
La taille du communiqué de presse d’un parfum serait-elle inversement proportionnelle à ce qu’on peut en dire ? (Mais non, chéri, la taille n’a aucune importance…).
Le lancement des nouveaux Élixirs charnels de Guerlain, un trio d’eaux de parfum aux noms affriolants – Oriental Brûlant, Chypre Fatal, Gourmand Coquin – composés par Christine Nagel, s’accompagne de textes de coloration résolument rose. Trois mini-scénarios érotiques soft qui semblent jouer sur la tendance sex-shop chic pour femme, censés orienter l’acheteuse en fonction de ses humeurs galantes – sensuelle, fatale ou femme-enfant…
Tout se passe comme si, en lieu et place des films publicitaires qui accompagnent les grands lancements, on avait décidé de publier leurs notes d’intention.
Je vous épargne la prose, que je n’ai d’ailleurs découverte, pour l’instant, que dans son involontairement hilarante traduction anglaise sur le blog Perfume Posse. Entre les courbes contemplées au clair de lune, les peaux aspergées de chocolat et de grains de poivre et la couleur du sang qui monte aux joues, disons que Régine Deforges n’a pas à se faire de souci : ce ne sont pas les auteurs de ces historiettes qui vont lui faire de la concurrence. Tout de même, cette phrase irrésistible : « Il a eu mon corps, mais pas ma part la plus secrète, mon ÉLIXIR CHARNEL »… Exactement ce que je me dis quand je m’asperge de parfum avant un rendez-vous amoureux. À côté de ça, les textes du site de By Killian (d’ailleurs retirés depuis) ont la sobriété de Marguerite Duras.
Il me suffit d’imaginer les très chics et très souriantes vendeuses de Guerlain obligées de la répéter pour rougir, et pas de pudeur. Au fait, ce bourdonnement de turbine que vous entendez en bruit de fond, c’est Jacques Guerlain qui se retourne dans sa tombe…
Cependant, il y a des parfums sous cette prose priapique. Que valent-ils ?
Disons que Guerlain, après le succès époustouflant de Spiritueuse Double Vanille, s’est résolument engouffré dans le gourmand alimentaire, du moins pour deux des trois compositions. Qui sont lisibles, assez simples et tout à fait charmantes – sans doute pas assez pour plaquer le facteur contre la porte dès le premier pschitt ou mettre votre banquier dans un tel état de transe qu’il vous consent un découvert aussi provocant que votre décolleté… D’autant que vous en auriez besoin : 75 ml valent 165 euros.
Gourmand Coquin démarre sur un accord chocolat au lait-caramélisé baptisé au rhum, capable d’affoler le taux de glycémie, mais pas forcément les hormones, à moins d’avoir un partenaire au régime. Au bout d’un moment, la vague sucrée cède à la note un peu plus sourde et brûlée d’une bonne vanille, relevée de poivre selon le communiqué de presse (mais ce poivre n’est pas extrêmement perceptible).
Chypre Fatal se conforme aux nouvelles règles du genre : structure rose-patchouli, notes de têtes vertes un peu acidulées, enrobage fruité un peu douceâtre de pêche. Sa rondeur savonneuse rappelle le défunt Parure de Guerlain sans son fond sombre de mousse de chêne. Elle n’évoque plus que par ouï-dire la complexité de la famille veloutée des grands chypres lactoniques à
Oriental Brûlant s’annonce d’entrée de jeu comme le plus Guerlain des trois jus grâce à son accord vanille-ambre-coumarine. Mais on cherche en vain la « qualité intensément animale » du styrax promise par le communiqué de presse. Ou alors, l’animal en question est un petit cochon rose en massepain : c’est l’amande qui domine bientôt, poudrée d’un voile crissant de sucre pâtissier. Octavian de 1000fragrances le rapproche d’Attrape-cœur/Guet-Apens et du défunt Cachet Jaune (qu’on peut sentir dans les « micro-ondes » du magasin des Champs Élysée, mais dont la réédition est renvoyée aux calendes grecques), et y voit un hommage à la célèbre base Ambre 83. C’est plus évident sur touche que sur peau (la mienne du moins). J’y verrais plutôt une sorte d’Hypnotic Poison moins intense, plus parfum de peau. Sans doute le plus intéressant des trois.
La sensualité assez fine – plus fine, en tous cas, que le communiqué de presse ne le laisserait supposer -- de ces Élixirs Charnels est plus gourmande qu’érotique, plus Guerlain-pour-débutant qu’aphrodisiaque. Ce qui correspondrait assez bien à un air du temps assez nuageux pour qu’on ait envie de rechercher la volupté chez le confiseur plutôt que dans des liaisons dangereuses. Et qui s’inscrit très nettement dans la nouvelle tendance des parfums alimentaires, qu’on aimerait aussi bien retrouver dans une coupe en verre givré que sur la peau. Quitte à accompagner son grignotage de la lecture d’un roman à l’eau de rose shocking. Ou à l’accompagner d’un jouet de même couleur.
Image : Focbite de Philippe Mayaux, Galerie Loevenbruck (2007).





