jeudi 28 août 2008

Les Élixirs Charnels de Guerlain : Éros pâtissier


La taille du communiqué de presse d’un parfum serait-elle inversement proportionnelle à ce qu’on peut en dire ? (Mais non, chéri, la taille n’a aucune importance…).


Le lancement des nouveaux Élixirs charnels de Guerlain, un trio d’eaux de parfum aux noms affriolants – Oriental Brûlant, Chypre Fatal, Gourmand Coquin – composés par Christine Nagel, s’accompagne de textes de coloration résolument rose. Trois mini-scénarios érotiques soft qui semblent jouer sur la tendance sex-shop chic pour femme, censés orienter l’acheteuse en fonction de ses humeurs galantes – sensuelle, fatale ou femme-enfant…


Tout se passe comme si, en lieu et place des films publicitaires qui accompagnent les grands lancements, on avait décidé de publier leurs notes d’intention.


Je vous épargne la prose, que je n’ai d’ailleurs découverte, pour l’instant, que dans son involontairement hilarante traduction anglaise sur le blog Perfume Posse. Entre les courbes contemplées au clair de lune, les peaux aspergées de chocolat et de grains de poivre et la couleur du sang qui monte aux joues, disons que Régine Deforges n’a pas à se faire de souci : ce ne sont pas les auteurs de ces historiettes qui vont lui faire de la concurrence. Tout de même, cette phrase irrésistible : « Il a eu mon corps, mais pas ma part la plus secrète, mon ÉLIXIR CHARNEL »… Exactement ce que je me dis quand je m’asperge de parfum avant un rendez-vous amoureux. À côté de ça, les textes du site de By Killian (d’ailleurs retirés depuis) ont la sobriété de Marguerite Duras.


Il me suffit d’imaginer les très chics et très souriantes vendeuses de Guerlain obligées de la répéter pour rougir, et pas de pudeur. Au fait, ce bourdonnement de turbine que vous entendez en bruit de fond, c’est Jacques Guerlain qui se retourne dans sa tombe…


Cependant, il y a des parfums sous cette prose priapique. Que valent-ils ?

Disons que Guerlain, après le succès époustouflant de Spiritueuse Double Vanille, s’est résolument engouffré dans le gourmand alimentaire, du moins pour deux des trois compositions. Qui sont lisibles, assez simples et tout à fait charmantes – sans doute pas assez pour plaquer le facteur contre la porte dès le premier pschitt ou mettre votre banquier dans un tel état de transe qu’il vous consent un découvert aussi provocant que votre décolleté… D’autant que vous en auriez besoin : 75 ml valent 165 euros.


Gourmand Coquin démarre sur un accord chocolat au lait-caramélisé baptisé au rhum, capable d’affoler le taux de glycémie, mais pas forcément les hormones, à moins d’avoir un partenaire au régime. Au bout d’un moment, la vague sucrée cède à la note un peu plus sourde et brûlée d’une bonne vanille, relevée de poivre selon le communiqué de presse (mais ce poivre n’est pas extrêmement perceptible).


Chypre Fatal se conforme aux nouvelles règles du genre : structure rose-patchouli, notes de têtes vertes un peu acidulées, enrobage fruité un peu douceâtre de pêche. Sa rondeur savonneuse rappelle le défunt Parure de Guerlain sans son fond sombre de mousse de chêne. Elle n’évoque plus que par ouï-dire la complexité de la famille veloutée des grands chypres lactoniques à la Mitsouko : la profondeur de champ est écrasée, l’image simplifiée. Keira Knightley plutôt que Lauren Bacall.


Oriental Brûlant s’annonce d’entrée de jeu comme le plus Guerlain des trois jus grâce à son accord vanille-ambre-coumarine. Mais on cherche en vain la « qualité intensément animale » du styrax promise par le communiqué de presse. Ou alors, l’animal en question est un petit cochon rose en massepain : c’est l’amande qui domine bientôt, poudrée d’un voile crissant de sucre pâtissier. Octavian de 1000fragrances le rapproche d’Attrape-cœur/Guet-Apens et du défunt Cachet Jaune (qu’on peut sentir dans les « micro-ondes » du magasin des Champs Élysée, mais dont la réédition est renvoyée aux calendes grecques), et y voit un hommage à la célèbre base Ambre 83. C’est plus évident sur touche que sur peau (la mienne du moins). J’y verrais plutôt une sorte d’Hypnotic Poison moins intense, plus parfum de peau. Sans doute le plus intéressant des trois.


