Lorsque nous avons parlé de Nuit de Tubéreuse, Bertrand Duchaufour m’a dit que le cuir était une note qu’il souhaitait explorer, parce qu’il ne s’y était attaqué qu’une fois, dans Bois d’Ombrie.
La bonne nouvelle, c’est que c’est fait.
La mauvaise, c’est que le parfum n’est disponible pour l'instant qu’à l’atelier parisien de la joaillère Ann Gérard, pour qui il l’a réalisé. Elle le propose à ses clientes dans des flacons façonnés par un artiste verrier, en concentration extrait, en attendant de résoudre le problème d’une fabrication en quantité plus importante, après quoi elle le vendra sur son site -- où vous pouvez découvrir, en attendant, ses superbes créations… Je vous tiendrai au courant.
Comme l'astre qui lui donne son nom et la pierre de lune qui l’a inspiré, Pleine Lune est un parfum à chimères, insaisissable dans toutes ses métamorphoses.
Disque métallique lorsque l’iris monte à l’horizon – du vrai beurre d’iris, et ça se sent – crépitant de minuscules étincelles ozoniques-aldéhydées et de lueur vertes aromatiques : cédrat, bergamote, angélique et coriandre éclaboussés d’ambrette. Puis lune mauve laiteuse dans une brume de mimosa. Puis la lune rousse des moissons, lorsque la cassie se joint à l’iris avec ses relents animaux, chevalins, un peu gras, pour créer un effet de peau et de fourrure où l'on décèle peut-être aussi la note "cuir chevelu" du costus...
Au fil de son développement, cette Pleine Lune poursuit ses métamorphoses, lançant des reflets olfactifs affolants – miroitements laiteux et louches de la pierre de lune, feux éclatés de l’opale, moiré de pétale ou nacre de la chair. Sur la mienne, c'est la pêche qui s'exprime, suscitée par la facette fruitée de l’ambrette, le sucré confituré de la carotte et l’aldéhyde C14. Mais au moment où je tente de capter le fantôme d’Iris Gris, il s’évanouit et c’est un jasmin qui éclot entre l’iris et le pêcher, ajoutant les accents minéraux des indoles à l’accord cuir... Au sillage, c'est un autre parfum qui se profile:bonbons à la violette dans un nuage d’iris poudré et de muscs blancs où miroitent les facettes musquées de l’ambrette et l’angélique. Puis, tandis que le parfum s’enfonce dans un accord lacté de santal, de musc et de vanille – dont Bertrand Duchaufour semble avoir fait large usage récemment, du moins dans Havana Vanille et Nuit de Tubéreuse, en plus d’un effet « lait condensé » dans Amaranthine – le styrax tire de nouveau les notes de fond vers le cuir.
Je ne jurerais toujours pas que c’est du cuir, mais comme le cuir est une construction de parfumeur et qu’il y en a donc autant d’interprétations que de parfumeurs, autant dire que c’est le cas. Mais un cuir tout en douceur, presque une peau de femme... Un cuir qui appelle la caresse.
Les Parisiens peuvent découvrir Pleine Lune, ainsi que les créations d'Ann Gérard, à la galerie Elsa Vanier, 7 rue du Pré-aux-Clercs, 75007 Paris, jusqu'au 25 juillet. Vous auriez tort de vous en priver.
