jeudi 5 juin 2008

Le mythe de la myrrhe



« Théias, roi d’Assyrie, avait une fille nommée Smyrna (ou Myrrha). Aphrodite la prit en haine, car Smyrna négligeait de lui rendre hommage. Elle inspira à la jeune fille un amour passionné pour son père. Avec l’aide de sa nourrice, Smyrna réussit, en trompant son père, à coucher avec lui, douze nuits de suite. Quand Théias comprit ce qu’il avait fait, dégainant son poignard, il se lança à la poursuite de Smyrna. Théias allait l’atteindre quand elle supplia les dieux de la rendre invisible. Ils en eurent pitié et la métamorphosèrent en un arbre appelé smurna (ou murrha), l’arbre à myrrhe. Neuf mois plus tard, l’écorce de l’arbre se brisa et il en sortit l’enfant qu’on appelle Adonis. Il était si beau, alors qu’il était tout jeune, qu’Aphrodite le cacha dans un coffre pour le dérober aux regards des dieux et le confia à Perséphone. À peine celle-ci eut-elle aperçu Adonis qu’elle refusa de le restituer à Aphrodite. Zeus fut chargé d’arbitrer le conflit ; il divisa l’année en trois parts : Adonis en passerait seul un tiers ; Perséphone en recevrait un autre ; le dernier serait pour Aphrodite. Mais Adonis accorda en plus à cette déesse sa part propre. Plus tard, au cours d’une chasse, Adonis périt sous les coups d’un sanglier. »

Panyassis d’Halicarnasse (5ème siècle av. J.C.), cité par Marcel Détienne.


Ainsi naît et meurt Adonis, l’amant-parfum, issu de la pire des transgressions sexuelles, l’inceste, aimé dès le berceau par deux déesses qui se le disputent, mort stérile à l’orée de l’âge d’homme comme tous ceux qui s’adonnent trop, et trop tôt, aux plaisirs des sens…
Dans Les Jardins d’Adonis, le remarquable ouvrage qu’il consacre au mythe d’Adonis et à l’usage des aromates, l’historien Marcel Détienne souligne l’ambiguïté de la perception du parfum dans la Grèce antique.

D’une part, les aromates, substances incorruptibles qui se consument tout entières dans le feu – et donc, à l’antithèse des chairs mortelles des hommes et des animaux, ou de la substance putrescible des plantes -- établissent un pont entre le monde terrestre et celui des dieux. Les plus précieuses d’entre elles, encens et myrrhe, sont en effet offertes aux puissances de l’Olympe lors des sacrifices : les immortels se délectent de leur odeur divine, si proche de celle qu’ils répandent…
D’autre part, lorsqu’ils sont utilisés à des fins de séduction, ces aromates basculent du côté de la négativité. Les femmes qui s’en parent pour affoler les sens de leurs amants usent de tromperie ; en mimant la beauté divine, elles détournent les aromates de leur fonction première et épuisent l’énergie sexuelle de leurs partenaires. Les époux qui en usent commettent un acte pervers, puisqu’il déborde du côté de la lascivité, alors que le mariage a pour but de produire des héritiers légitimes, et non de détourner les hommes de leurs devoirs civiques et religieux... Les courtisanes, les concubines et les prostituées qui s’en parent – et qui, elles, ne peuvent avoir d’issue légitime – se situent, comme Adonis, du côté de la stérilité. Les rites par lesquels elles rendent hommage au demi-dieu le soulignent. Lors des Adonies, ces femmes et leurs amants ou clients plantent de petits jardins dans des pots ou des paniers, qu’elles exposent au soleil en pleine canicule, dans une sorte d’inversion des rites de fécondité de la terre. Ces plantes vite poussées meurent aussitôt, et les jardins d’Adonis, flétris, sont jetés dans l’eau stérile des fontaines ou de la mer. Ce rite se double d’une simulation de récolte des aromates, descendus des toits par des échelles et brûlés dans des fêtes bien arrosées, où tous les excès de la chair sont permis, recherchés.