La sensualité assez fine – plus fine, en tous cas, que le communiqué de presse ne le laisserait supposer -- de ces Élixirs Charnels est plus gourmande qu’érotique, plus Guerlain-pour-débutant qu’aphrodisiaque. Ce qui correspondrait assez bien à un air du temps assez nuageux pour qu’on ait envie de rechercher la volupté chez le confiseur plutôt que dans des liaisons dangereuses. Et qui s’inscrit très nettement dans la nouvelle tendance des parfums alimentaires, qu’on aimerait aussi bien retrouver dans une coupe en verre givré que sur la peau. Quitte à accompagner son grignotage de la lecture d’un roman à l’eau de rose shocking. Ou à l’accompagner d’un jouet de même couleur.


Image : Focbite de Philippe Mayaux, Galerie Loevenbruck (2007).

dimanche 24 août 2008

Skanky Epiphanies

My latest post on stink fostered a lively and fascinating discussion, and makes me want to pursue the theme a bit further. A friend whose perfume blog has been inactive for some time sent me her comment directly by email, and one of her remarks struck me particularly: the fact that for many perfumistas, the love of skank is lived, more or less consciously as a transgression of our relentlessly hygienic environment/education. In other words, as a kind of olfactory kinkiness, providing us with forbidden but delicious thrills…



This led me to further reading, in particular of a book by the French anthropologist Annick Le Guérer, Scent: The Mysterious and Essential Powers of Smell, in which she explores the history of mythological, ritual, medical, philosophical and psychoanalytical perceptions of the sense of smell. While the whole book is fascinating, this time around I was particularly interested by the chapters devoted to psychoanalysis.


According to Freud, who was himself reprising Darwin’s theories, humanity constituted itself through the shift from smell to sight: our non-vertical ancestors explored the world, and each other, through odour. In other words, when we walked on all fours, we could sniff bums to find out who was attractive, available, dominant, etc. And we rose and our intimate organs receded from direct access, we came to depend on sight for mating. To cut a long story short, civilization was made possible by the repression of scent in favour of vision.


This evolution of the species, again according to Freud, is paralleled in the evolution of individuals. Babies bond with their mothers through smell; small children have no repulsion for stink, or indeed for their own excrement. They need to be taught to find it repulsive in the process of socialization, leading to a repression of most pleasures linked to strong odours, including that of the mother. Unfortunately, said Freud, this repressive process of the primary source of pleasure, the olfactory, leads to the repression of the libido and various neuroses. So that in becoming socialized/civilized, we must sacrifice our potential for erotic fulfilment.


I believe perfumes are to raw smells what eroticism is to un-channelled sexual impulses: a cultural and aesthetic elaboration. And I wonder whether the collective obsession of perfumistas (admittedly a small part of the population) for scent isn’t an attempt to have our cake and eat it, as it were: to derive pleasure from our sense of smell through reflexion, verbalization, writing. To achieve sublimation, the ultimate step of civilization (sublimation being the channelling of the libidinal forces into higher forms of endeavours), through the cultivation of the most neglected, except in a negative way, yet most vital of senses.


In this perspective, overcoming our acquired aversions to stinky smells through their incorporation in beautiful, elaborate compositions could be a way of not renouncing our instincts, while incorporating these instinctive pleasures into the life of the mind, notably into language (the miles of words written in blogs and fora; conversations during joint sniffing expeditions). Of course, not all of these verbal elaborations concern skank, very little in fact. But our very obsession with scent – quite recently exposed, over the last few years, through online communities -- does point towards a peculiar form of libidinal investment (libidinal investment doesn’t mean we derive -, sexual pleasure from our scented pursuits, but that perfumes focalize some deep-seated energy).


