, architects... people, inviting proposals for readings, rantings, artworks, texts, performances and screenings.”

Isabelle has enjoyed meeting several people involved in Turtle as they pass through Paris and come to smell Turtle Vetiver in her lab, turning it into a node in the Turtle network. I’ve been looking forward to introducing Rachel and Isabelle to each other, especially since Rachel and her husband, the writer Guy Scarpetta, are the initiators and soul of another informal network of artists and writers dubbed “The School of Malaucène” after the small town in the Vaucluse where we gather every second or third year for an exhibition, series of talks and film festival around a chosen theme, in what is basically a three-day party in Guy and Rachel’s house...
The three criteria for belonging to the School of Malaucène are 1/ To be a truly original artist; 2/ To be very good company and 3/ To be able to hold your liquor. I don’t know whether Isabelle complies with criterion n°3, but she certainly fulfills the two first and I would love to draw her into the School with a piece for our 2012 event: she is one of the few perfumers I know who can art-direct herself and her work for LesNez is truly cutting-edge.
I bump into Rachel right in front of a small gallery which turns out to be the one we’re looking for, since I can see Isabelle’s diminutive silhouette through the window…As I’d expected, Rachel and Isabelle hit it off immediately. 

Isabelle explains the concept of the Turtle Vetiver series. She picked vetiver because it is almost a perfume in itself, and in Exercise One, she barely dressed it up.
“I was always obsessed with Borges”, she adds. “In one of his stories, he describes a walk in an imaginary country on a never-ending street. People walk by buildings that all seem to be of the same color. But when they turn around, they realize that in fact, they are in a scale of colors so subtly different that you can’t see them change as you’re going by. You only see they are of different shades when you turn around.”
That’s the idea for the Turtle Vetiver series: progressive tweaks to the formula, which might end up not being a vetiver at all some day… 

The two new exercises are called “Front” and “Back”. Neither is a work on vetiver as a soli-note, drawing out one or the other of its various facets.
Vetiver Front comes off smokier than Exercise One at the outset though it is quite close: Isabelle has added a material she’s very fond of, Evernyl (one of the molecules of oak moss) and an animalic musk, which ties in with a faint coconut note, but the main twist here is a mineral newspaper/carbon paper effect.
Vetiver Back comes off as sweeter – the ionones jump out at first sniff. “It’s more civilized than the first one”, Isabelle explains. “I’ve worked on the idea of the smell of skin, of delicate flesh.” Her upcoming mimosa for Annick Goutal inspired her to add mimosa absolute to the coconut and musk. The vetiver still speaks out loud and clear, but in a less raw tone than either Exercise One or Vetiver Front.

As Arnaud Lefebvre prepares the room for a screening of Chris Marker’s La Jetée, I talk with a young Berlin-based artist who tells me about meeting René Schifferle in Zurich where he had an exhibition: he recognized Turtle Vetiver, which Michael Shamberg wears, in an interesting twist on perfume as generator of community…
Meanwhile, Rachel decides she’s buying both the new Turtles as soon as they’re on sale on the LesNez website, which should be late February or early March. Which bodes well for those of you who missed out on the first series or whose Exercise One bottles are running low.
I’ll be back with full reviews as soon as I get the chance to test the two new scents.


Image: Arnaud Lefebvre Gallery, Paris.

Isabelle Doyen présente ses deux nouveaux Turtle Vétiver au Turtle Salon de Paris