La myrrhe est donc une substance paradoxale, à la fois incorruptible et corruptrice, sacrée et périlleuse, dont la naissance est marquée par une transgression maximale aboutissant à une mort tragique. Dans Les Jardins d’Adonis, Marcel Détienne ne manque d’ailleurs pas de souligner que le sang versé par l’amant parfumé, blessé mortellement par un sanglier, a teinté de rouge les anémones… fleurs sans parfum.

Le parfum utilisé à des fins de séduction – le parfum d’Adonis -- est donc, dès la naissance de la culture occidentale, affecté d’une connotation négative. Le christianisme la reprendra à son compte, contrairement à l’Ancien Testament où figurent largement les amants délicatement parfumés. L’ambiguïté persistera tout au long de l’histoire, et l’anathème n’a jamais tout à fait disparu ; il semble même en voie de recrudescence – qu’on songe à la vague d’interdictions de porter du parfum qui sévit dans certains bureaux américains, voire dans les édifices publics de villes entières comme Halifax, au Canada. Il n’est pas interdit de voir dans ce puritanisme qui se cache sous des oripeaux médicaux – celui des « sensibilités chimiques multiples » -- une lointaine réminiscence de la méfiance des anciens Grecs envers les artifices de la séduction…
Image: L'accouchement de Myrrha, Plat en majolique (XVIe s)Paris, musée du Petit-Palais, courtesy http://www.mediterranees.net/

mardi 3 juin 2008

Yves Saint Laurent: "Women adore the forbidden"


Covering monsieur Saint Laurent’s shows in the last years of his career was no easy task, as I came to discovere. The garments were still achingly beautiful and the lines, perfect: but what was there left to say that hadn’t been written a hundred times? The young prince of fashion, the revolutionary who had put women in trousers like Chanel put them in black, the pioneer of chic ready-to-wear for Bohemian Parisians, was singing his swan song…


But in truth, he had turned his back a long time ago – at least since the middle of the 70s – on what had made his reputation as an iconoclast, as the couturier of the sexual revolution.
The man France mourns today had become a living monument who lived in hiding, a piece of the national heritage just like the Eiffel Tower: the last of the great couturiers (notwithstanding Karl Lagerfeld’s opinion on the matter: he took exception to Pierre Bergé’s statement, but his true and considerable talents reside elsewhere).


Saint Laurent’s legacy is, of course, not limited to fashion: he leaves us a series of great perfumes, at least one of which, Opium, was as revolutionary in perfumery as le smoking was in fashion.


"Y, Yves Saint Laurent’s invisible dress"


His first fragrance, launched in 1964 – three years after opening his own house – is still firmly anchored in couture codes. In the post-WWII period, every couturier has his/her chypre, from Balmain (Jolie Madame) to Balenciaga (Quadrille) and from Carven (Ma Griffe) to Dior (Miss Dior, Diorling, Diorama), the house where the very young Saint Laurent made his debut and which he headed after the death of its founder. Even mademoiselle Chanel had given in to the trend with a masculine chypre, Pour Monsieur.
Y is in many ways the ultimate expression of this style: the very quintessence of chypre, itself a quintessence of couture perfumery at the time. Held up by its bergamot-labdanum-oak moss structure like a couture suit is by its corseted construction, as dry and cool as a summer wool, Y has the bourgeois chic of a pretty Parisian who hasn’t run wild yet with the Swinging Sixties.


"Rive Gauche is not a perfume for subdued women"


It is only after having freed himself from the shackles of pure couture to start his ready-to-wear line (in 1966, the year in which he would also design the first tuxedo suit for women), that Yves Saint Laurent launches a fragrance that reflects his freewheeling, seductive image. The French slogan of Rive Gauche (1971) is: “Rive Gauche is not a perfume for subdued women”. The elegant predator displayed in the ads – a scarlet-nailed hand smashing a bottle of Rive Gauche against a glass table, a playful redhead chatting up a man on a café terrace – is his tuxedo-wearing woman, appropriating masculine boldness without losing her feminity.