I’d love to discuss the perfumista phenomenon with a psychoanalyst: there is some form of benign perversion at play here, somehow…


In the meantime, I’d be interested to know if there’s any point at which, in your love of fragrance, you tipped over into appreciating, or being drawn to, smells that you were more or less consciously taught were bad. Was there a thrill of the forbidden? Were you even conscious of the skank factor before discussing it online, and discovering other people wrinkled their noses at what you considered delicious? Did you ever realize you’d crossed a threshold? Did you have a skank epiphany, and if so, do you remember the fragrance that brought it on?

I’m very much looking forward to reading as many answers as possible!


P.S. Octavian of 1000fragrances has posted a companion piece to this one, on the American perception of "clean" fragrances. And if you're just reading this post, please don't miss the comments, there's a lot going on!


Image: Johann Heinrich Füssli, Titania Embracing Bottom, 1792-93, Kunsthaus Zurich, courtesy Femme, femme, femme

Sales épiphanies


Mon dernier post sur la puanteur a suscité, surtout côté anglophone, une discussion fascinante et animée qui m’a donné envie de pousser un peu plus avant. D’autant qu’une amie américaine dont le blog parfum est inactif depuis un certain temps m’a fait parvenir son commentaire directement par mail. L’une de ses remarques, qui vaut sans doute beaucoup plus côté U.S.A., m’a particulièrement frappée : d’après elle, pour plusieurs perfumistas, l’amour des notes « puantes » est vécu, plus ou moins consciemment, comme une transgression de notre éducation/culture hyper-hygiénique. Autrement dit, il s’agirait d’une sorte de perversion olfactive procurant des plaisirs interdits…


Ces réflexions m’ont poussée à relire le fascinant ouvrage de l’anthropologue Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l’Odeur, dans lequel elle explore les perceptions de l’odeur à travers les mythes, les rites, la médecine, la philosophie et la psychanalyse.


L’ouvrage est passionnant dans son entier, mais lors de cette relecture, j’ai été particulièrement intéressée par les chapitres consacrés à la psychanalyse.


D’après Freud, qui reprenait en cela les théories de Darwin, l’humanité s’est constituée par le passage du primat de l’odorat à celui de la vue. Nos ancêtres quadrupèdes exploraient le monde, et se découvraient les uns les autres, par l’odeur. Autrement dit, en se reniflant le derrière pour déceler qui était attirant, disponible, dominant, etc. Quand nous sommes passés à la station verticale, nos organes intimes n’ont plus été directement accessibles, et nous nous sommes fondés sur la vue pour trouver nos partenaires sexuels. Pour faire simple, la civilisation a été rendue possible par le refoulement de l’odorat en faveur de la vue.


Toujours selon Freud, cette évolution de l’espèce trouve un écho dans l’évolution des individus. Les bébés forment leur premier attachement à la mère à travers l’odeur ; les tous petits n’ont aucune répugnance pour la puanteur, voire pour leurs propres excréments. On doit leur apprendre à les trouver répugnants au cours du processus de socialisation, ce qui entraîne une répression des plaisirs provoqués par les odeurs, y compris celle de la mère. Malheureusement, dit Freud, ce processus de refoulement de l’une des sources primaires de jouissance, l’olfaction, entraîne un refoulement de la libido et diverses névroses. En devenant socialisés/civilisés, nous sacrifions donc une part de notre potentiel de satisfaction érotique.


Je suis persuadée que les parfums sont aux odeurs « crues » ce que l’érotisme est aux pulsions sexuelles débridées : une élaboration culturelle, esthétique. Et je me demande si l’obsession collective des perfumistas (part négligeable de la population, je l’avoue) pour les senteurs ne s’enracine pas dans une tentative d’avoir, si l’on veut, le beurre et l’argent du beurre : de retirer du plaisir de notre odorat à travers la réflexion, l’expression verbale, l’écriture. De parvenir à la sublimation, forme ultime de la civilisation (la sublimation étant la canalisation et la conversion des forces libidinales en réalisations symboliques), d’un sens vital, cruellement négligé par notre éducation, sinon par la négative.


