dimanche 15 juin 2008

Le sexe des senteurs (I)


Les parfums ont-ils un sexe ?

Jusqu’à la fin du 19ème siècle – donc la naissance de la parfumerie moderne -- pas particulièrement. Les eaux de Cologne et autres compositions odorantes sont partagées, bien qu’après la Révolution Française, les senteurs florales soient plutôt réservées aux femmes, associées par la poésie aux charmes de la nature et des corolles embaumées.
C’est à cette époque que les hommes passent à l’uniforme noir, abandonnant tout signe de séduction et luxe ostentatoire à leurs compagnes. Aussi, le marché spécifiquement masculin mettra longtemps à se développer alors qu’il explose côté féminin dès la Belle Époque (il faudra attendre l’après seconde guerre mondiale pour que les parfumeries ouvrent un rayon masculin). C’est peut-être d’ailleurs précisément parce que la parfumerie s’industrialise à la Belle Époque – on passe des recettes génériques aux produits dotés d’une marque de commerce – qu’il faut déterminer la clientèle ciblée.


Si les parfums féminins exploitent pratiquement tous les ingrédients, certaines notes dominantes semblent cependant avoir glissé du côté des hommes à tel point que leurs connotation culturelles nous les font concevoir comme particulièrement masculines, du moins en Occident (ainsi, dans les autres cultures dotées d’une forte tradition du parfum, Inde, Maghreb, Moyen-Orient, les hommes portent volontiers des odeurs florales ou animales – rose, jasmin, musc, ambre…).

Qu’est-ce qui fait donc qu’on associe telle note, tel accord, telle famille au masculin ?
Lorsque l’on consulte une chronologie des lancements, on s’aperçoit, par exemple, que les senteurs de lavande ont été associées aux hommes dès le début du 20ème siècle, en particulier dans le monde anglo-saxon, alors synonyme d’élégance masculine : Mouchoir de Monsieur de Guerlain (1904), English Lavender d’Atkinson (1910), Old English Lavender de Yardley (1913), Skin Bracer de Mennen (1931), Pour un Homme de Caron (1934). La famille des fougères, caractérisée par l’association lavande-coumarine (un ingrédient à l’odeur de tabac frais et de foin) campe déjà fermement dans le camp viril.


Pourquoi la lavande ? Utilisée depuis longtemps pour parfumer le linge et l’eau du bain – le mot « lavande », qui remonte au 13ème siècle, serait issu de la même racine que « laver » --, elle est associée à l’odeur de propreté, valeur montante dans les classes moyennes qui cherchent à se distinguer des masses mal lavées. Le 19ème siècle, comme on peut le constater notamment dans les romans de Zola, est véritablement obsédé par les odeurs qui caractérisent les différentes classes sociales. Les découvertes de Pasteur, la démocratisation des pratiques hygiéniques et des installations sanitaires engendrent une véritable révolution de la propreté dont la senteur fusante et aromatique de la lavande est peut-être l’emblème olfactif.
S’asperger d’une odeur de lavande, surtout lorsqu’elle est associée à la coumarine qui lui confère un côté savonneux (non-comestible, précise Luca Turin dans son Guide), c’est donc témoigner de son hygiène impeccable, sans pour autant sombrer dans la coquetterie, apanage purement féminin.
Le même Luca Turin, dans son Secret of Scent, souligne cependant que l’un des premiers parfums modernes – c’est-à-dire abstrait, et faisant appel à des notes synthétiques --, la Fougère Royale d’Houbigant (1881), est « l’odeur de référence des salles de bain astiquées », du « papa fraîchement rasé. Mais attendez ! Il y a un truc curieux là-dedans, quelque chose de pas tout à fait agréable. C’est une touche de civette naturelle, extraite de l’arrière-train d’un félin asiatique et qui en a l’odeur. Soudain, je comprends : on est aux toilettes ! L’idée, c’est celle de la merde, et qui plus est, de la merde d’un autre, ce léger choc d’intimité légèrement répugnante qu’on éprouve lorsqu’on va aux toilettes quand on dîne chez quelqu’un, et qu’on sent l’air. Pas étonnant que Fougère Royale ait connu un tel succès. De loin, celui qui la porte est le gendre préféré de tout le monde ; de près, c’est un peu un animal. »
Ce relent de civette, que l’on retrouve également dans l’immortel Jicky de Guerlain, est peut-être là pour rappeler, justement, cette souillure que la salubre lavande dénie dans le même mouvement.

