lundi 14 octobre 2013

Black de Comme des Garçons, monochrome du cramé




Lorsque Christian Astuguevieille et son équipe ont été conviés à parler de Comme des Garçons Parfums à l’Institut Français de la Mode en septembre, nous avons discuté des parfums que nous donnerions à sentir au public. La sélection finale comprenait Comme des Garçons Eau de Parfum, Odeur 53, Garage et/ou Tar, le « parfum sans nom », Black et Sugi. Les quatre premiers choix étaient des évidences ; le dernier aussi puisque n’étant pas encore sorti, il représentait une petite avant-première. Mais je me suis demandé pourquoi le Black de Guillaume Flavigny (Givaudan) avait été retenu.

Certes, Black est l’un des lancements les plus récents de la maison. Comme le trio Play, qui comporte d’ailleurs aussi un Black, il correspond à une ligne de vêtements. C’est également le nom de deux boutiques CdG ouvertes assez récemment à New York et Paris. Il n’en reste pas moins qu’en choisissant Black, nous avions dû écarter la série Incense, beaucoup plus iconique, puisque les notes étaient assez semblables. J’ai donc décidé de demander à Christian Astuguevieille les raisons de son choix durant la conférence. Pourquoi Black ? Il m’a répondu, en substance, que le parfum avait été conçu pour représenter une espèce de quintessence du style olfactif CdG, presque comme un nouvel « institutionnel », au bout de deux décennies et de 71 créations inaugurées par la première eau de parfum de Mark Buxton. Dont le brief, soit dit en passant, portait déjà sur le noir, sans doute en écho aux collections post-apocalyptiques radicales de Rei Kawakubo dans les années 1980.

« Imaginez que vous êtes dans un pays exotique. Vous êtes au bord d’une piscine noire, remplie d’eau noire. Il fait si chaud que vous décidez d’y plonger quand même. L’eau est tellement bonne que vous n’avez plus envie d’en sortir. Ça sentirait quoi ? » Le résultat, Comme des Garçons Eau de Parfum, était accompagné de l’accroche suivante : « un parfum qui marche comme un médicament et se comporte comme une drogue »…

Black, qui ferait donc écho à cette première transcription du noir, se situe bien au cœur d’un territoire olfactif que CdG a été le premier à revendiquer : encens, épices et bois présentés avec leurs aspérités. Contrairement à la série Incense, il est non-figuratif et non-narratif. Si la méthode Astuguevieille consiste à transférer en parfumerie des gestes inventés par les avant-gardes artistiques (ready-mades, collages, détournements, installations), alors Black pourrait relever des monochromes. Un genre d’ailleurs inauguré en 1882 au salon des Art Incohérents avec un tableau noir, « Combat de nègres dans un tunnel », formalisé par Malevitch et Rodtchenko après la Grande Guerre. Ces monochromes olfactifs, préfigurés par les séries Red et Leaves, sont plus récents dans le corpus de CdG : on peut y ranger les trios Play et Blue Invasion, mais aussi sans doute Wonderwood (monochrome boisé) et Amazingreen.

Black aligne une liste de synonymes odorants du brûlé : poivre noir, encens, cuir, réglisse, goudron de bouleau… Le clou de girofle et le bois de gaïac ne figurent pas dans les notes revendiquées mais les effets en sont présents, notamment l’odeur « viande fumée » du second. Le site de la marque le désigne comme un parfum « d’urgence » et « de guérilla » (on s’y perd un peu – ou alors on s’y retrouve ? – puisqu’il existe bien deux parfums Guerilla). Le jus oscille effectivement entre l’odeur alarmante du cramé et celle, plus réconfortante, d’un feu de cheminée dans un presbytère (because l’encens)…

Le nom et les notes rapprochent assez Black de Serge Noire pour justifier une comparaison. Laquelle m’a fait remarquer dans le Lutens une ouverture aldéhydée qui m’avait échappée ; il est également plus cumin et un peu plus sucré. Black est une interprétation plus méchante et plus poivrée de la couleur, que les phobiques du cumin trouveront cependant plus fréquentable que Serge Noire. Je le trouve aussi plus habitable que Play Black, parce que dépourvu de ce penchant fougère qui tire le Play vers le registre masculin, et des vapeurs de diesel des oxydes qui déclenchent souvent des migraines chez moi (oui, Chloé, c’est à toi que je parle).

