lundi 2 juin 2008

Yves Saint Laurent: "Les femmes adorent les interdits"

Couvrir les défilés de monsieur Saint Laurent au cours des dernières années de sa carrière devenait, je le sais d’expérience, de plus en plus difficile. Certes, les modèles étaient toujours somptueux, d’une ligne parfaite : mais qu’en dire de plus que ce qui en avait été écrit des milliers de fois ? Le jeune prince de la mode, le révolutionnaire qui avait mis les femmes en smoking comme jadis Chanel en noir, le pionnier du prêt-à-porter chic pour Parisiennes bohêmes, poussait son chant du cygne…
Mais en vérité, il avait depuis longtemps – au moins depuis le milieu des années 70 –tourné le dos à ce qui avait fait sa réputation d’iconoclaste, de couturier de la révolution sexuelle.

L’homme que pleure aujourd’hui la France était devenu un monument vivant qui vivait désormais caché, un élément du patrimoine national au même titre que la tour Eiffel : le dernier des grands couturiers (n’en déplaise à Karl Lagerfeld qui s’était offusqué de cette affirmation de Pierre Bergé, et dont le talent considérable ne réside pas tout à fait là…).
L’héritage Saint Laurent ne se limite pas, bien entendu, à la mode, puisqu’il nous laisse une série de parfums brillants, dont au moins un, Opium, a été aussi révolutionnaire dans la parfumerie que le smoking l’a été dans la mode.



"Y, la robe invisible d'Yves Saint Laurent"

Son premier parfum, lancé en 1964 – trois ans après l’ouverture de sa propre maison – reste fermement ancré dans les codes de la haute couture. Depuis l’après-guerre, tous les couturiers ont leur chypre, de Balmain (Jolie Madame) à Balenciaga (Quadrille) en passant par Carven (Ma Griffe). Dior, la maison où a débuté Yves Saint Laurent et qu'il a dirigée après la mort de son fondateur, en compte trois (Miss Dior, Diorling, Diorama). Même mademoiselle Chanel avait cédé à la tendance avec un chypre masculin, Pour Monsieur.
Y représente l’aboutissement de ce style, son épure : l’archétype même du chypre, qui est lui-même l’essence du parfum couture de cette période. Tenu par sa structure bergamote-laudanum-mousse de chêne comme un tailleur de haute couture par sa construction corsetée, sec et frais comme une laine d’été, Y a le chic bourgeois d’une jolie Parisienne que les Swinging Sixties n’ont pas encore dévergondée.
"Rive Gauche n'est pas un parfum pour les femmes effacées"

Ce n’est qu’après s’être affranchi de la pure couture pour lancer sa griffe de prêt-à-porter (1966, l’année où il crée son premier smoking féminin en haute couture) qu’Yves Saint Laurent ose un parfum plus conforme à l’image de liberté et de séduction qu’il projette. Rive Gauche est lancé en 1971 avec le slogan « n’est pas pour les femmes effacées ».
Et en effet, l’élégante prédatrice qui s’affiche dans les publicités – mains aux ongles rouge fracassant un flacon contre une surface de verre, rousse mutine flirtant avec un homme sur une terrasse de café – est bien la femme en smoking qui s’approprie, sans se départir de sa féminité, toutes les audaces masculines.
Inspiré par le Calandre de Paco Rabanne, parfum qui sent l’étreinte sur un capot de voiture, Rive Gauche, composé par Jacques Polge alors qu’il travaille encore chez Roure, s’inscrit dans la tradition des floraux aldéhydés initiée par Chanel N°5 un demi-siècle auparavant. Mais les codes de l’élégance couture sont bousculés par des notes métalliques et goudronnées bousculent, moqueuses et culottées, le traditionnel cœur de roses.
Yves Saint Laurent a dit un jour que si Chanel avait donné aux femmes la liberté, il leur avait donné le pouvoir, et ce parfum de femme en pantalon, de femme au volant, de femme dragueuse et affranchie qui ponctue de bleu roi ses tenues noires, reflète parfaitement cette nouvelle attitude désinvolte.
"Opium, pour celles qui s'adonnent à Yves Saint Laurent"