De ce point de vue, le fait de surmonter nos aversions acquises pour le malodorant à travers son incorporation dans des compositions complexes et belles, ne serait-il pas une façon de ne pas renoncer aux pulsions, d’incorporer ces plaisirs instinctifs à la vie de l’esprit, notamment à travers le langage (les kilomètres de mots écrits sur les blogs et les forums ; les conversations, lors de virées entre ami(e)s dans les rayons parfum). Évidemment, toutes ces élaborations verbales ne tournent pas autour de la puanteur, loin de là. Mais notre obsession même pour le parfum – qui s’est manifestée collectivement au cours des dernières années grâce à Internet – semble traduire une forme particulière d’investissement libidinal (ce terme ne signifie pas que l’on tire un plaisir sexuel des parfums, mais qu’on canalise une part de nos pulsions profondes dans cette direction).


J’adorerais discuter du phénomène perfumista avec un psychanalyste : il me semble qu’une forme bénigne de perversion s’y exprime…


Entre-temps, j’aimerais savoir s’il y a un moment à partir duquel, dans votre amour des parfums, vous avez basculé dans l’appréciation, ou l’attirance, pour des odeurs dont on vous avait appris, plus ou moins consciemment, qu’elles étaient mauvaises. Avez-vous éprouvé le frisson de la transgression de l’interdit ? Aviez-vous conscience que certaines notes étaient jugées puantes par d’autres amateurs de parfum, alors que vous les trouviez délicieuses, avant de lire les discussions en ligne ? Avez-vous jamais eu le sentiment d’avoir franchi un seuil ? Avez-vous vécu une révélation, une épiphanie du « sale », et si c’est le cas, quel parfum l’a provoquée ?


J’attends avec impatience des réponses nombreuses !

Image: Claude Verlinde, Le Vice, courtesy Femme, femme, femme

mercredi 20 août 2008

What stinks?


As Luca Turin said a few years ago to Chandler Burr in The Emperor of Scent, classical French perfumery always has, within its gloriously blended accords, a hint of stench. How perfumers figured out, as far back as the Renaissance (maybe even earlier), that civet, say, with its whiff of shit, could bring out other notes, lend them a velvety, rich depth, is beyond what I can fathom. A perfumer from a prominent house, to whom I put the question, answered that it might have to do with the alchemical roots of perfumery. Turn vile matter into fragrant gold, meld the ugly into the beautiful and make it divine.


The jewels of French perfumery regularly get bashed for giving off more than a hint of the baser bodily functions, sometimes in pretty funny similes (my apologies to their authors if I don’t name them or quote them accurately: I’m just going on memory). Jicky smells “like a cat crapped in a lavender patch”. Eau d’Hermès, like “Robert Mitchum’s jockstrap in Grace Kelly’s handbag”. Shalimar has been said to evoke baby diapers (used, N°2). Joy, the adult version of the excrement. Mitsouko exudes the sour smell of unwashed old ladies. Bandit is redolent of old ashtrays and soiled female undergarments. And let’s not even get started on more recent, musky offerings such as the infamous Muscs Koublaï Khan (unwashed Mongol warrior) or Miller Harris L’air de rien… Serge Lutens’ Miel de Bois, with its urinous (to some) honey note, is almost unanimously reviled (so much so that it’s recently been discontinued).

There’s no denying that once you’ve picked up a malodorous connotation in a scent, it’s almost impossible to shake the association, and thus to wear the fragrance (no matter how prestigious the fragrance, if it smells of vomit or of stale buttcrack to you, that’s the end of it). What’s interesting to me is that perfumers sought it out in the first place. Were noses so impervious, in an era when French public hygiene was somewhat laxer, to whiffs of the unwashed? Is it the famed French penchant for decaying matters – smelly cheeses, truffles, high game – a perversion of olfactory tastes?

Or might it be that perfume, far from being meant to disguise musky bodily odours, was conceived as a subtle reminder of the animal lurking under the silk and the velvet? The etymology of the Latin language words for whore, puta, is said to be derived from putida, the putrid. Prostitutes were known for their excessive use of scent: it was also believed that they gave off the emanations of the many secretions that were festering inside them. That they were rotting from the inside, and spreading the poison to their lovers: that they were walking, breathing, beautiful cadavers, the agents of corruption of society (just read Zola’s Nana for a particularly hysterical portrayal of that fear-fascination).


