Après le déconcertant Dans tes Bras, Frédéric Malle persiste dans l’exploration d’univers parallèles de la parfumerie en lançant une autre création étonnamment futuriste qui bouscule le train-train de la famille fougère. Laquelle, désormais proliférante dans les rayons masculins des parfumeries sous la forme de « fougères aromatiques » cheap et sans imagination, en avait cruellement besoin.
Peu de parfumeurs se sont risqués avec succès à jouer la menthe en note dominante, à part Mathilde Laurent, qui l’a plantée dans un talus d’herbe fraîche dans l’Aqua Allegoria Herba Fresca composé durant ses années Guerlain, puis entourée de notes boisées et balsamiques neuf ans plus tard dans son récent, et brillant, Roadster pour Cartier. La beauté et la complexité du matériau est éclipsée par ses connotations chewing gum/dentifrice, et pour l’apprécier, il faut écarter ses idées préconçues… Car, ne vous y trompez pas, malgré son nom, Géranium pour Monsieur est un parfum à la menthe, de la tête au fond.
Dominique Ropion a aligné les succès au cours de sa carrière distinguée, mais pour moi, c’est Frédéric Malle qui a révélé son génie : Carnal Flower mérite pleinement son rang aux côtés de Fracas et de Tubéreuse Criminelle au paradis de la tubéreuse ; idem pour Vétiver Extraordinaire, sans doute l’un des meilleurs du marché depuis que celui de Guerlain a été reformulé ; quant à Une Fleur de Cassie, je le considère comme l’un des plus beaux parfums des dix dernières années.
C’est de Frédéric Malle, semble-t-il, qu’est venue l’inspiration de Géranium pour Monsieur : il avait envie, explique-t-il, d’une composition qui rappelle les lotions et les savons de barbier d’antan – et le géranium est, indéniablement, une note d’eau de toilette masculine à l’ancienne. Mais l’interprétation de Ropion n’a rien de rétro : sa néo-fougère s’arrache au trio coumarine, lavande et mousse de chêne tout en conservant l’arrondi, le lissé de savonnette de classiques comme le magnifique Canoë de Jean Carles pour Dana ou de sa progéniture, le jadis-incontournable Brut de Fabergé.
La bouffée de menthe de Géranium pour Monsieur est tellement saisissante qu’on peut pratiquement goûter sa fraîcheur anesthésiante, et tellement prolongée qu’elle aspire toutes les autres notes dans son vortex bleu glacier pendant des heures.
Comme Octavian Coifan l’a noté dans son analyse de Géranium pour Monsieur, le géranium et la menthe recèlent plusieurs molécules communes, et c’est là-dessus que Ropion a joué pour fondre plusieurs types de fraîcheur : celle, glaciale et dentelée, de deux types de menthe ; celle, plus arrondie et teintée de citronnelle, du géranium, qu’il enchaîne à une note tout aussi « ronde », mais plus chaude, celle de l’anis (anethol) ; et enfin, celle du Floralozone, matériau que je n’ai jamais senti mais que son fabricant, IFF, décrit ainsi : « Puissant, propre, vert, ton d’air frais rappelant les brises océaniques. Allège les fragrances sans dominer grâce à sa nature neutre ».
La facette rosée du géranium est difficile à distinguer de prime abord. Elle apparaît au moment où l’on se dit que Géranium pour Monsieur se cantonne dans la fraîcheur, avec une vibration sombre, sèche et boisée qui évoque le cèdre sans en être : très probablement un effet de l’accord de base Ambroxan, avec ses accents médicinaux de sauge sclarée, de l’encens et du santal.
L’odeur menthée est si tenace que le musc et le benjoin, avec ses facettes de vanille et de cannelle, mettent longtemps à se manifester pour réchauffer la charpente boisée de la composition. Les derniers accords évoquent un savon de bonne qualité ; leur rémanence est remarquable.
Comme dans le cas de l’avant-gardiste Dans tes Bras, on peut mettre longtemps à se faire aux effets sidérants, voire futuristes, de Géranium pour Monsieur. Je ne sais pas encore si je le porterais cette senteur « qui s’aventure là où aucun homme n’est jamais allé », mais comme dirait le M. Spock de Star Trek, en haussant le sourcil : « Fascinant ».