À l’inverse, Opium (1977), malgré ses allures transgressives, marque une espèce de repli de l’inspiration d’Yves Saint Laurent vers des terres exotiques, rêvées, irréelles. Ce parfum qu’il voulait « pour l’impératrice de Chine » quitte définitivement la rive gauche et ses Parisiennes affranchies.
Certes, Opium n’aurait pas été possible sans la contre-culture des paradis artificiels découverte dans les années 1960, découverte par le couturier à Marrakech. Mais cette femme « qui s’adonne à Yves Saint Laurent » a lâché les clés du pouvoir pour se renverser, alanguie, sur les coussins brodés d’or de son salon chinois, où elle repose après de folles nuits passées au Studio 54 ou au Palace. Yves Saint Laurent a présenté, l’année précédente, sa somptueuse collection « Ballets Russes » : il lance la mode-spectacle, entraîne une couture divorcée de la vie quotidienne des femmes vers des territoires imaginaires, troque la liberté contre l’addiction… Opium, réussite indéniable, tant sur le plan marketing que sur le plan artistique, referme la parenthèse de la libération sexuelle par une dernière plongée dans l’hédonisme.
"Tout Paris dans un parfum"

Troisième parfum icône de la maison, le grandiose Paris et son bouquet de roses exaspérées par des molécules relativement nouvelles, les damascones (isolées en 1967, synthétisées en 1972, utilisées pour la première fois dans un parfum dans Nahéma de Guerlain en 1979). Les damascones ont la propriété de booster l’odeur de rose, de la faire éclater dans un bouquet spectaculaire. Sophia Grojsman d’IFF est retenue pour composer un parfum qu’Yves Saint Laurent veut « très nostalgique » : elle souligne sa rose géante – aussi démesurée que les carrures des tailleurs 80s – d’un accent de violette qui serait désuet, sans la surpuissance de ce jus au sillage immense.
Paris marque, en quelque sorte, le virage « patrimonial » d’Yves Saint Laurent. Désormais, la ville et le couturier ne font qu’un : il en devient le symbole même, ce que souligne la tour Eiffel de guingois qui figure dans les publicités de Paris, le parfum… Le choix de la rose, la plus traditionnelle des fleurs, le symbole même de l’amour et de la bonne odeur – ne dit-on pas « ça ne sent pas la rose » pour parler de ce qui offense le nez ? – renforce cette option. Yves Saint Laurent, jadis transgressif, s’approprie les codes d’une féminité romantique et bourgeoise. Le tailleur Saint Laurent, largement épaulé, est une valeur sûre dans les années-fric : Paris aussi.

"Champagne, le parfum du succès"

Le dernier grand parfum féminin de la maison Yves Saint Laurent composé sous le règne du couturier joue à nouveau sur le registre du patrimoine français. Champagne, lancée en 1993, rebaptisé Yvresse en 1996 après un procès intenté par les producteurs de champagne, est un chypre fruité aux notes blettes bien éloigné du vin qui l’inspire et plus proche, dira Luca Turin dans son premier guide, d’un fond de Meursault…
Un chypre un peu décadent, dernier souffle d’un genre intellectuel initié par le Chypre de Coty près de huit décennies auparavant, et dont Y a peut-être été la dernière incarnation sans second degré… Famille qu’Opium avait déjà démodée et que les non-parfums aquatiques comme L’Eau d’Issey ou les gourmands géants comme Angel (tous deux de 1992), reléguaient par avance au registre nostalgique des parfums de femme-femme…
La femme qui l’incarne, pareillement nostalgique, est ruisselante de paillettes rouges, sur fond de rideau rouge théâtral : une diva. Le premier slogan : « Le parfum du succès ». Lui succéderont, après l’interdiction d’utiliser le nom Champagne et alors que celui d’Yvresse n’est pas encore trouvé, « Mon parfum, un hommage aux femmes qui pétillent », puis, en allusion au procès mais aussi à la réputation sulfureuse d’Opium, « Les femmes adorent les interdits »…

C’est en jouant sur cette attirance pour l’interdit, la transgression – tant sur le plan vestimentaire que dans le domaine de la parfumerie – qu’Yves Saint Laurent a construit son éclatante renommée ; son mythe. Un interdit formulé au moment même où les femmes osaient s’en affranchir, où elles pouvaient se le permettre sans tout risquer. Car Yves Saint Laurent l’espiègle sous ses dehors de grand timide, n’a jamais voulu mettre les femmes en danger.