Inspired by Paco Rabanne’s Calandre, which smells of sex on a car hood, Rive Gauche -- composed by Jacques Polge when he still worked for Roure Laboratories, before his Chanel tenure – is an aldehydic floral in the tradition initiated by Chanel N°5, half a century earlier. But the codes of couture elegance are shaken up by the mocking, ballsy metallic and tarry notes that liven up the classic rose heart.
Yves Saint Laurent once said that if Chanel had given women their freedom, he had given them power. Rive Gauche is a fragrance for women who wear the pants, women who drive, women who flirt openly and freely.



"Opium, for those addicted to Yves Saint Laurent"

Conversely, Opium (1977), despite its transgressive allure, expressed Yves Saint Laurent’s retreat towards exotic, unreal dream worlds. Stating he wanted a fragrance for “the empress of China”, he abandoned the Left Bank and its liberated Parisiennes.
Admittedly, Opium would not have been possible without the counterculture of artificial paradises discovered by the couturier in the 60s, along with Marrakesh. But the woman “addicted to Yves Saint Laurent” has dropped the keys to power to lean back languidly on the gold-embroidered cushions of his Chinese den, where she rests after wild nights at Studio 54 or Le Palace. Yves Saint Laurent had presented, the previous year, his sumptuous “Russian Ballet” collection: with it, couture becomes a spectacle, breaking away from the daily life of women to set off for imaginary lands, and swapping freedom for addiction… Opium, an undeniable success in both marketing and perfumery, marks the end of the sexual liberation era, after a last, hedonistic fling.


"All of Paris in a perfume"

The third iconic perfume of the house, the grand Paris, a bouquet of roses emphasized by relatively new molecules, damascones (isolated in 1967, synthesized in 1972, and used for the first time in perfumery in Guerlain’s Nahéma). Damascones have the property of boosting the smell of roses: they make them burst into a spectacular bouquet. Sophia Grojsman, then a young perfumer at IFF, is chose to compose a “very nostalgic” perfume, according to Yves Saint Laurent’s instructions. She underlines her giant rose – as outsized as 80s shoulder pads – with a touch of violet. The result would be old-fashioned if it weren’t for the incredible power of the sillage.

In a way, Paris expressed the transformation of Yves Saint Laurent into an institution. From then on, the city and the couturier became one: he was the very epitome of Paris, just as the Eiffel Tower shown in the ads for Paris, the fragrance… Choosing the rose, the very symbol of romantic love and of sweet smells – don’t we say “It doesn’t smell of roses” to talk about stink? – reinforced this option. Yves Saint Laurent, once a groundbreaker, appropriates the codes of romantic, bourgeois femininity. The Yves Saint Laurent suit, with its padded shoulders, is a staple of the 80s: so is Paris.




"Champagne, the perfume of success"


The last great feminine fragrance of Yves Saint Laurent composed under the couturier’s tenure is yet another bid to identify the couturier with the essence of Frenchness. Champagne, launched in 1993 and rechristened Yvresse (a word play on “ivresse”, “intoxication”, with Saint Laurent’s trademark “Y”) after a lawsuit by winegrowers, is a fruity chypre whose overripe notes are a far cry from the wine it claims as an inspiration. According to Luca Turin (in his first, French language guide), it comes much closer to the sweet, expensive Meursault.

This slightly decadent chypre is the last breath of an intellectual genre initiated with Coty Chypre over eight decades earlier, of which Y was probably the last non-referential utterance. Saint Laurent’s own Opium had already outmoded the genre: aquatic non-perfumes like L’Eau d’Issey or gigantic gourmands like Angel (both from 1992) thrust Champagne into the nostalgic realm of überfeminine fragrances.