« Je suis sur la rue Mazarine et il n’y a pas de galerie Arnaud Lefebvre au numéro 30, tu es sûre de l’adresse ? »
Je suis au niveau du numéro 60 et tandis que je vérifie mes mails, je hâte le pas pour rejoindre mon amie, l’artiste Rachel Laurent. Je l’ai invitée à la présentation des deux nouveaux Turtle Vétiver qui a lieu ce soir dans une galerie du 6ème arrondissement. Elle est tombée amoureuse de la première version, Turtle Vétiver Exercise One, dès l’instant où elle l’a sentie, et en a aussitôt fait son parfum. J’ai envie qu’elle et Isabelle Doyen se connaissent. C’est d’ailleurs l’idée même du projet de Michael Shamberg, Turtle Salon, « un réseau ouvert et chaotique d’idées diverses mais reliées, de gens, de projets, d’événements et de lieux » qui rassemble « une coterie internationale d’artistes, d’écrivains, de réalisateurs, d’acteurs, de musiciens, de danseurs, d’architectes… de gens, invitant des propositions de lectures, diatribes, œuvres d’art, textes, performances et projections. »

Isabelle a déjà rencontré plusieurs des participants de Turtle, venus sentir son parfum lors de leurs passages à Paris : son labo est l’un des points d’intersection du réseau. J’ai d’autant plus envie que Rachel et Isabelle se rencontrent que Rachel et son mari, l’écrivain Guy Scarpetta, ont créé il y a une dizaine d’années un autre réseau informel d’artistes et d’écrivains, l’École de Malaucène, qui se réunit tous les deux ou trois dans la petite ville du Vaucluse pour une série d’événements – table ronde, exposition, série de projections – autour d’un thème… et d’une fête dans le jardin de Guy et Rachel qui dure trois jours. L’appartenance à l’École de Malaucène se fonde sur trois critères : 1/ Être un artiste original ; 2/ Être de très bonne compagnie ; 3/ Être capable de tenir l’alcool… J’ignore si Isabelle satisfait au troisième critère mais elle remplit certainement les deux premiers et j’aimerais beaucoup l’inviter à participer aux événements 2012 de l’École de Malaucène : c’est l’un des rares parfumeurs capables d’assumer leur propre direction artistique, comme le démontre son travail pour LesNez.
 Je retrouve Rachel devant une petite galerie : par la vitrine, j’aperçois la silhouette menue d’Isabelle. Comme je m’y attendais, le courant passe entre elles…

Isabelle explique le principe de la série Turtle Vétiver : « C’était de partir d’un point qui puisse évoluer, donc ça m’a semblé évident que je devais partir d’une matière première presque brute. Le vétiver est l’une des matières premières brutes qui est tellement complète qu’on peut la porter telle quelle, sans être écoeuré. On pourrait penser aussi qu’il y a le santal, l’iris, mais on peut se coller du vétiver tel quel et ça va. C’était complètement harmonieux avec l’idée de l’initiateur de Turtle, Michael. Si je réfléchis à la façon de le décrire lui et à ma façon de décrire le vétiver, c’est totalement superposable. En termes d’élégance, de côté brut, de subtilité, de naturel : tous les descriptifs que je peux attribuer à l’un, je peux les attribuer à l’autre. »

Le vétiver à peine habillé d’Exercise One est appelé à évoluer par nuances imperceptibles : Isabelle évoque un récit de son auteur-fétiche, Jorge Luis Borges, qui décrit une avenue dont toutes les façades semblent de couleurs identiques. Mais lorsqu’on se retourne, on constate qu’elles sont de nuances différentes qui progressent insensiblement. C’est à cela qu’elle souhaite parvenir dans cette série au rythme de sortie « hirsute » -- à terme, il n’est pas impossible que le vétiver ait entièrement disparu…

Les deux nouveaux parfums s’appellent « Front » et « Back », devant/derrière. Ni l’un ni l’autre ne sont des travaux sur le vétiver en tant que « soli-note » destinés à accentuer l’une ou l’autre de ses facettes.
Vétiver Front est plus fumé qu’Exercise One bien qu’il s’en rapproche énormément : Isabelle a ajouté un matériau qu’elle aime beaucoup, l’Evernyl (l’une des molécules de la mousse de chêne) ainsi qu’un musc un peu animalisé et une note coco, mais l’effet principal est une note papier journal/ feuille de carbone.
Vétiver Back est à la fois plus doux et plus sucré – les ionones se perçoivent immédiatement. « Il est plus civilisé que le premier », explique Isabelle. « J’ai travaillé sur l’idée de l’odeur de peau, de la chair délicate. » Son travail sur le prochain parfum d’Annick Goutal l’ayant inspirée, elle a ajouté de l’absolue de mimosa, ainsi qu’une note coco et du musc comme dans Front. Le vétiver est toujours ce qui domine la composition, mais il est moins cru que dans les versions deux et trois de la série.

