dimanche 14 décembre 2008

Divine L'Etre Aimé: a Man, a Woman, and Immortelle


Could immortelle be the new patchouli? I don’t mean that literally, of course. But somehow it seems to me that its solar, round, caramel/tobacco/hay smell (which is variously compared to maple syrup, fenugreek and curry) could be used in a light touch to anchor compositions much in the way that patchouli has been used recently in neo-chypres…

Immortelle is so powerful and characteristic a note it has usually been the star player, for instance in Annick Goutal Sables, Dior Eau Noire or its kissing cousin, Parfums d’Empire Fougère Bengale. It has been featured in Lolita Lempicka L and at least two Serge Lutens, Chypre Rouge (where it is not in the note list) and this year’s bell bottle, El Attarine (where it is).

Yann Vasnier’s two new compositions for Divine – he has already authored three, L’Ame Soeur, L’Homme Sage and L’Homme de Coeur –, a masculine and a feminine both called L’Etre aimé (“the Loved One”), both feature immortelle. But instead of taking over, as it does in Sables or Eau Noire, it is used with an incredibly light, deft hand, and as a unifying element, both within each fragrance, and between the two, rather like a bind – in the culinary sense of the word.

Semantics may have been at play here: immortelle means, of course, “immortal”, which fits neatly the brand’s name (Divine), that of the two fragrances (“The Loved One”) and, somehow, into the mythology of Brittany where the house of Divine is based, the setting of Tristan and Isolde’s death (the Liebestod, “Love Death” in Wagner’s opera) in the Celtic myth… Both the name of the fragrance and the central role of immortelle were chosen by Yvon Mouchel, the founder and owner of Divine.

L’Etre aimé femme starts out with a particularly juicy citrus accord of bergamot and nectarine, with an unlisted touch of apricot and a sprinkling of aldehydes to make it shimmer. A warm, spicy lily takes over, not quite as heady as a Casablanca lily, but devoid of the watery coldness that the note has in, say, Édouard Fléchier’s Lys Méditerranée for Frédéric Malle. Vasnier has already showcased lily to wonderful effect in Donna Karan Gold (with Calice Becker and Rodrigo Flores-Roux): this time, the green, off-the-stem notes are turned down, and the spicy, almost smoky facets amped up as the vetiver and sandalwood kick in. After a few hours, the scent settles into an ambery-powdery vanillic base somehow reminiscent of Vasnier’s earlier L’Ame Soeur, tender enough to make you want to kiss your wrist if no one else is on hand to do it…

L’Etre aimé homme is the quirkier one of the set: to his cool, peppery aromatic cocktail – lavandin (a low-altitude cousin of lavender), ginger, cardamom and basil, Vasnier has added an offbeat celery note: its tobacco-like facets blend in with the immortelle, which also has a tobacco leaf facet, and adds a touch of wry wit to the classic spicy-woody structure. Smoky vetiver and sandalwood, patchouli and cistus form a base which manages to be dry (the woods), caramelized (immortelle) and discreetly powdery all at once.

Like all of Divine’s fragrances, the Etre aimé duo has the restrained elegance, balance and well-temperedness that one associates with classic French perfumery; here, the immortelle love-it-or-hate-it double-feature adds that little bit of pungency that’s always slipped into Gallic formulas, along with a tenderness that might be Mouchel’s own – and/or a quality he found in the two perfumers he works with, Yann Vasnier (Givaudan) and Richard Ibañez (Robertet) – and that is certainly the line’s signature.

Despite being identified as masculine and feminine, either fragrance could be worn by men and women; and though the concept of a “his’n’hers” duo could seem a little contrived, these could actually be harmoniously worn à deux and rub off on each other with rather delicious results.