Somehow, classical French perfumery bears the echo of this mixture of corruption and beauty. It may have become unbearable to a large part of the public. The old-fashioned idea that fragrance is applied to cover dubious hygienic habits is still well-rooted in Puritan lands. And in cultures obsessed with cleanliness – the idea of female intimate deodorant is greeted with shudders in most countries – anything that can remind the nose of our mammalian nature is disgusting. Some perfume lovers revel in indolic jasmine or sweaty cumin, with the delicious frisson of overcome aversion (but hesitate to wear such scents in public). The very marketing –savvy Tom Ford knew just what he was doing when he (reportedly) stated that he wanted one of his fragrances to smell like a man’s crotch: appealing to the gross-out-factor.

But the market says otherwise, and for one sperm-and-blood smelling Sécrétions Magnifiques, hundreds of new scents are increasingly fresh-from-the-showerized. The French perfumer who I refer to above was actually quite sombre about the future of mainstream perfumery if it goes on in its present, cleaned-up state. To him, the slightly dubious hints given off by the greatest compositions are precisely what give them profundity, and push them from prettiness to beauty. Perhaps perfumes, those graveyards of blossoms (how many killed for one bottle of Joy?), are fragrant memento mori of our pleasurable, corruptible flesh.


After all, even flowers rot.


Image: Franz von Stuck, Susanna Bathing (1913)

Qu'est-ce qui pue ?




Comme Luca Turin le déclarait il y a quelques années à Chandler Burr dans L’homme qui entend les parfums, les parfums français classiques ont toujours recelé, au sein de leurs accords sublimes, un soupçon de puanteur.

Comment les parfumeurs ont découvert, dès la Renaissance (peut-être même avant), que la civette, par exemple, qui sent la merde, pouvait faire ressortir d’autres notes, leur donner une profondeur veloutée, me plonge dans la plus profonde perplexité. Un parfumeur d’une grande maison, à qui je posais la question, m’a répondu que cela avait peut-être à voir avec les racines alchimiques de la parfumerie. Transformer les matières viles en or odorant, fondre la laideur dans la beauté pour la rendre divine…

Les joyaux de la parfumerie française se font régulièrement démolir parce qu’ils font allusion aux fonctions corporelles les plus basses, parfois assez drôlement. Jicky, « c’est comme si le chat avait chié sur un bouquet de lavande ». L’Eau d’Hermès, c’est « le slip de sport de Robert Mitchum dans le sac de Grace Kelly. » Shalimar évoquerait les couches des bébés (usagées, grosse commission). Joy, la version adulte de la même commission. Mitsouko exhale les miasmes suris des vieilles dames mal lavées. Bandit pue le cendrier et la petite culotte après une longue soirée. Quant aux parfums plus récents, Muscs Koublaï Khan et ses relents de Mongol après une chevauchée ou L’Air de Rien de Miller Harris et ses bouffées de cheveux sales ne sont pas épargnés. La note d’urine perçant sous le Miel de Bois de Serge Lutens est presque universellement vilipendée (à tel point que le parfum a été récemment retiré du marché).

On ne peut pas nier qu’une fois qu’on a décelé la dimension malodorante d’un parfum, il est presque impossible d’oublier l’association olfactive, et donc de le porter (on ne forcera personne à s’asperger d’un truc qui, pour elle ou lui, sent le vomi ou la fesse surie). Ce qui m’intéresse, là-dedans, c’est la raison pour laquelle les parfumeurs, pourtant raffinés, ont voulu l’intégrer. Les nez étaient-ils donc si endurcis, à l’époque où l’hygiène publique en France était quelque peu défaillante, aux odeurs des mal-lavés ? Le penchant bien connu des Français pour les choses pourrissantes – fromages qui puent, truffes, gibier faisandé – entraîne-t-il une perversion des goûts olfactifs?