Tandis qu’Arnaud Lefebvre prépare la galerie pour une projection de La Jetée de Chris Marker, je discute avec un jeune artiste berlinois qui me raconte comme il a rencontré le propriétaire de Les Nez, René Schifferle, lors d’une exposition à Zürich : il l’a reconnu à l’odeur, puisque Michael Shamberg porte Turtle Vétiver, parfum qui, décidément, génère de la communauté.
Entretemps, Rachel a décidé qu’elle achèterait les deux nouvelles versions dès qu’elles seraient disponibles, sans doute fin février ou début mars. Ce qui est plutôt bon signe pour ceux d’entre vous qui ont loupé la première série ou qui s’alarment du niveau de leur flacon d’Exercise One…
Je testerai bientôt les deux nouveaux parfums et rédigerai un avis plus informé d’ici peu !


Image: Galerie Arnaud Lefebvre


dimanche 16 janvier 2011

In Praise of Lutensian Makeup... a short break from perfume before reviewing 2011 launches



Samples of the next État Libre d’Orange (Archives 69), By Kilian (Incense Oud), Cartier (Cartier de Lune) and Frapin (1697) are sitting on my desk, the last almost entirely depleted since its launch was delayed. Serge Lutens’ upcoming Jeux de Peau will soon be making its way to me. All will get reviewed in due course but for the time being, it’s become more of an effort to blog as I move forward with the book – the intellectual and emotional muscles required for a marathon are not those I use for sprinting through a blog post, and I’m not always in the mood to shift gears. 

Stepping back from blogging has given me a rare opportunity to enjoy at leisure things I’ve already reviewed (in the milder Parisian weather, La Traversée du Bosphore and L’Heure Fougueuse have succeeded my Canadian incense binge). But I’ve found myself going commando more and more often: in fact, I seldom wear perfume when I stay at home to write, though I do burn candles on occasion (Iunx Gomme Arabique alternates with Avignon and Encens Flamboyant), also a rare luxury since I never scent the house when I’m testing something. It is, perhaps, a way of blocking out the chatter at a time when I’ve drastically reduced my online life – even emails will go unanswered for days – as I make time for books or simply staring into emptiness as phrases make their meandering way from my brain to my fingers…

But I do sheathe myself fragrance when I go out, as I must quite often since the advance on royalties is obviously insufficient to keep body and soul together: I have to work. Not wearing perfume when I expose myself to the world is as unthinkable to me as not wearing makeup: applying them gives a stylized form to the inchoate mess of my features and mind as I emerge from dreamland.  It is, in a way, a courtesy extended to those who will meet me not to present them with the rawness of my unadorned self. A narcissistic gesture, of course, but also a ritual bordering on the sacred. As far as cosmetics and perfume go, I have always been resolutely Baudelairian in the bid to transcend Nature, and “In Praise of Cosmetics” has been bedside reading since the time I earned enough pocket money to beg my aunt to bring back from Paris a Le Multiple compact by Dior that served as eyeshadow, blusher and lip tint…

"Who would dare to assign to art the sterile function of imitating Nature? Makeup has no need to hide itself or to shrink from being suspected; on the contrary, let it display itself, at least if it does so with frankness and honesty. (…) I content myself with appealing to true artists as well as to those women themselves who, having received at birth a spark of that sacred flame, would tend it so that their whole beings were on fire with it."