Image: Anna Karina and Jean-Paul Belmondo in Jean-Luc Godard's Pierrot le Fou (1965)

Pour Divine, L'Etre aimé a un parfum d'immortelle


L’immortelle serait-elle le nouveau patchouli, qui est lui-même la nouvelle mousse de chêne ? Pas au sens littéral, bien entendu. Mais il me semble tout de même que l’odeur solaire, ronde, caramel/tabac/foin de l’immortelle (qu’on compare également au sirop d’érable, au fenugrec et au curry) pourrait être utilisée pour ancrer des compositions un peu comme on l’a fait avec le patchouli ces derniers temps dans les néo-chypres…

L’odeur de l’immortelle est si puissante et si caractéristique que lorsqu’on l’emploie, c’est souvent en vedette : je pense en particulier à Sables d’Annick Goutal, L’Eau Noire de Dior et sa cousine germaine, Fougère Bengale de Parfums d’Empire. L’immortelle sait néanmoins jouer les seconds rôles, notamment dans L de Lolita Lempicka et au moins deux Serge Lutens, Chypre Rouge (où elle ne figure pas dans la liste des notes) et El Attarine (où elle est listée).

Les deux nouvelles compositions de Yann Vasnier pour la maison Divine – il en a déjà signé trois, L’Ame sœur, L’Homme sage et L’Homme de Cœur --, un masculin et un féminin tous deux baptisés L’Etre aimé, sont unies par la note commune de l’immortelle. Mais au lieu de dominer la composition, comme dans Sables ou L’Eau Noire, elle joue tout en légèreté un rôle de liant – au sens quasi-culinaire du terme --, à la fois au sein de chaque parfum et entre les deux.

C’est peut-être tout simplement un jeu sémantique qui a présidé au choix par Yvon Mouchel, fondateur et propriétaire de Divine, de l’immortelle comme note centrale : le mot « immortelle » s’enchaîne à la fois au nom de la maison, Divine, et à celui des parfums, L’Etre Aimé. On peut imaginer un amour immortel et de là, rêver aux racines de la maison en songeant que c’est bien en Bretagne qu’a lieu la « mort d’amour » de Tristan et Iseut…

L’Etre aimé femme s’ouvre sur un accord hespéridé juteux de bergamote et de nectarine, souligné d’une touche d’abricot et d’un saupoudrage d’aldéhydes qui le font scintiller. Le lys lui succède, pas aussi entêtant que le lys Casablanca des fleuristes, mais dépourvu du côté froid et un peu aqueux que l’on trouve, par exemple, dans le Lys Méditerranée d’Édouard Fléchier pour Frédéric Malle. Yann Vasnier a déjà travaillé le lys en accord central du très beau Gold de Donna Karan (avec Calice Becker et Rodrigo Florès-Roux) : cette fois, le côté vert, sève, tige de la fleur est atténué, et ses facettes épicées, presque fumées, exaltées par le vétiver et le santal. Au fil des heures, les notes florales (il y a aussi du jasmin et de la rose) s’apaisent pour se fondre dans une base ambrée-poudrée-vanillée qui rappelle un peu celle d’un autre féminin de Vasnier pour Divine, L’Ame Sœur ; les derniers souffles de L’Etre Aimé sont assez tendres pour donner envie de s’embrasser le poignet si personne d’autre n’est là pour le faire…

L’Etre aimé homme, quant à lui, n’est pas dénué d’un certain humour pince-sans-rire – l’humour étant, semble-t-il, la qualité que les femmes préfèrent chez les hommes, c’est bien vu. Au cocktail aromatique, froid et poivré du lavandin, du gingembre, de la cardamome et du basilic, Vasnier a ajouté une pincée un peu incongrue de graine de céleri : ses facettes tabacées se marient à celles que présente aussi l’immortelle, ajoutant un trait d’esprit à la structure classique épices-bois. La fumée du vétiver et du santal sur fond de patchouli et de ciste forment une base à la fois sèche (les bois), caramélisée (l’immortelle) et discrètement poudrée-ambrée qui répond aux notes de fond de la version féminine.

Comme tous les parfums Divine, le duo de L’Etre aimé a l’élégance discrète, l’équilibre et un côté bien tempéré que l’on associe à la parfumerie française classique, ici relevés d’une bouffée presque humaine (on peut aimer ou détester l’immortelle),et éclairés d’une tendresse qui est peut-être la signature d’Yvon Mouchel – ou alors, c’est une qualité qu’il a su repérer, et faire ressortir, chez les deux parfumeurs avec qui il travaille, Yann Vasnier (Givaudan) et Richard Ibañez (Robertet).