The Champagne woman is just as nostalgic, dripping with red sequins against a red backdrop of theatre curtains: a diva. The first slogan is “The Perfume of Success”. Later, after being forbidden to use the name Champagne and before having re-launched under the name Yvresse, the fragrance was promoted as “My perfume, a tribute to women who sparkle”, then, alluding to the lawsuit but also to Opium’s provocative reputation, “Women adore the forbidden”…
It was by playing on this attraction for the forbidden, for transgression – in fashion and in perfumery – that Yves Saint Laurent built his stellar reputation: his myth. But these transgressions were expressed at the very moment in which women dared to push forward; the moment in which they could dare to do so without risking too much. Yves Saint Laurent, who was mischievous despite his crippling timidity, never wanted to put women in harm’s way.



Image: Yves Saint Laurent photographed by Jean-Loup Sieff (1971)






lundi 2 juin 2008

Yves Saint Laurent: "Les femmes adorent les interdits"

Couvrir les défilés de monsieur Saint Laurent au cours des dernières années de sa carrière devenait, je le sais d’expérience, de plus en plus difficile. Certes, les modèles étaient toujours somptueux, d’une ligne parfaite : mais qu’en dire de plus que ce qui en avait été écrit des milliers de fois ? Le jeune prince de la mode, le révolutionnaire qui avait mis les femmes en smoking comme jadis Chanel en noir, le pionnier du prêt-à-porter chic pour Parisiennes bohêmes, poussait son chant du cygne…
Mais en vérité, il avait depuis longtemps – au moins depuis le milieu des années 70 –tourné le dos à ce qui avait fait sa réputation d’iconoclaste, de couturier de la révolution sexuelle.

L’homme que pleure aujourd’hui la France était devenu un monument vivant qui vivait désormais caché, un élément du patrimoine national au même titre que la tour Eiffel : le dernier des grands couturiers (n’en déplaise à Karl Lagerfeld qui s’était offusqué de cette affirmation de Pierre Bergé, et dont le talent considérable ne réside pas tout à fait là…).
L’héritage Saint Laurent ne se limite pas, bien entendu, à la mode, puisqu’il nous laisse une série de parfums brillants, dont au moins un, Opium, a été aussi révolutionnaire dans la parfumerie que le smoking l’a été dans la mode.



"Y, la robe invisible d'Yves Saint Laurent"

Son premier parfum, lancé en 1964 – trois ans après l’ouverture de sa propre maison – reste fermement ancré dans les codes de la haute couture. Depuis l’après-guerre, tous les couturiers ont leur chypre, de Balmain (Jolie Madame) à Balenciaga (Quadrille) en passant par Carven (Ma Griffe). Dior, la maison où a débuté Yves Saint Laurent et qu'il a dirigée après la mort de son fondateur, en compte trois (Miss Dior, Diorling, Diorama). Même mademoiselle Chanel avait cédé à la tendance avec un chypre masculin, Pour Monsieur.
Y représente l’aboutissement de ce style, son épure : l’archétype même du chypre, qui est lui-même l’essence du parfum couture de cette période. Tenu par sa structure bergamote-laudanum-mousse de chêne comme un tailleur de haute couture par sa construction corsetée, sec et frais comme une laine d’été, Y a le chic bourgeois d’une jolie Parisienne que les Swinging Sixties n’ont pas encore dévergondée.
"Rive Gauche n'est pas un parfum pour les femmes effacées"

Ce n’est qu’après s’être affranchi de la pure couture pour lancer sa griffe de prêt-à-porter (1966, l’année où il crée son premier smoking féminin en haute couture) qu’Yves Saint Laurent ose un parfum plus conforme à l’image de liberté et de séduction qu’il projette. Rive Gauche est lancé en 1971 avec le slogan « n’est pas pour les femmes effacées ».
Et en effet, l’élégante prédatrice qui s’affiche dans les publicités – mains aux ongles rouge fracassant un flacon contre une surface de verre, rousse mutine flirtant avec un homme sur une terrasse de café – est bien la femme en smoking qui s’approprie, sans se départir de sa féminité, toutes les audaces masculines.
Inspiré par le Calandre de Paco Rabanne, parfum qui sent l’étreinte sur un capot de voiture, Rive Gauche, composé par Jacques Polge alors qu’il travaille encore chez Roure, s’inscrit dans la tradition des floraux aldéhydés initiée par Chanel N°5 un demi-siècle auparavant. Mais les codes de l’élégance couture sont bousculés par des notes métalliques et goudronnées bousculent, moqueuses et culottées, le traditionnel cœur de roses.
Yves Saint Laurent a dit un jour que si Chanel avait donné aux femmes la liberté, il leur avait donné le pouvoir, et ce parfum de femme en pantalon, de femme au volant, de femme dragueuse et affranchie qui ponctue de bleu roi ses tenues noires, reflète parfaitement cette nouvelle attitude désinvolte.
"Opium, pour celles qui s'adonnent à Yves Saint Laurent"

