La phrase revient souvent dans le métier lorsqu’on discute d’un nouveau produit ou d’un produit en cours de développement.
« C’est une odeur, pas un parfum » signifie qu’il n’existe pas de pont entre la composition et la peau. C’est, par exemple, le critère qui distingue les parfums à porter de Frédéric Malle de ses parfums d’ambiance: plusieurs de ces derniers sont des soliflores très réalistes, travaillés à partir de captures headspace. Comme il n’est pas nécessaire de remanier la structure du parfum « naturel » du gardénia, du muguet ou du lys pour accentuer (ou intégrer) les éléments qui marieraient le parfum à la peau, les parfumeurs peuvent réussir des effets beaucoup plus réalistes. Composer un soliflore réussi et original pour la parfumerie alcoolique requiert beaucoup plus de travail, s’il s’agit de rendre des effets aussi naturels sans recourir à des notes traditionnelles.
« C’est une odeur, pas un parfum » peut aussi signifier qu’une composition sort à ce point des sentiers battus, c’est-à-dire des codes de la parfumerie, qu’elle est difficilement reconnaissable en tant que parfum. Je l’ai entendu dire de la Treizième Heure de Cartier ou des Filles en Aiguilles de Serge Lutens, par exemple, bien que ces deux produits plaisent à plusieurs personnes, qui donc les portent : plus récemment, au sujet de cet OVNI minéral-animal qu’est le M/M Ink de Byredo.
À l’évidence, ce qui distingue une « odeur » d’un parfum est souvent une question de curseur personnel. J’ai rédigé il y a plus d’un an une note du style « je ne veux pas porter une odeur de lieu ». J’ai depuis ravalé mes paroles – comme le disait Baudelaire, « parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du dix-neuvième siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller. » Il n’en reste pas moins que si je raffole des parfums d’Olivia Giacobetti pour Iunx, par exemple, il y en a plusieurs dans lesquels j’adorerais vivre, mais que je n’ai pas envie de porter. Point de vue complètement personnel, que je ne ferai aucun effort pour défendre, et qui est susceptible de changer demain.
Néanmoins, certains matériaux et accords sont plus amoureux de la peau que d’autres, et pas seulement dans le registre le plus évidemment animalisé (cuir, castoréum, notes ambrées, muscs, civette, miel…). On considère en général que si les fleurs blanches font écho à la chair humaine, c’est via les indoles, et c’est juste, mais pour moi, le secret réside dans leurs lactones, dont les effets fruités-laiteux-huileux rappellent la peau et le cuir chevelu. Les lactones pêche (aldéhyde C14), coco (aldéhyde C18) et assimilées jouent le même rôle. Ainsi d’ailleurs que tout ce qui est un peu cireux/huileux : les facettes « bougie » des aldéhydes aliphatiques, les facettes grasses du beurre d’iris (l’acide myristique, qu’il partage avec les huiles essentielles de carotte, de coco ou de muscade). Le costus avec ses relents de cheveux sales et de peau de mouton (on utilise désormais une reconstitution car l’usage du produit naturel est interdit).
Certains matériaux produisent des effets de sueur qui se marient bien à la peau : le cumin, bien évidemment, mais aussi le santal (avec des effets laiteux/fumés), ou, pour moi en tous cas, le vétiver. Plusieurs résines et baumes effleurent ce registre : encens, myrrhe, tolu, styrax… En fait, les matériaux amoureux de la peau sont innombrables (même si, grâce à l’IFRA, leur nombre décroit tous les ans). Tout est, bien évidemment, question de savoir les utiliser, mais aussi de notre propre perception – si d’autres notes nous les rendent trop étrangers, ou les éloignent par trop de notre conception de ce que doit sentir un parfum, l’effet sera raté.
La femme qui nous a appris ce qu’un parfum-parfum devait sentir, c’est-à-dire la très avisée Gabrielle Chanel, avait raison lorsqu’elle proclamait -- citation sans doute apocryphe, mais qu'importe? -- « Une femme doit sentir la femme, pas la rose. » À moins que l’on remanie cette rose pour la greffer sur la peau. Refléter les beautés de la nature ne suffit pas : l’artifice est essentiel, ce qui nous fait revenir en terres baudelairiennes… C’est pourquoi une capture headspace, quelque belle qu’elle soit, ne retombera jamais en brume odorante sur nos cheveux, nos épaules et nos seins…
À vous, maintenant : qu’est-ce qui distingue pour vous une odeur d’un parfum? Et quelles sont les notes qui se marient le mieux à votre peau?
Illustration d'Irving Penn