11 commentaires:

  1. Bel hommage a un homme de classe et de talent... merci pour les histoires de ses parfums. Je mettrai Paris demain a son honneur.

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  2. you got to cover his fashion shows? cool.

    i think what i like about his work is that he seems to have actually liked women and wanted them to look and feel attractive (okay, perhaps the trapeze isn't the most flattering, but... ).

    so many designers make clothes that are clearly unflattering to a woman's body. his you could at least wear and look good in.

    i wonder if he simply had done what he came to do and pulled back when it was time. or if he grew weary of the way the world was headed and didn't feel like pushing against it. he certainly got a lot done in his prime.

    very nice ode to him. i enjoyed reading it (it's good for me to practice my french!)

    - cheers, minette

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  3. Excellent tribute to YSL. I wish I still had my bottle of Paris...it really does bring back vivid memories from that time period when I sniff it, even if I couldn't wear it today. It's not forgettable, that's for sure! (Much like his fashions from the 80's are not forgettable!)

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  4. Merci Tara. J'ai moi-même porté Rive Gauche hier, mon premier parfum de "grande fille" -- la pub que j'ai placée en illustration m'avait attirée: je voulais être elle quand je serais adulte!

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  5. Minette, yes, I covered them in the last years for some silly magazine. It was quite the ceremony: a seating arrangement worthy of Versailles and Pierre Bergé's stern voice coming over the sound system: "The show's about to start, please be seated". It was one of the only couture shows never to start late.

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  6. P.S. Only answered part of your comment, Minette (lack of caffeine).
    My quote at the end of the post, "Mr. Saint Laurent never put women in danger", is actually what someone very close to him in his studio said to me. To say that he respected them with his designs.
    He did, very early on, feel that his work was done, that he was passé. That may have pushed him into the fantasy world that his 70s/80s heyday expressed.

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  7. Elizabeth, for me, the flashback is Opium. When I was working in a shop as a student, the manager showered herself in it. And it was a tiny shop. To this day, I cannot bring myself to wear it despite its beauty! Truly a zeitgeist scent.

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  8. Hommage au couturier le plus talenteux (selon moi, en tout cas!).
    Tu as eu beacoup de chance d'etre en position d'ecouter Berge dit ces mots-la! La ceremonie etait merveilleuse, j'ai lu. Et les robes...
    Je connais quelqu'un qui travallait pour Yves (annees 70s) en marketing et qui me dit des histoires sur son talent enorme, sa disposition mauvaise qui lui impossait de la timidite, son attention au detail meme en maquillage. Il avait une personalite "riche".

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  9. Aux dires de tous ceux qui l'ont croisé (je n'ai pas eu ce privilège), c'était un homme fascinant et complexe, en effet, une espèce de soleil noir autour de qui tous gravitaient... Quant aux défilés, j'ai encore les invitations, c'est tout dire. Même si ce n'était pas à son époque la plus faste, s'il reprenait et épurait son vocabulaire plutôt que d'innover, c'était parfaitement beau. L'essence même de la couture.

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  10. JulienFromDijon18 mars 2009 à 06:41

    O_o Euh, y'a une petite couille dans le texte.
    Non, un parfum chypré n'a pas une "structure bergamote-laudanum-mousse de chêne".
    Même si ça expliquerait pourquoi nous sommes tous accrocs aux parfums, en opiomanes qui s'ignorent :)

    (labdanum, pas laudanum !!!)http://fr.wikipedia.org/wiki/Laudanum
    :p :p :p
    Le laudanum marque les débuts de la pharmacopée moderne. A base d'opium, très puissant comparé aux autres médicaments d'alors, il a été utilisé à tort et travers, un peu comme un panacée. Rendant pleins de de personnes, de toutes conditions et de tout âges, accrocs.

    Dans une review sur la marque qui a crée Opium, c'est un joli lapsus ;)

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  11. Julien: effectivement, c'est un lapsus -- je les ai toujours trouvés plus élégants que les fautes d'orthographe... ;-)

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