À l’inverse, Opium (1977), malgré ses allures transgressives, marque une espèce de repli de l’inspiration d’Yves Saint Laurent vers des terres exotiques, rêvées, irréelles. Ce parfum qu’il voulait « pour l’impératrice de Chine » quitte définitivement la rive gauche et ses Parisiennes affranchies.
Certes, Opium n’aurait pas été possible sans la contre-culture des paradis artificiels découverte dans les années 1960, découverte par le couturier à Marrakech. Mais cette femme « qui s’adonne à Yves Saint Laurent » a lâché les clés du pouvoir pour se renverser, alanguie, sur les coussins brodés d’or de son salon chinois, où elle repose après de folles nuits passées au Studio 54 ou au Palace. Yves Saint Laurent a présenté, l’année précédente, sa somptueuse collection « Ballets Russes » : il lance la mode-spectacle, entraîne une couture divorcée de la vie quotidienne des femmes vers des territoires imaginaires, troque la liberté contre l’addiction… Opium, réussite indéniable, tant sur le plan marketing que sur le plan artistique, referme la parenthèse de la libération sexuelle par une dernière plongée dans l’hédonisme.
"Tout Paris dans un parfum"

Troisième parfum icône de la maison, le grandiose Paris et son bouquet de roses exaspérées par des molécules relativement nouvelles, les damascones (isolées en 1967, synthétisées en 1972, utilisées pour la première fois dans un parfum dans Nahéma de Guerlain en 1979). Les damascones ont la propriété de booster l’odeur de rose, de la faire éclater dans un bouquet spectaculaire. Sophia Grojsman d’IFF est retenue pour composer un parfum qu’Yves Saint Laurent veut « très nostalgique » : elle souligne sa rose géante – aussi démesurée que les carrures des tailleurs 80s – d’un accent de violette qui serait désuet, sans la surpuissance de ce jus au sillage immense.
Paris marque, en quelque sorte, le virage « patrimonial » d’Yves Saint Laurent. Désormais, la ville et le couturier ne font qu’un : il en devient le symbole même, ce que souligne la tour Eiffel de guingois qui figure dans les publicités de Paris, le parfum… Le choix de la rose, la plus traditionnelle des fleurs, le symbole même de l’amour et de la bonne odeur – ne dit-on pas « ça ne sent pas la rose » pour parler de ce qui offense le nez ? – renforce cette option. Yves Saint Laurent, jadis transgressif, s’approprie les codes d’une féminité romantique et bourgeoise. Le tailleur Saint Laurent, largement épaulé, est une valeur sûre dans les années-fric : Paris aussi.

"Champagne, le parfum du succès"

