
Voici la deuxième partie de mon article à paraître dans le magazine d'art Particules en septembre 2008. Pour lire la première partie, cliquez.
Minimalisme : des haïkus moléculaires
« Créer, c’est interpréter les odeurs en les changeant en signes, et que ces signes véhiculent du sens ; l’odeur du thé vert devient signe du Japon, la farine signe de peau, la mangue signe de l’Egypte. », écrit Jean-Claude Ellena.
Son esthétique est celle du raccourci : produire le maximum d’effet avec le minimum de composants. Seuls ses confrères sont à même d’apprécier pleinement une telle virtuosité technique (d’où, sans doute, l’exhibition médiatique de ses prouesses avec les synthétiques). Ce vocabulaire délibérément restreint – sa palette est passée, au fil des ans, de 1000 à 200 ingrédients – sert à composer des formules de plus en plus abrégées. Ce qui a par ailleurs l’avantage de simplifier le processus d’approvisionnement et de fabrication.
Mais Ellena pousse plus loin, dans une espèce de coquetterie du minimalisme, cet appauvrissement de la matière. Pour Un Brin de Réglisse, dernier-né de la collection Hermessence, il demande aux laboratoires Monique Rémy d’extraire, des quelques 300 molécules de l’essence de lavande, les cinq ou six qui l’intéressent. Sur ce squelette, il greffe la réglisse, l’une des facettes de la lavande. Procédé par association, proche de l’écriture poétique : « Quand je froisse des feuilles de géranium entre mes doigts, je sens certes le géranium, mais aussi la truffe noire, truffe qui m’évoque le goût de l’huile d’olive ; celle-ci me rappelle l’odeur du castoréum, laquelle a des odeurs fumées de bouleau, etc. L’association du bouleau et du géranium est un accord digne d’intérêt. »
Cette méthode est d’autant plus manifeste dans les Hermessence qu’ils ne se composent que d’un accord principal, énoncé par leurs noms : Rose Ikebana, Poivre Samarcande, Ambre Narguilé. Le client peut donc, non seulement se sentir le nez plus intelligent, mais aussi faire le lien avec le design et l’art moderne (d’où Beaux-Arts). De l’élitisme sans prise de tête : là encore, bien vu.
La ligne compte d’ailleurs de magnifiques compositions : Osmanthe Yunnan, qui allie l’abricoté de la fleur d’osmanthus au thé chinois fumé pour créer un effet doucement lacté ; Vétiver Tonka, qui réchauffe l’odeur de sueur un peu terreuse du vétiver des notes de foin, de noisette et de tabac de la fève tonka. Mais ce jeu de correspondances tourne parfois au décharné par excès de raffinement. Un pas de plus, et l’on est dans le non-parfum…
Traçabilité : Le reality-show de l’inspiration
Si Jean-Claude Ellena se refuse aux accords abstraits de la grande tradition, il se défend tout autant de reproduire la nature telle quelle. Depuis ses premiers grands succès – comme L’Eau Parfumée au thé vert de Bulgari en 1992, évocation de l’odeur de la boutique Mariages Frères -- ses aquarelles olfactives sont néanmoins des reconstitutions hiéroglyphiques d’atmosphères.
Depuis son entrée chez Hermès, cette genèse dans le réel est dûment documentée, ce qui renforce encore la lisibilité de ses parfums en les affectant de surcroît d’un coefficient d’exotisme.
The Perfect Scent de Chandler Burr relate, à ce sujet, un épisode d’un certain comique involontaire. Pour trouver l’inspiration d’Un Jardin sur le Nil, Ellena s’envole vers Assouan avec des gens d’Hermès, un photographe et une équipe de tournage censée immortaliser l’eurêka. Or, Ellena a beau humer tout ce qui lui passe sous le nez, il ne trouve pas… Jusqu’à ce qu’il soit sauvé par une odeur de mangue verte, débusquée lors d’une excursion sur le Nil. Même épiphanie pour Un Jardin en Méditerranée : une jeune fille déchire une feuille de figuier pour la respirer avec volupté. Idem pour Un Jardin après
On peut se demander à quel point cette quête de l’inspiration in situ est imposée à Ellena afin de créer une narration authentifiant le rapport entre sa composition et le thème annuel aquatique choisi par Hermès (
Image : Frank Stella, Plum Island (Luncheon on the Grass), 1958, Princeton University Art Museum, courtesy Artnet magazine.

100 untitled works in mill aluminum, 1982-1986" de Donald Judd, Chinati Foundation Permanent Collection, Marfa, Texas. Photographié par Larry Doll