Ou serait-ce que le parfum, loin d’être conçu pour masquer les senteurs musquées du corps, est un rappel subtil de l’animal enfoui sous les velours et les soies ? L’étymologie du mot employé par plusieurs langues latines pour prostituée, puta, est supposé par certains être dérivé de putida, la putride. Les prostituées étaient renommées pour leur usage excessif de parfums : on croyait aussi qu’elles exhalaient les émanations de toutes les sécrétions qui se décomposaient dans leurs corps. Qu’elles pourrissaient de l’intérieur, et transmettaient ce poison à leurs amants : qu’elles étaient des cadavres en marche, d’autant plus redoutables qu’elles étaient belles. Les agents de corruption de la société (lisez le Nana de Zola pour une représentation particulièrement hystérisée de cette peur-fascination).

D’une certaine manière, la parfumerie française classique porte en elle l’écho de ce mélange de corruption et de beauté. Qui est sans doute devenue insupportable à la majorité du public. L’idée désuète selon laquelle on porte du parfum pour pallier à un manque d’hygiène n’est pas encore déracinée dans les pays puritains. Et dans les cultures obsédées par la propreté, cultures qui ont été jusqu’à inventer le déodorant féminin intime, tout ce qui peut rappeler au nez notre nature de mammifère est dégoûtant. Certains amateurs de parfum se délectent de l’indole du jasmin ou des relents de sueur du cumin, avec le délicieux frisson qui accompagne l’aversion surmontée (mais plusieurs hésiteraient à porter ces parfums en public). Le très futé Tom Ford savait parfaitement ce qu’il faisait lorsqu’il a (dit-on) annoncé qu’il voulait que l’un de ses parfums sente l’entrejambe masculine : il jouait sur l’intérêt qu’on éprouve pour les trucs potentiellement dégueulasses.

Mais les tendances du marché vont dans le sens contraire, et pour un Sécrétions Magnifiques qui sent le sperme et le sang, on voit des centaines de parfums qui sentent la peau après la douche. Le parfumeur français que je citais ci-dessus est assez pessimiste quant à l’avenir annoncé par cette parfumerie aseptisée. Pour lui, les relents un peu douteux des plus grandes compositions sont précisément ce qui leur donne leur profondeur, les fait passer du joli au beau. Les parfums, ces cimetières de corolles (combien meurent pour chaque flacon de Joy ?) sont peut-être les memento mori odorants de nos chairs voluptueuses et corruptibles.

Après tout, même les fleurs pourrissent.

Image: Franz von Stuck (1863-1928), Le Vice

mardi 12 août 2008

Coty L'Origan: L'Heure bleue without the Blues




You wonder why François Coty never had someone break Jacques Guerlain’s nose.

In 1905, Coty launches L’Origan, a carnation-orange blossom-heliotrope cocktail set in ambery vanilla. Seven years later, Guerlain takes the same idea and turns it into a masterpiece, L’Heure Bleue, by adding an anisic note and the elegance of Paris at nightfall. In 1917, Coty unwittingly invents a whole new perfume family with Chypre: a bergamot-labdanum-oak moss structure to prop up the floral composition. In 1919, Guerlain smooths it out by adding a marvellous, peach-smelling base, Persicol: he gets Mitsouko. As for Coty L’Émeraude (1921), its bergamot-coumarin-vanilla accord may have inspired Guerlain’s Shalimar (1925). We’ll never know.

In other words, every time Coty invented a structure, Guerlain went one better, made it more elegant, more evocative. Which would be reason enough to raise anybody’s hackles.

But the Corsican self-made-man had no reason to envy the scion of the most aristocratic family in perfumery: he was, by then, one of the richest men in the world. Coty wasn’t aiming to seduce the great ladies of the faubourg Saint-Honoré: he wanted the working girl to whom he sold his scented powders when she couldn’t afford his fragrances; he wanted to conquer the American women. And to found the first perfume empire. He succeeded.