Bref, Black répond à son brief: énoncer la quintessence des codes CdG. Bien que l’encens soit, entretemps, devenu un cliché du niche, aucune marque ne peut plus légitimement le revendiquer. Après tout, c’est CdG qui nous a rappelé, avant toute autre marque, que le parfum a d’abord été une affaire de fumée…

Illustration: Composition 64-68 d'Alexandre Rodtchenko (1918)

lundi 7 octobre 2013

Tonka by Réminiscence: Of beans and bees

If any brand can lay claim to setting the niche solinote template, it’s Réminiscence. The hippie-chic costume jewelry house founded in Juan-les-Pins in the wake of the Summer of Love, bringing you their big, musty, proudly uncut Patchouli since 1970. In France, the brand has nabbed such a cult following it’s up there at N°18 in Sephora’s best-selling lines, even though it’s coming up against luxury behemoths.  Now Réminiscence is poised for a relaunch, with no less of a consultant for the fragrance branch than the formidable Chantal Roos, who was part of the team that launched Opium and who, as the first C.E.O. of the Shiseido-owned Beauté Prestige International, created the Issey Miyaké and Jean-Paul Gaultier perfume brands.

Tonka, the first scent created in collaboration with Roos, shows the brand hasn’t forsaken its earthy roots. Firmenich’s Fabrice Pellegrin has teased the eponymous bean to pull a lick of anise out of its liquorish and almond facets, providing a bit of action in the top notes. But mostly, he’s brought out the yummy chewiness of tonka by dipping it into a robust, full-flavored honey.

“Honey” could just as well have been the name of this fragrance, if it hadn’t been taken by Marc Jacobs for a fruit salad that’s one of the few juices that’s ever managed to piss me off at first spritz. With its gourmand, floral-friendly and slightly animalic facets, honey has been showing up in quite a few products made by Firmenich, which produces an absolute: Tonka and Honey, but also Boucheron’s new Place Vendôme by Nathalie Lorson and Olivier Cresp, L’Eau d’Issey Absolue¸ also by Cresp, and possibly Pellegrin’s own Volutes for Diptyque.

Though it shares the latter’s honeyed tobacco effects, Tonka is its polar opposite: it has the oily heft of a liqueur, its mouth-burning sweetness cut through with the underlying bitterness of the tonka bean, which comes out most clearly about two hours into the development. The honey note hooks up with jasmine – as it does in L’Eau d’Issey Absolue – to produce a golden, sticky nectar.

The new catchword in the industry is “addictive”, and Tonka certainly is. It’s a zaftig skin-licker of a scent, as sexy as a harvest-goddess hippie chick selling gingerbread in an outdoor market in Provence.  


Tonka: Réminiscence se pique de miel


Si une marque peut prétendre avoir calé la matrice « solinote » du niche, c’est Réminiscence. La maison hippie-chic fondée à Juan-les-Pins dans le sillage de 69, année érotique nous propose son Patchouli roots depuis 1970. Une vraie identité de marque qui permet à Réminiscence de décrocher le 18ème rang des lignes les mieux vendues dans les Sephora, score plus qu’honorable face aux mastodontes du luxe et à leurs budgets marketing pharaoniques.

Tonka est le premier fruit de la collaboration de Réminiscence avec Chantal Roos. Un nom mythique dans l’industrie : elle a fait ses armes dans l’équipe qui a lancé Opium. L’Eau d’Issey, Classique et Le Mâle de Jean-Paul Gaultier, c’est elle. Première présidente de Beauté Prestige International, filiale de Shiseido, elle a conçu les marques de parfum des deux créateurs en exploitant brillamment ce qu’on n’appelait sans doute pas encore leur « ADN »…

C’est Fabrice Pellegrin qui signe Tonka. Parfumeur chargé des produits naturels chez Firmenich depuis le départ de Jacques Cavallier, il avait déjà offert à Réminiscence une Vanille intégrant une infusion de la gousse, procédé d’extraction traditionnel remis au goût du jour par Firmenich. Ici, il réalise à nouveau un travail très matière première sur trois types d’extraction de la fève tonka.