Le dernier grand parfum féminin de la maison Yves Saint Laurent composé sous le règne du couturier joue à nouveau sur le registre du patrimoine français. Champagne, lancée en 1993, rebaptisé Yvresse en 1996 après un procès intenté par les producteurs de champagne, est un chypre fruité aux notes blettes bien éloigné du vin qui l’inspire et plus proche, dira Luca Turin dans son premier guide, d’un fond de Meursault…
Un chypre un peu décadent, dernier souffle d’un genre intellectuel initié par le Chypre de Coty près de huit décennies auparavant, et dont Y a peut-être été la dernière incarnation sans second degré… Famille qu’Opium avait déjà démodée et que les non-parfums aquatiques comme L’Eau d’Issey ou les gourmands géants comme Angel (tous deux de 1992), reléguaient par avance au registre nostalgique des parfums de femme-femme…
La femme qui l’incarne, pareillement nostalgique, est ruisselante de paillettes rouges, sur fond de rideau rouge théâtral : une diva. Le premier slogan : « Le parfum du succès ». Lui succéderont, après l’interdiction d’utiliser le nom Champagne et alors que celui d’Yvresse n’est pas encore trouvé, « Mon parfum, un hommage aux femmes qui pétillent », puis, en allusion au procès mais aussi à la réputation sulfureuse d’Opium, « Les femmes adorent les interdits »…

C’est en jouant sur cette attirance pour l’interdit, la transgression – tant sur le plan vestimentaire que dans le domaine de la parfumerie – qu’Yves Saint Laurent a construit son éclatante renommée ; son mythe. Un interdit formulé au moment même où les femmes osaient s’en affranchir, où elles pouvaient se le permettre sans tout risquer. Car Yves Saint Laurent l’espiègle sous ses dehors de grand timide, n’a jamais voulu mettre les femmes en danger.

samedi 31 mai 2008

The Corruption of White Flowers (IV): Beyond Love By Kilian



So many exclusive lines and niche brands popped up last year – Chanel’s Exclusives, Tom Ford Private Collection, L’État Libre d’Orange, and so forth – that I admit I turned up my nose on Kilian Hennessy’s L’œuvre noire. The perfumes were subtitled as though they weren’t able to choose between two equally provocative and slightly cheesy names ((Love/ Don’t Be shy ; Beyond Love/ Prohibited ; Liaisons Dangereuses/ Typical Me ; Cruel Intentions/Tempt Me ; A Taste of Heaven/ Absinthe Verte ; Straight to Heaven/White Cristal). The marketing prose definitely veered towards the purple spectre, summoning exalted cultural references from Faust to Freud and Byron to Baudelaire. Pschaw.


The purple prose has now been pulled from the brand’s website, which shows that the people at By Kilian may have been paying attention to snarky remarks from the perfumed blogosphere. So I decided to ignore my inverted snobbery, knowing that many of them had been composed by Calice Becker, who is no slouch (J’adore, Donna Karan Gold, Lancôme’s re-edition of Cuir, as well as Luca Turin’s beloved Tommy Girl and Beyond Paradise). A sweet, enthusiastic and knowledgeable S.A. from the Bon Marché counter convinced me to give them a try, and showered me with samples.
By Kilian’s tuberose wafted up from a scented strip for at least a week next to my keyboard, tempting me to try it first. I haven’t regretted it.

How many tuberoses does a girl need? And how many ways can tuberose be presented?
A lot, it turns out.
Beyond Love is different enough from Fracas, Carnal Flower and Tubéreuse Criminelle to consider adding it to my collection ASAP. Its aesthetics are distinct, veering on the hyper-realist. Instead of emphasizing the weird facets of tuberose absolute, as in the Serge Lutens, the tuberose itself is re-created with absolute, concreta and reconstituted accords (green and petal notes, according to the site, which unusually reveals a large part of the formula), and with a distinctly natural-smelling Egyptian jasmine absolute.


I don’t know if this fragrance goes beyond love, but if definitely goes beyond the options taken by its tuberose-y sisters. This is a high definition, digital rendition of the flower, seen from so close that all its details are amplified, more precise than in nature (according to Luca Turin, it is the most faithful to the actual flower).


An extreme slow-motion plunge into the very heart of the flower, whose buttery facet is reinforced by a coconut note, slightly lifted by a green accord, enriched by a musc and sclary sage (a vegetal substitute of ambergris) base. This is a tuberose crème, almost edible, a bit animalic, almost indecently exposed. It makes me want to roll naked in it.