From an artistic point of view, Guerlain won out: his masterpieces are still sold. Coty, on the other hand, produces mass-marketing and celebrity fragrances; L’Émeraude and L’Origan are gasping their dying breaths as drugstore cheapies. If you want to have any idea of the astounding creativity of the Napoleon of perfumery, you need to buy vintage or get yourself to the Versailles Osmothèque.


Of the origins of Opium and Poison...


That’s where I smelled the original formula of L’Origan for the first time. It was an olfactory punch in the stomach – just utterly beautiful – then a strange, déjà-vu (or rather, déjà-smelled) sensation. And not only because those bergamot top notes, the hot-and-cold gush of carnation/clove piercing a cloud of orange blossom and powdery heliotrope, softened by a bed of vanilla and coumarin, reminded me of L’Heure Bleue without the blues. Tone down the flowers, pile on the spices and resins (myrrh, benzoin, opoponax, labdanum), and you get Opium (1997). Turn on the tuberose and Christian Dior’s Poison (1985) pops up.

François Coty’s greatest compositions are the matrix of modern perfumery. Not only by their structures, which gave birth to whole families of fragrances, but also by their innovative use of synthetic materials, which tended to scare off traditional perfumers. The result, according to Edmond Roudnitska, quoted by Michael Edwards in Perfume Legends, was “the first modern intensity perfumes of the century”.


A Fragrance for the Birth of a New Century


L’Origan has the roughness of new-born things, the characteristic brutality of Coty’s work – he was a man of instinct rather than a consummate artist like Guerlain. It has the vitality of an upstart forcing the doors of posh salons, the colour-saturated rawness of Poiret’s orientalist gowns and of the Ballets Russes, which would soon take Paris by storm; the kohl-rimmed gaze and hennaed mane of a Van Dongen courtesan.

Like all of Coty’s first fragrances, it innovated by introducing synthetic notes, often dressed up in bases (mini-perfumes composed by the labs), which gave a bone structure to heavy, oily natural essences of traditional perfumery, as well as a greater stability. Unlike the smooth, fleshed-out fragrances of Guerlain, Coty’s intuitive compositions – “slightly heterogeneous assemblages” miraculously transformed in masterpieces, according to Roudnitska – leave this bone structure in view.

Thus, in L’Origan, the almost medicinal whiff of Chuit Naef’s Dianthine base, strongly dosed in eugenol (the odorant principle of clove), paired off with tarragon, possibly coriander and/or cardamom, bursts out of the bottle with an almost shocking intensity. The licorice-y, powdery sweetness of heliotrope barely tames it; the round smokiness of resins, benzoin or opoponax, and of the amber-vanilla base notes, finally smooths it out by bathing it in sunshine.

But by then, you’re already reeling on your feet: you’ve been worked over by one of the oldest modern perfumes in history. And you’re coming back for more.


Image: Kees Van Dongen, Woman with Large Hat (1906)

lundi 11 août 2008

L'Origan de Coty : L'Heure bleue sans le blues




On se demande bien pourquoi François Coty n’a jamais cassé la gueule de Jacques Guerlain.

En 1905, Coty sort L’Origan, un cocktail œillet-fleur d’oranger-héliotrope sur fond de vanille ambrée. Sept ans plus tard, Guerlain reprend la même idée et en fait un nouveau chef d’œuvre, L’Heure bleue, en y ajoutant une note anisée et toute l’élégance de Paris au crépuscule. En 1917, Coty invente sans le savoir une famille entière de parfums avec Chypre : une structure bergamote-labdanum-mousse de chêne qui encadre la composition florale et la rend plus nerveuse. En 1919, Guerlain en arrondit les angles en ajoutant une merveilleuse base à l’odeur de pêche, le Persicol : ça donne Mitsouko. Quant à L’Émeraude de Coty (1921), son accord bergamote-coumarine-vanille, a peut-être soufflé à Guerlain—on ne le saura jamais -- l’idée de Shalimar (1925).

Autrement dit, quand Coty invente une forme, Guerlain la perfectionne, la rend plus élégante, plus évocatrice. Avouez qu’il y aurait largement de quoi s’énerver.