Bien qu’ils soient étiquetés masculin et féminin, les deux compositions peuvent être, selon moi, portées indifféremment par une femme ou un homme ; et bien que le concept d’un duo « pour elle et lui » puisse sembler un peu artificiel, il me semble que dans ce cas, les Etres aimés pourraient parfaitement être portés en couple. Qui sait quelles harmonies on en tirerait par le contact de deux épidermes parfumés ?

Image: Jean Seberg avoue à Jean-Paul Belmondo combien d'amants elle a eus dans A bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960)

jeudi 11 décembre 2008

Baudelaire's "The Perfume Flask", interpreted by Yann Vasnier


On October 30 of this year, a tiny but, in its way, momentous event took place in perfumery : what must surely be the first open-source perfume formula ever was presented on Michelle Krell Kydd’s marvelous fragrance and flavor blog, Glass Petal Smoke.

Michelle asked Yann Vasnier, of Givaudan, for a perfume inspired by Baudelaire’s poem “The Perfume Flask”, from The Flowers of Evil. Vasnier provided her both with the composition and its formula, which she posted on her blog.

Of course, any attempt to reproduce Le Flacon would be stymied by the fact that the materials Yann used are all but inaccessible (ambergris infusion, civet, musk Tonkin infusion)… However, like open-source software, Le Flacon’s formula is available to play around with.

Michelle was kind enough to send me a dram of this über-rare elixir – now that’s exclusive! – and as a long-time worshipper at the altar of Baudelaire, I am quite smitten. Every perfume lover knows – or should know – that the French poet was the first to sing, not only the beauty of perfume, but its intimate links to memory, corruption and artifice with a truly modern sensibility. Violently rejecting the late 18th century’s Rousseauist infatuation with nature, he praised the anti-natural charms of cosmetics and fashion (“In Praise of Cosmetics”, 1863): like poetry, their goal is "to invent an ideal that surpasses Nature”. Fashion, he writes, “should be considered as a symptom of the taste for the ideal which floats on the surface of all the crude, terrestrial and loathsome bric-a-brac that natural life accumulates in the human brain”. Surely perfume was included in this philosophical rehabilitation of artifice – or would have been if Baudelaire had lived in the era of abstract perfumery which opened two decades later with Houbigant Fougère Royale (1882) and Jicky (1889). But by then, he was long dead…

“The Perfume Flask” speaks of “opening old trunks brought home from the Far East”, of “the powdery odors of moments that are dead”; of “old and rancid love, charming and long-interred”; of the “sweet pestilence of my heart”… The old perfume flask is him; the “beloved poison prepared by the angels”, his lover. The poem reeks of the hope for the grave of a tortured love.

I must admit I was expecting some whiff of corruption, but what rises from Le Flacon are the unmistakable, fresh-musty accords of the ghost of chypres past. The acrid smell of the dregs of a dried-up bottle hovers under the fresh rose-galbanum of Miss Dior (the original, not today’s travesty) as though the vintage version, complete with traces of age, were beating on the lid of the top notes to be released. The oddly fresh-fatty smell of Melonal acts like a Roudnitska quotation (shades of Diorama) until the peach-jasmine accord rises to resurrect Mitsouko.

A very subtle smell of vegetal corruption, like the brackish stench of a forgotten flower vase, threads in and out, barely perceptibly, throughout the development, until the scents folds into its animalic base of civet, musk, beeswax and very dominant ambergris.

By the time it subsides, another renegade poet’s song comes to mind: François Villon’s “The Ballad of Dead Ladies” (“Ballade des dames du temps jadis”), a lament on bygone beauties, with its haunting refrain “where are the snows of yesteryear?”.

Where are the chypres of yesteryear? Enclosed in Le Flacon… But with a twist: this isn’t an imitation of old classic fragrances. And though in part a tribute, it is also a reflection on bygone smells as they surge in our memory, even when we don’t really remember them as such, never having encountered them fresh…

Here’s hoping that Michelle and Yann’s groundbreaking endeavor will spawn imitators: to both, bravo.