Toujours est-il que la famille des fougères, enrichie de la branche des fougères aromatiques (dont le best-seller Brut de Fabergé, mais aussi Paco Rabanne pour Homme, sont les exemples les plus populaires) est devenue pratiquement synonyme de parfumerie masculine : même des compositions initialement destinées aux femmes, comme Jicky, justement, ou le plus tardif Canoë de Dana (1935), ont basculé du côté des hommes.

En revanche, les notes associées à des activités ou à des environnements plus masculins – cuir, tabac, bois – ne sont pas réservées aux hommes. Mais si elles font leur entrée au répertoire féminin dès les années 1920 avec Tabac Blond, Cuir de Russie, Bois des Iles ou Habanita, c’est précisément pour marquer l’émancipation des garçonnes, ce qui marque bien leurs connotations viriles.

Inversement, on peut se demander si les chypres, destinés d’entrée de jeu aux femmes, pourraient aujourd’hui être lancés en parfumerie féminine (nonobstant les restrictions sévère de l’usage de la mousse de chêne dans les réglementations européennes), en tous cas certains des grands chypres couture de l’après-guerre, comme Bandit, Jolie Madame, Miss Dior ou Diorling. Certes, leur cœur est floral, mais leur attaque cuirée et/ou aromatique, soulignée par l’amertume astringente de la mousse de chêne à la base, a quelque chose de dur qui ne correspond plus aux codes de la féminité parfumée. D’ailleurs, à partir de la fin des années 1950, le chypre s’aventure de plus en plus du côté des hommes tandis que le genre s’étiole du côté féminin : Aramis d’Estée Lauder (1965) est l’archétype de ces chypres virils, puissants, qui cachent leur torse velu sous des chemises à rayures banquier.

Curieusement, alors que les femmes ont conquis une plus grande indépendance sociale, économique et sexuelle – bref, le droit de porter la culotte -- tout se passe comme si la plupart des parfums féminins et masculins d’aujourd’hui avaient évolué, au terme d’une série de mutations et de spécialisations, vers des formes aussi différentes que celles qui distinguent le mâle et la femelle chez certains insectes. Signes de féminité outrancière d’un côté, insipidité du frais-boisé générique de l’autre… La parenthèse des 60s, où, avec le succès de l’Eau Sauvage de Dior, annonçait l’ère d’un parfum aussi « unisexe » que le jean, s’est refermée.

Quelques lancements grand public – on pense notamment à Dior Homme avec ses notes d’iris poudré ou à la Fleur du Mâle de Jean-Paul Gaultier avec sa fleur d’oranger – brouillent les pistes. Mais c’est dans la parfumerie de niche que l’on renoue, en quelque sorte, avec l’hermaphrodisme des compositions parfumées d’antan, en proposant des fragrances sans les dédier à l’un ou à l’autre sexe en particulier. Si la spécialisation des genres n’en est pas entièrement absente, c’est aux références personnelles/culturelles qu’elle renvoie : la stratégie marketing demeure en sourdine, et l’uniformité des flacons permet de même manière aux femmes qui aiment piquer leurs eaux aux hommes, et aux hommes qui ont envie de briser le carcan, d’ouvrir la gamme de leurs choix.


Image: La chanteuse Suzy Solidor (1900-1983), courtesy www.etonnants-voyageurs.net

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