The man who designed Le Multiple was of course Serge Lutens, and though he has stated he’s bored to death with the endless recycling of Baudelaire’s stance by makeup artists and marketers, there’s no denying his own makeup range barely strays from the French poet’s definition of cosmetics – powder to give the skin the grain of a marble statue, black to frame the eye, red to ignite the face with a supernatural fire. 

Present post apart, I’ve no intention of expanding this blog to include makeup, especially since I’ve been using his Beauty Essentials exclusively since a very sweet friend (entirely non-affiliated to the brand) offered me the eyeshadow palette, khol and mascara as a gift: since then, I’ve added the Teint Si Fin compact foundation and one of the lipsticks to the range and put everything else I owned away (I was a makeup fanatic for years, and have got the stash to prove it). 

The range is extravagantly costly, granted: but apart from the fact that the eyeshadow applicators are unexplainably cheap, and that the red lipsticks all veer towards to blue, it truly lives up to its designation. 
The Teint Si Fin, though probably not suitable for dry skin, is fine-milled, velvety and does a fabulous job of covering up any slight blotches or broken capillaries. The Eye Khol Liner, though you need to get the hang of it (I give a blast of blow-dryer to make it more supple), barely budges all day save in the inner rim of the lid. 
The eye shadow, a palette of black, aubergine, brown (with a subliminal blue tinge to it) and vanilla is very densely pigmented and fine-milled: again, you need a bit of technique and good brushes to apply it well. I use the Mac 214 Short Shader brush to line along the lashes (I also do the lower lid, skipping the central part, for a true Lutensian smoky eye) rather than the slender sponge applicator included with the palette; the rest I do with Shu Uemura N°10. 
The Eye for Eye mascara is remarkably supple for a waterproof, and has been known to survive a (short) night’s sleep with very minimal smudging and no flaking whatsoever: in fact, only the Lutens eye makeup remover will make it budge. 
Finally, the lipstick has the very best texture I’ve ever tried, densely pigmented but practically impalpable. Beige Compliment is the first nude tint I’ve ever bought – I tried it out from the sample palette one day because I wanted to balance out the very smoky eye with pale, all-my-lipstick’s-been-kissed-off lips – and I realised why after trying to find a less costly equivalent: it’s got the very slightest shade of copper to it, and more importantly, no discernible white pigment, which is what give me that washed-out, dingy look with most beige lipsticks…
Now my only question in the bathroom, most every morning, is whether to apply black, brown or aubergine eyeshadow: the rest has been wonderfully simplified. Which helps when you’ve got dozens of perfumes to choose from. 



Illustration: ad from the Dior Le Multiple campaign, 1974, conceived and photographed by Serge Lutens, and found on Okadi (hence the watermarks).

Éloge du maquillage lutensien... et petite pause sur le parfum avant d'aborder les nouveautés 2011



Des échantillons des prochains État Libre d’Orange (Archives 69), By Kilian (Incense Oud), Cartier (Cartier de Lune) et Frapin (1697) s’alignent sur mon bureau – ce dernier, pratiquement à sec puisque le lancement a été décalé – et le nouveau Serge Lutens, Jeux de Peau, devrait bientôt les rejoindre. Je parlerai de tout cela bientôt, mais pour l’instant, plus j’avance dans le livre plus cela me coûte d’écrire quoi que ce soit d’autre – l’effort nécessaire à un marathon n’est pas celui qu’on déploie au sprint, et j’ai du mal à changer de vitesse.