 Après avoir relevé les facettes amande-réglisse de la tonka avec un grain d’anis en tête, Pellegrin plonge la fève amazonienne dans un miel goûteux, corsé, qui aurait presque aussi bien pu donner son nom au parfum tant il est présent. Mais voilà, Honey, c’est le nom du dernier Marc Jacobs – usurpé pour cette salade de fruits en boîte qui est sans doute l’un des jus qui m’aient le plus énervée ces derniers temps. Gourmand, légèrement animal, flatteur dans les accords floraux, ledit miel semble en passe de remplacer à la fois les notes caramel et le fantôme de la civette. Firmenich, qui fabrique un absolu, y a eu beaucoup recours ces derniers temps, dans Tonka et L’Eau d’Issey Absolue d’Olivier Cresp ; une note miel est revendiquée dans Place Vendôme de Boucheron, de Cresp avec Nathalie Lorson et dans le Volutes de Pellegrin pour Diptyque.

Bien qu’il partage avec ce dernier des effets de tabac miellé, Tonka en est l’antithèse avec sa texture presque huileuse de liqueur, là où le Diptyque joue sur le poudré de l’iris pour susciter un voile de fumée. L’amertume sous-jacente de la tonka, qui ressort assez nettement en cœur, atténue sa douceur caramélisée. Le jasmin, en suspension dans le miel, produit des effets de nectar floral (moins prononcés que dans L’Eau d’Issey Absolue, mais dans un esprit similaire).

« Addictif » a désormais remplacé « gourmand » dans le jargon marketing de l’industrie : l’épithète sied à Tonka. Une senteur simple, plantureuse et dorée comme une baba chic qui vendrait son pain d’épices maison sur un marché provençal.  


jeudi 3 octobre 2013

Notes on Pitti Fragranze, Exhibit 3: Tola, a measure of Arabia


To read parts 1 and 2, click here and here.
There was another gentleman in ankle-length attire right across the aisle from Pregoni. Dhaher bin Dhaher wasn’t wearing a costume, but the immaculate kandura and guthra of an Emirati. The first buzz about his brand, Tola – named after an Arabic unit of measurement – reached me via a young Saudi woman who is passionate about fragrance. At last, she enthused, here was a line presenting the traditions of her culture in a refined, contemporary manner: the very opposite of the bling-slash-wall’o’oud we tend to associate with the region’s brands (or brands produced for the region). There was even a new scent, not yet launched, that was somehow capable of summoning memories of family and home for every person of Arabic descent, she said…

With Tola, Dhaher bin Dhaher gently, graciously reminds us that the art of perfumery has been practiced for centuries in his part of the world. In fact, it is still very much a hands-on craft in private homes. Dhaher says he composed his line himself with input from his mother and sister (but his blends are not necessarily traditional, and he does use synthetics). The range is presented in alcohol-based eau de parfum (I saw extraits too at Pitti), and Dhaher is currently working on bakhours – agarwood chips soaked in a blend of aromatic ingredients, which are burned to scent rooms and clothing.

Unlike many French-Oriental brands produced specifically for the Middle-East that claim to be rooted in French history – Parfums de Marly comes to mind –, Tola presents itself as a fully Emirati house. You could even say it turns the table on Western companies’ mad scramble to court the Middle-Eastern market with its deft hybridization of niche codes with Arabic culture. The approach is also very different from Amouage’s, which has a more cosmopolitan vibe with its Hong-Kong-born artistic director, French perfumers and variations on Western fragrance families. Tola offers a streamlined packaging and 1001 Nights-style tales for each fragrance. These are illustrated by Dhaher’s nieces in a style that echoes Georges Barbier’s pictures of Paul Poiret designs – the pre-WWI Orientalist craze returned to sender, as it were.

Dhaher’s boutique Villa 515 in Dubai is further proof of this translation. It was designed by Lilian Driessen who did the three Avery Fine Fragrance shops in London, Modena and New Orleans. (I’ll be getting back to the beautiful and forceful Driessen, an Amsterdam-based designer with her own fashion and perfume brand, MariaLux, the latter co-created with her life partner Alessandro Gualtieri of Nasomatto fame). As far as I could tell from the pictures Dhaher showed me on his iPhone, the entrance of the shop features an installation of chairs affixed to the walls – a statement on the paradoxes of Emirati culture that sprang from Driessen’s surprise at seeing the number of chairs lined up against the walls of houses in Dubai, which nobody ever sat on…

Tola, already sold at Selfridge’s in London and by Nose in Paris, was one of the nicest discoveries of Pitti for me, though I can’t say I tried very hard to smell everything.
Because, you know: Florence.

Vidéo : The Making of Tola