Mais le self-made-man corse n’avait rien à envier à l’héritier de la famille la plus aristocratique du parfum : c’était l’un des hommes les plus riches du monde. Coty ne visait pas que les grandes dames du faubourg Saint-Honoré : il voulait séduire la midinette à laquelle il vendait ses poudres parfumées quand elle ne pouvait pas s’acheter de parfum ; il voulait conquérir l’Américaine. Et fonder le premier empire de parfumerie moderne.

L’histoire, d’un point de vue artistique, a donné raison aux Guerlain, qui alignent encore leurs classiques, alors que Coty ne produit que des jus de grande diffusion et des parfums de célébrités. Son fonds extraordinaire n’existe plus que dans des versions abâtardies de L’Émeraude ou de L’Origan vendues dans les drugstores américains : pas moyen, à moins de collectionner le vintage ou de visiter l’Osmothèque de Versailles, de se faire une idée de l’extraordinaire œuvre de pionnier du Napoléon de la parfumerie.


De l'origine d'Opium et de Poison...


C’est précisément là que j’ai senti, pour la première fois, la formule originale de L’Origan. Coup de poing dans l’estomac d’abord – c’était beau – puis curieuse sensation de déjà-vu (ou, en l’occurrence, de déjà-senti). Et pas seulement parce que ce débouché de bergamote, ces notes fusantes d’œillet – le chaud-froid du clou de girofle -- qui percent un oreiller de fleurs d’oranger poudré d’héliotrope, adouci par un fond de vanille et de coumarine à l’odeur de foin et de tabac, rappellent curieusement une Heure bleue passée à l’heure d’été. Atténuez les fleurs, forcez sur les épices et les aromates (myrrhe, benjoin, opoponax, ciste labdanum) et vous obtiendrez Opium (1977). Forcez sur la tubéreuse, et c’est Poison (1985) de Christian Dior qui surgit…

Les grandes compositions de François Coty sont les matrices de la parfumerie modernes. Non seulement par leurs formes, qui ont donné naissance à des familles entières de parfum, mais aussi par leur usage novateur des matières synthétiques dont les parfumeurs traditionnels hésitaient encore à se servir et qui en ont fait, selon Edmond Roudnitska cité par Michael Edwards dans Parfums de Légende, « les premiers parfums à intensité moderne du siècle ».


Le parfum du siècle naissant


L’Origan a la brutalité des choses qui naissent, cette brutalité caractéristique de l’œuvre de Coty, parfumeur intuitif plutôt qu’artiste consommé comme Guerlain. Il déploie une vitalité de parvenu surdoué déboulant dans les salons huppés, une âpreté fauve aux couleurs saturées comme les robes orientalistes de Poiret et les décors des Ballets Russes, qui allaient bientôt éclater sur la scène parisienne. Il a le trait forcé – l’œil chargé de khôl, la chevelure passée au henné – d’une femme de Van Dongen.

Comme tous les parfums de la première époque de Coty, il innove dans l’introduction des notes de synthèse, souvent habillées en bases (des mini-parfums composés par les laboratoires), qui donnent une ossature aux essences naturelles un peu lourdes, un peu huileuses de la parfumerie d’antan, et lui confèrent une plus grande stabilité. Contrairement aux œuvres fondues, arrondies de Guerlain, celles de Coty, composées un peu à l’arrache – Roudnitska souligne leur « assemblage un peu hétérogène » -- laissent cette ossature en évidence.

Ainsi, dans L’Origan, la bouffée quasi-médicinale de la Dianthine du laboratoire Chuit Naef, fortement dosée en eugénol (principe odorant du clou de girofle), associée sans doute à l’estragon et peut-être à la coriandre ou à la cardamome, déboule du flacon comme un démon, presque choquante dans son intensité. La douceur poudrée, un peu réglisse, de l’héliotropine l’assagit à peine ; la rondeur fumée des résines, benjoin ou opoponax, et du fond ambré-vanillé, calment enfin le jeu en bout de course en ensoleillant l’ensemble.

Mais à ce stade, on est déjà KO : on vient de se faire ratatiner par l’un des plus vieux parfums modernes de l’histoire. Et on en redemande.


Image : Kees Van Dongen, Guus sur fond rouge (1910)