Ce semi-congé de blog m’a offert l’occasion rare de porter des choses sur lesquelles j’ai déjà publié mes pensées (dans le redoux parisien, La Traversée du Bosphore et L’Heure Fougueuse ont succédé à ma boulimie d’encens). Mais je ne me parfume pas lorsque je reste chez moi pour écrire, bien que je fasse parfois brûler des bougies (j’alterne la Gomme Arabique d’Iunx avec Avignon et Encens Flamboyant), ce qui est également un luxe rare puisque je n’utilise pas de parfum d’ambiance lorsque je teste. Ce silence du parfum est sans doute une façon de faire taire toute interférence qui brouillerait la montée des phrases – j’ai aussi réduit radicalement mes séjours en ligne, et je mets souvent plusieurs jours à répondre aux mails…

Mais je porte toujours du parfum lorsque je sors, trop souvent à mon goût d’ailleurs – mon avance sur droits d’auteur ne m’exempte pas de travailler. Il me serait aussi impensable de ne pas mettre de parfum lorsque je m’expose au monde que de sortir sans maquillage : porter l’un et l’autre donne forme au désordre de mes traits et de mon esprit alors qu’ils émergent à peine des songes. C’est, dans une certaine mesure, une forme de politesse envers ceux qui me croiseront que de ne pas me présenter à eux toute crue. Une forme de narcissisme aussi, bien sûr, mais également un rituel qui confine au sacré : en matière de parfums et de cosmétiques, j’ai toujours été résolument Baudelairienne lorsqu’il s’agit de transcender la Nature, et « L’Éloge du maquillage » est un livre de chevet depuis l’époque où j’ai gagné assez d’argent de poche pour supplier ma tante de me rapporter de Paris un fard Le Multiple de Dior qui pouvait s’appliquer sur les paupières, les joues et les lèvres…

« Qui oserait assigner à l’art la fonction stérile d’imiter la nature? Le maquillage n’a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner; il peut, au contraire, s’étaler, sinon avec affectation, au moins avec une espèce de candeur. (…) je me contenterai d’en appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient s’illuminer tout entières. »

Le concepteur de ce fard n’était autre que Serge Lutens, et bien qu’il soit las qu’on use et abuse de la référence baudelairienne dès qu’il est question de maquillage, il est indéniable que sa propre ligne de maquillage s’écarte for peu des canons du poète – poudre qui rapproche le teint de celui d’une statue, noir pour encadrer l’œil, rouge pour y allumer une flamme surnaturelle.

Je n’ai aucune intention de traiter de maquillage dans ce blog mis à part le présent écart, d’autant moins que j’utilise exclusivement le Nécessaire de Beauté depuis qu’un ami m’a très gentiment offert les fards à paupière, le khol et le mascara : depuis, j’y ai ajouté le Teint Si Fin et l’un des rouges à lèvres, et remisé le reste de mon maquillage au placard. La gamme est extrêmement coûteuse, soit : mais à quelques détails près, notamment les applicateurs éponge de qualité médiocre et le fait que tous les rouges à lèvres rouges tirent sur le bleu (le vermillon m’irait mieux), elle correspond parfaitement à son nom. Rien d’autre ne m’est désormais nécessaire. 

Le Teint Si Fin, bien qu’il ne soit sans doute pas parfaitement adapté aux peaux sèches, est impalpable, velouté et parfaitement unifiant. Le Fard Khôl liner est d’un maniement délicat à maîtriser, mais lorsqu’on sait l’appliquer (je le réchauffe parfois d’un coup de sèche-cheveux pour l’assouplir), il tient des heures même à l’intérieur des paupières. Les fards à paupière, une palette de noir, d’aubergine, de brun légèrement teinté de bleu et de vanille, sont densément pigments et d’une finesse extrême : encore une fois, il faut un certain tour de main pour les manier parfaitement. Plutôt que les applicateurs éponge fournis avec le boîtier, j’utilise le pinceau Mac 217 pour le contour de l’œil, ce qui me permet de farder l’ourlet de la paupière inférieure, sauf la portion centrale, pour créer un œil charbonneux parfaitement Lutensien ; je travaille la paupière mobile au Shu Uemura N°10. Le mascara Œil pour Œil est remarquablement souple pour un waterproof, et capable de survivre à une (courte) nuit sans s’effriter : seul le démaquillant Serge Lutens en vient à bout. Enfin, la texture des Fards à Lèvres est la plus agréable que je connaissance, densément pigmentée elle aussi, mais presque sans sensation de matière. Le Beige Compliment est le premier rouge à lèvres « nude » que je porte – je l’ai testé un jour car je souhaitais équilibrer l’œil charbonneux par une bouche très « mon amoureux m’a mangé tout mon rouge avec ses baisers » -- et j’ai compris pourquoi après avoir tenté en vain de lui trouver un équivalent moins onéreux : il a une très légère teinte cuivrée, et surtout, pas une trace de ce pigment blanc qui fait que les rouges à lèvres beiges me donnent en général une mine cadavérique…

