Comme des Garçons joue déjà depuis un bon moment la carte du co-branding, prêtant sa légitimité dans l’avant-garde (la marque fondée par Rei Kawakubo il y a une quarantaine d’années peut être inscrite au patrimoine de la mode) à divers labels. Un magazine lifestyle anglais, Monocle. Une maison de design finlandaise, Artek. Une créatrice/héritière/célébrité, Daphne Guinness. Un chapelier fou, Stephen Jones. Une marque japonaise culte, Undercover. Und so weiter.
Ce co-branding représente peut-être pour le directeur artistique de Comme des Garçons Parfums, Christian Astuguevieille, la possibilité d’un apport d’idées neuves. Après tout, cela fait plus de 15 ans qu’il drive la maison de parfums la plus iconoclaste et la plus culottée de l’industrie. C’est lui qui a introduit la notion de laideur en parfumerie, comme Rei Kawakubo l’a fait dans la mode : ou plutôt, qui a déplacé l’idée de la beauté en exhibant des senteurs ignobles (c’est-à-dire « non nobles), qu’elles soient synthétiques (photocopieuses, skaï, vernis à ongles), quotidiennes (gâteau, peppermint, harissa) ou ambiantes (encens d’église, savon d’Alep) dans le contexte de la haute parfumerie. Astuguevieille, qui est lui-même artiste, a inauguré dans ce domaine le concept des odeurs trouvées, tout comme les artistes prélèvent des objets trouvés dans le quotidien et les exhibent dans un contexte « noble » afin de déplacer à la fois notre perception de ces objets et leur contexte (une galerie, un musée, l’idée même de beaux-arts) depuis le geste inaugural de Duchamp signant « R. Mutt » un urinoir rebaptisé « Fontaine ».
Les concepts d’Astuguevieille en parfumerie ont été profondément novateurs, mais leur impact, du moins pour les plus radicaux d’entre eux, limités à sa propre œuvre – bien que composés par Mark Buxton, Yann Vasnier, Bertrand Duchaufour, Antoine Lie, etc., les parfums CdG, c’est bien sa signature qui s’impose. Seuls, sans doute, État Libre d’Orange et CB I Hate Perfume ont ouvertement joué de cette notion du beau-laid ou du noble-quotidien (Antoine Lie compose d’ailleurs à la fois pour CdG et ELd’O). Cependant, plusieurs idées développées chez CdG, notamment le traitement des notes boisées, épicées et encens, se sont diffusées plus largement dans le mainstream.
Est-ce pour cela que je n’arrive plus à lire les CdG ? À vrai dire, j’ai été passablement perturbée par les deux Undercover, Holygrace et Holygrapie, dont les notes douceâtres illustraient l’inquiétante étrangeté des cyclopes en peluche bricolés par le designer d’Undercover, Jun Takahashi. Les parfums, répondant au visuel, dévoilaient le mal qui se cache sous le kitsch – en l’occurrence, l’idée japonaise du « mignon », massacrée avec dextérité par Takahashi.
Mais lorsque j’ai reçu un échantillon du dernier CdG, Wonderwood, ma réaction n’est pas allée au-delà de : d’accord, du bois. Ou, comme l’annonce le communiqué de presse : « une overdose positive de bois, de notes boisées et de constructions boisées synthétiques ». Et en effet, la liste des notes convoque de quoi reboiser la moitié de la planète : oud, vétiver, cèdre, gaïac, cyprès, patchouli, santal… Au final, pas d’étonnement dans le résultat : un santal extraordinairement tenace (plus de 24 heures sur peau) mêle ses accents fumés à ceux, plus métalliques, du vétiver, le tout noyé dans le Cashmeran.
Mais dans le lancement de Wonderwood, le parfum n’est peut-être pas le principal enjeu. En fait, j’ai l’impression qu’il a plutôt servi de prétexte à la production de la vidéo promotionnelle réalisée par les Quay Brothers, reprise en lien un peu partout, et qu’on peut télécharger sur le site Wonderwood. « Quelqu’un qui aimait les bois plus que les mots ne peuvent l’exprimer » est une plongée d’une beauté saisissante dans les textures et les nuances du bois, dans son intimité, et c’est certainement l’un des plus beaux essais visuels sur un parfum jamais filmés.
Son éloquence même court-circuite, en tous cas en ce qui me concerne, le besoin d’une lecture plus poussée du parfum. La créativité, c’est là qu’elle se trouve. Après tout, dans le lancement d’un parfum, il n’y a pas que le jus : il y a aussi le packaging et la campagne, qui coûtent en général plus cher que le parfum lui-même.
C’est peut-être ça, justement, qui est exhibé dans ce lancement, comme il l’était déjà dans la vidéo de Jun Takahashi pour les Undercover.
Le visuel est toujours plus fort que l’olfactif.
Illustration: If de Philippe Mayaux.


