Ça aura duré, quoi ? Dix ans ? Quinze ? Pendant ce
temps-là, on aura cru que les nez avaient repris la main. On leur aura redonné
non seulement leur nom, mais la possibilité d’une signature. Dans les années 1990, sous la direction artistique de
Pamela Roberts – la période la plus féconde de la marque --, L’Artisan
Parfumeur ouvrait la voie en révélant sa dream-team: Olivia Giacobetti d’abord,
puis Jean-Claude Ellena, Bertrand Duchaufour, Anne Flipo… Frédéric Malle a fait
de la parfumerie d’auteur le concept même de sa maison. Avec Parfums de
Nicolaï, Parfum d’Empire et The Different Company, les parfumeurs ont fondé
leurs marques.
Pendant ce temps, la blogosphère parfum naissante esquissait le
principe d’une politique des auteurs de la parfumerie en repérant des styles
par-delà les marques. Quelques parfumeurs s’affranchissaient du « studio
system » : Olivia Giacobetti, Isabelle Doyen, Sandrine Videault,
Bertrand Duchaufour, Geza Schoen, Mark Buxton, Christophe Laudamiel,
Marc-Antoine Corticchiato… Au lieu de travailler pour les grosses boîtes,
d’entrer en concurrence anonyme avec leurs collègues pour gagner des briefs,
les clients les sollicitent, eux,
pour leur style. Et les paient pour qu’ils développent leurs parfums.
Le mainstream a vite compris les avantages qu'on pouvait retirer en dévoilant les nez : on leur demande désormais de répondre
même du plus indigent des produits créé par comité. Les marques de niche se
font happer par les grands groupes l’une après l’autre -- Annick Goutal,
Diptyque, Byredo, Le Labo, Frédéric Malle, L’Artisan Parfumeur, Penhaligon’s… Et
après avoir tordu le nez pendant des années sur le secteur, les grands labos
lâchent aujourd’hui leurs nez dans le niche.
Il y a encore peu de temps, l’idée même de
mobiliser un parfumeur ou des cuves pour des quantités risibles de concentré
aurait paru peu rentable. Mais, un, la part de marché du niche augmente, et
augmentera encore dès lors que les marques disposent de la force de frappe de
grands groupes. Deux, c’est une bonne façon, pour un grand labo, de faire la
promo de son cheptel de nez. Trois, comme certaines (pas toutes) marques de
niche accordent des budgets plus généreux aux concentrés, c’est l’occasion de
mettre en valeur telle ou telle matière première coûteuse (et/ou captive) autrement
qu’au compte-gouttes. Enfin, il est de bonne politique de permettre aux
parfumeurs de s’amuser de temps en temps… lorsqu’ils auront fait « du
volume ».
Du coup, alors qu’un propriétaire de marque
de niche devait jadis être du sérail pour prétendre travailler avec les nez des
IFF, Firmenich et autres Givaudan, cela devient de plus en plus facile. Et c’est gratuit : le parfumeur étant salarié, on ne paie que le
concentré. Du coup, les petites maisons de composition doivent s’aligner – l’une
d’entre elles, semble-t-il, aurait fondé sa politique de développement sur le
braconnage des clients de parfumeurs indépendants, en faisant les formules à
l’œil.
Conclusion : après avoir été un temps ébranlée
par la montée du niche, l’industrie du parfum l’a aujourd’hui ramené dans son
giron. Cela ne veut évidemment pas dire que des parfums « signés »,
originaux, ne peuvent émaner des grands labos : nos nez nous fournissent
tous les jours la preuve du contraire. Ou que les parfumeurs indépendants ne
seront plus sollicités. Mais la petite fenêtre qui s’était entrebâillée sur la
possibilité d’un modèle différent de la création en parfumerie, plus proche de
celui du design, est en train de se refermer.