Désormais, les matins où je sors, je n’ai plus qu’à hésiter entre le noir, le brun ou l’aubergine pour l’œil : mon rituel en a été merveilleusement simplifié. Ce qui n’est pas un mince gain de temps lorsqu’on doit choisir entre des dizaines de parfums…  
Après tout, « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle. »


Illustration: Publicité pour les maquillages Christian Dior réalisée par Serge Lutens, 1973.

dimanche 9 janvier 2011

Back from Canada (or why perfume is my chosen country)



The first person to grope my body in 2011 was a blonde with a ponytail. The fact that she was in uniform didn’t make the experience any sexier. I’d been selected for a random screening while passing through security at Montreal’s Trudeau airport on my way back to Paris. I declined to go through their newly-installed microwave oven, not out of modesty but because I object to being put through a scanner whose long-term effects on health are untested and unknown. So: enhanced pat-down. At least they didn’t make me pull out the little hand-labeled vial jostling against my Ventolin in my regulation Ziploc bag. I’d have ditched the asthma medication before I consigned those few drops to the bin overflowing with half-squeezed toothpaste tubes and tubs of peanut butter: in the throat-catching, scent-deadening Canadian cold, perfume has always been my Ventolin. 

When I pace the icy sidewalks of Ottawa just to stretch my legs – from my parents’ apartment complex, there is nowhere to walk to that isn’t a neon-lit box selling the same things you can buy anywhere in North America – I tuck my nose in the collar of my fur coat, drenched in Encens Flamboyant or Avignon. I tend to take incense fragrances to Canada in winter, not because of their religious connotation (though baptized a Catholic, I only set foot in churches for the art) but because their dry, burnt quality is the mineral answer to the white nothingness of snow. I spray them on outside and only on my coat, since my father proclaimed long ago perfumes gave him headaches.  

As usual, I’ve carried a Tupperware box full of samples during my Christmas holiday in the hope of writing a few reviews but my father isn’t feeling too well so I refrain from testing them: the cacophonous wafts of several blotters would filter from under my bedroom door. My little puffs of Avignon and Encens Flamboyant – so unlike “perfume” I’m hoping my dad won’t read them as such -- remain my only, tenuous links to the oldest scents of the Old World. 

All through my stay, as I prattled on about the blog and the London course and the book, my mother kept asking me: “Why perfume? You always liked it, but there were many other things you were interested in you could have chosen to write about.”
I could have answered each tiny puff of beauty was my stand against the ever-more-standardized world of shopping malls and big-box stores where I’ve chosen not to live; the essences of flowers, spices and woods grown in warmer climes a protest against the four-month-long winters of my youth. I could have said that I was drenching myself in sweet scents for all the times she’s snuck a spritz of Sublime on a Kleenex and tucked it under her pillow, ever the daughter rebelling against the Law of the Father. I could have said perfume was the language of my chosen country; that in many ways it is my chosen country, invisible and borderless, and that this is the reason I need to learn its language.
I didn’t. Some things are best written, not said – and I know one person in Québec, my aunt Sylvia, named after the Schubert lied by my music-loving grandfather, who will be reading this, and who will understand. She speaks the language.


