dimanche 15 juin 2008

Le sexe des senteurs (III) : Sycomore de Chanel



Comme la lavande, le vétiver, bien qu’il ne soit pas absent des compositions destinées aux femmes, s’est presque entièrement rangé dans la gamme des notes masculines – Vétiver de Carven (1957), de Guerlain, de Givenchy (1959), de Lanvin (1964) -- sans doute parce que ses multiples facettes hespéridées, fumées, boisées, terreuses, balsamiques, l’écartent résolument de toute connotation florale. Et comme la lavande, les racines de vétiver ont une connotation de propreté, puisqu’elles sont utilisées pour parfumer le linge de maison et le protéger des mites. Sec et aromatique, végétal et minéral, le vétiver se situe à l’antipode des arômes capiteux et sucrés des fleurs : à leur chair, il oppose son ossature anguleuse.


Et pourtant, dans ses notes de pamplemousse saupoudré de sel, on perçoit parfois un relent qui ramène cet ascète parmi les mortels.
Le vétiver sent la sueur. Une sueur fraîche d’après l’effort plutôt que celle qui vous assomme dans le métro en période de canicule… C’est discret mais dès qu’on l’a décelé, impossible de ne pas le sentir.


Est-ce ce relent viril qui classe le vétiver parmi les notes masculines ? Quand Chanel a lancé son Sycomore[1] dans la collection des Exclusifs, il a en tous cas été reçu dans la blogosphère et les forums comme le premier véritable masculin de la gamme. Certes, dans leur conditionnement très sobre, la plupart des Exclusifs – à l’exception des très floraux N°22 et Gardénia – peuvent sans doute indifféremment être portés par les deux sexes. Mais quant à moi, lorsque j’ai senti pour la première fois ce très beau vétiver, avec sa note de tête de pamplemousse, et son côté fumé posé sur un fond boisé extraordinairement tenace, j’ai tout de suite pensé : « C’est pour un homme ».


Préjugé culturel, sans doute, renforcé par quelques associations personnelles : comme pratiquement toute personne habitant en France, je connais au moins cinq messieurs qui portent le Vétiver de Guerlain, qui semble être, en alternance avec Habit Rouge, l’eau de toilette par défaut du bourgeois hexagonal – ce que Shalimar et Chanel N°5 sont aux femmes de la même classe sociale et du même âge…


J’ai été d’autant plus étonnée d’apprendre que Sycomore avait été conçu par Jacques Polge, assisté de Christopher Sheldrake, d’abord à l’intention des femmes, avec l’idée qu’il pourrait aussi être porté par les hommes. Réponse du berger lassé de se faire chiper son Vétiver de Guerlain par la bergère ?


Un port plus prolongé de Sycomore révèle, en alternance – peut-être selon les conditions climatiques ? -- un fond boisé-fumé, un vétiver extrêmement fin, désaltérant comme une boisson non-sucrée, et des notes plus rondes, plus sucrées, presque balsamiques qui penchent du côté de l’ambre ou du benjoin. Durant le parcours, on décèle une toute petite dose d’iris et peut-être un soupçon de jasmin, ainsi que des notes poivrées. Très simple en apparence, jouant sur la somptuosité de la matière comme les autres Exclusifs lancés en 2007 plutôt que sur les accords abstraits de la grande parfumerie classique, Sycomore s’avère néanmoins plus complexe qu’on ne pourrait le croire à la première rencontre. Sans innover radicalement dans un champ maintenant assez encombré – du Vétiver Tonka d’Hermès parfumé à la noisette et au café, au Sel de Vétiver de The Different Company en passant par la réédition, peut-être un peu maigrelette par rapport à l’original, du mythique Vétiver de Givenchy, sans oublier le Vétiver Extraordinaire de Frédéric Malle avec ses notes de cèdre et de bougie froide, l’inattendu Vétiver Oriental de Serge Lutens et le Vétiver de référence, celui de Guerlain, un peu appauvri aujourd’hui – le Sycomore de Chanel apporte une réponse tranquille, sobre et chic à la question du sexe du vétiver. Il est hermaphrodite.


[1] Ce Sycomore reprend le nom, mais pas la formule, d’un parfum de Chanel des années 1930. Voir l’analyse de l’original par Octavian Sever Coifan (en anglais).


Image: Gabrielle Chanel et Serge Lifar (1937.

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