Image: Portrait of Charles Baudelaire by Félix Nadar

Le Flacon de Baudelaire, interprété par Yann Vasnier


Le 30 octobre dernier, un événement discret mais d’importance a eu lieu en parfumerie: ce qui doit sûrement être la première formule de parfum à code source ouvert a été présentée sur le merveilleux blog « saveurs et parfums » de Michelle Krell Kydd, Glass Petal Smoke.

Michelle a demandé à Yann Vasnier, de Givaudan, un parfum inspiré du poème de Baudelaire, « Le flacon » (Les Fleurs du mal). Vasnier lui a composé le parfum en lui fournissant la formule complète et exacte, qu’elle a publiée sur son blog : une première.

Évidemment, il n’en reste pas moins quasi-impossible de reproduire Le Flacon puisque les matériaux dont s’est servis Yann ne sont pas forcément accessibles, voire quasiment introuvables (comme la civette, l’infusion d’ambre gris ou celle de musc Tonkin). Toutefois, comme dans le cas des logiciels à code source ouvert, rien n’interdit de jouer avec la formule du Flacon.

Michelle a eu la gentillesse de m’envoyer quelques millilitres de cet élixir rarissime -- pour ne pas dire réellement exclusif – et moi qui adore Baudelaire depuis toujours, je suis séduite. Tous les amoureux de parfum savent – ou devraient savoir – que le poète a été le premier à chanter, non pas la beauté du parfum, mais ses liens à la mémoire, à la corruption et à l’artifice, avec une sensibilité authentiquement moderne. Baudelaire rejette violemment la fascination rousseauiste du 18ème siècle pour la nature : il vante les charmes contre-nature des fards et de la mode (dans « Éloge du maquillage », 1863) : comme la poésie, ils visent à « surpasser la nature ». « La mode doit donc être considérée comme un symptôme du goût de l’idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d’immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. » Assurément, Baudelaire aurait englobé le parfum dans cette réhabilitation philosophique de l’artifice s’il avait vécu l’époque de la parfumerie abstraire qui naîtrait deux décennies plus tard avec Fougère Royale d’Houbigant (1882) et Jicky de Guerlain (1889). Mais il était déjà mort depuis longtemps…

« Le flacon » évoque l’ouverture d’« un coffret venu de l'Orient », l’« l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire » ; « le cadavre spectral/D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral » ; le « cher poison préparé par les anges »… Ce vieux flacon, c’est lui ; le poison, son amante. Le poème empeste la sépulture d’un amour torturant.

J’avoue que je m’attendais à une bouffée de corruption, mais ce qui s’élève du Flacon est l’envolée caractéristique, à la fois ronde et poussiéreuse, du fantôme des chypres d’antan. La senteur âcre d’un fond de parfum dans une bouteille asséchée rôde sous l’accord rose-galbanum de Miss Dior (l’original, pas l’imposture qui se vend aujourd’hui sous ce nom). Comme si la version vintage, portant les traces de l’âge, frappait le couvercle de notes de tête pour être libérée. L’odeur curieusement grasse-fraîche du Melonal tient lieu de citation de Roudnitska (on songe à Diorama) jusqu’à ce que l’accord pêche-jasmin s’élève pour ressusciter Mitsouko.

Un très subtil effluve de corruption végétale, semblable à celui qui monte de l’eau d’un vase à fleurs oublié, se faufile entre les notes tout au long du développement, jusqu’à ce que le parfum vienne à reposer sur sa base de civette, de musc et de cire d’abeille dominés par l’ambre gris.

Tandis qu’il s’évapore, ce sont les vers d’autre poète renégat qui viennent à l’esprit : la « Ballade des dames du temps jadis » de François Villon, lamentation sur les beautés disparues… « Où sont les neiges d’antan ? ».

Où sont les chypres d’antan ? Enfermés dans Le Flacon

Mais ce parfum n’est ni une imitation des vieux classiques, ni tout à fait un hommage : c’est aussi une réflexion sur les parfums du temps jadis, tels qu’ils surgissent dans notre mémoire, même si nous ne nous les rappelons pas en tant que tels pour ne jamais les avoir connus du temps de leur jeunesse.

Espérons que l’initiative pionnière de Michelle et de Yann inspirera des imitateurs : bravo à tous deux.

Image: Portrait de Baudelaire par Félix Nadar