Retour du Canada (ou pourquoi j'ai choisi le parfum pour pays)



La première personne à m’avoir malaxé les seins en 2011 était une blonde avec une queue de cheval. Le fait qu’elle soit en uniforme n’a pas rendu l’expérience plus piquante. J’avais été sélectionnée pour une fouille aléatoire à l’aéroport de Montréal lors de mon vol de retour vers Paris. J’ai refusé tout net d’entrer dans le four à micro-ondes nouvellement installé, non par pudeur mais parce que je ne tiens pas à soumettre mon corps à un scanner dont les effets à long terme sur la santé restent inconnus. D’où : « fouille tactile » (ça n'a même pas chatouillé). Au moins, les services de sécurité ne se sont pas intéressés au petit atomiseur étiqueté à la main niché contre ma Ventoline dans le sac Ziploc réglementaire. J’aurais sans doute préféré larguer mon broncho-dilatateur plutôt que de jeter ces quelques gouttes d’élixir dans la poubelle bourrée jusqu’à la gueule de shampooings, dentifrices et pots de peanut butter. Dans le froid suffoquant des hivers canadiens, c’est le parfum qui m’a toujours tenu lieu de Ventoline…

Lorsque j’arpente les trottoirs glacés d’Ottawa rien que pour sentir mon corps bouger – du complexe résidentiel où habitent mes parents, il n’y a nulle part où marcher qui ne soit une boîte éclairée au néon où l’on vend les mêmes choses que partout en Amérique du Nord – je plonge le nez dans le col de ma fourrure aspergée d’Avignon ou d’Encens Flamboyant. Je choisis en général des encens pour ces séjours hivernaux, non pas à cause de leurs connotations religieuses (j’ai été baptisée, mais si je mets les pieds dans une église, c’est uniquement pour des raisons artistiques), mais parce que leurs odeurs sèches, carbonisées, répondent par leur minéralité au néant aveuglant de la neige. Je les vaporise dehors, et uniquement sur mon manteau, car mon père a depuis longtemps décrété que les parfums lui donnaient la migraine.

Comme toujours, j’ai emporté un Tupperware bourré d’échantillons à tester durant mes vacances de Noël, dans l’espoir de pouvoir rédiger quelques notes. Mais comme mon père est un peu souffrant, je préfère ne pas lui infliger la cacophonie des mouillettes qui ne manquerait pas de filtrer de ma chambre. Mes petites bouffées d’Avignon et d’Encens Flamboyant – qui sentent si peu le « parfum » qu’avec un peu de chance, mon père ne les identifiera pas comme tel – demeurent mon seul lien, ténu, aux senteurs les plus antiques du Vieux Monde…

Tout au long de mon séjour familial, ma mère n’a cessé de me demander : « Pourquoi écris-tu sur le parfum ? Tu l’as toujours aimé, mais enfin, tu aurais pu choisir bien d’autres sujets qui t’intéressaient tout autant. »
J’aurais pu répondre que chacun de ces souffles de beauté était ma protestation contre ce monde toujours plus standardisé de centres commerciaux et fast-foods où j’ai choisi de ne pas vivre ; que ces essences de fleurs, d’épices et de bois poussées sous des cieux plus cléments proclamaient mon refus absolu de ces hivers interminables supportés toute ma jeunesse. J’aurais pu dire qu’en m’inondant de senteurs suaves, je rachetais ces minuscules pschitts de Sublime dont elle empreint un mouchoir en papier qu’elle glisse en douce sous son oreiller ; qu’en bonne fille, je me révoltais contre la Loi du Père. J’aurais pu ajouter que le parfum était la langue du pays que je m’étais choisi ; que c’était, sans doute, mon pays invisible et sans frontières, et que je devais apprendre sa langue.
Je n’ai rien dit. Certaines paroles doivent être écrites, pas prononcées – mais je sais qu’une personne au Québec, ma tante Sylvia, prénommée en l’honneur d’un lied de Schubert par mon grand-père mélomane, lira sans doute ces mots. Elle comprendra, car cette langue, elle la parle.


Illustration: Giuseppe de Nittis, La Patineuse