Image: Tuberose by Erika Yoshida, http://www.flickr.com/

La corruption des fleurs blanches (IV): Beyond Love de By Kilian




Tant de lignes exclusives et de marques de niche nous ont déferlé sur le nez l’an dernier – Les Exclusifs de Chanel, Tom Ford Private Collection, L’État libre d’Orange, etc. – que j’avoue l’avoir levé (mon nez) sur L’œuvre noire proposée par Kilian Hennessy. Des parfums sous-titrés comme si on n’avait pas pu choisir entre deux noms à la fois transgressifs et un peu nunuches (Love/ Don’t Be shy ; Beyond Love/ Prohibited ; Liaisons Dangereuses/ Typical Me ; Cruel Intentions/Tempt Me ; A Taste of Heaven/ Absinthe Verte ; Straight to Heaven/White Cristal), ainsi qu’une prose marketing exaltée qui convoquait le ban et l’arrière-ban des références culturelles, de Faust à Freud en passant par Byron, Baudelaire et Yourcenar, avaient achevé de m’énerver.


Le texte a aujourd’hui été retiré du site web de la marque, signe que peut-être, chez By Kilian, on prête attention aux remarques émises ça et là dans la blogosphère parfumée. Restent les parfums dans leurs flacons et coffrets somptueux, qu’un snobisme inversé m’avait empêchée jusque là d’essayer… Sachant que certains d’entre eux avaient été composés par Calice Becker (J’adore, Donna Karan Gold, la réédition du Cuir de Lancôme, sans oublier Tommy Girl et Beyond Paradise portés aux nues par Luca Turin), je m’y suis enfin décidée, poussée par le très charmant et très enthousiaste jeune vendeur du Bon Marché, qui m’a généreusement offert tous les échantillons de la gamme.


Je ne l’ai pas regretté, du moins en ce qui concerne leur tubéreuse, Beyond Love, dont l’incroyable ténacité sur papier (une semaine au moins) embaumait, entêtante, les abords de mon clavier…


De combien de façons peut-on accommoder la tubéreuse ? Plusieurs, apparemment. Beyond Love est assez différent de Fracas, Carnal Flower ou Tubéreuse Criminelle pour l’ajouter à ma collection, car il relève d’une esthétique distincte, hyperréaliste. Ce ne sont pas ici les accords insolites de l’absolu de tubéreuse qui sont mis en valeur, comme dans le Serge Lutens, mais la tubéreuse même qui est recréée à l’aide d’absolu, de concrète et d’accords reconstitués (notes vertes et notes de pétales, indique le site, très disert et précis sur la formule), ainsi que d’un absolu de jasmin d’Égypte forcément naturel.


À cents lieues de ses sœurs précitées, Beyond Love est une représentation de la fleur en haute définition, vue de si près que ses détails sont amplifiés, plus précis encore que dans la nature (selon Luca Turin, c’est version la plus fidèle).


Une plongée ralentie à l’extrême au cœur même de la fleur, dont le côté beurré est accentué par une note de noix de coco, à peine levée par un accord vert, enrichie par un fond de musc et de sauge sclarée (substitut végétal de l’ambre gris). Une crème de tubéreuse, presque comestible, un peu animale, exposée jusqu’à l’indécence, qui donne envie de s’y rouler toute nue.


Image : Tuberose, a nocturnal flower, par Erika Yoshida, sur http://www.flickr.com/

lundi 26 mai 2008

The Corruption of White Flowers (III): Carnal Flower by Frédéric Malle Éditions de Parfums



With Carnal Flower, the man-eating tuberose is tamed by a refreshing dose of bergamot and melon – a perilous note if there ever was, ubiquitous in 90s aquatic fragrances like L’Eau d’Issey and now in the air freshener Febreze…

But fear not: the melon stays well in the background: Dominique Ropion has used it much in the same way as Edmond Roudnitska did in, say, Diorella and Le Parfum de Thérèse, to evoke the water in a flower vase.

Ropion, who has composed a series of expansive white florals (Ysatis and Amarige for Givenchy; Pure Poison for Dior; Flowerbomb for Viktor & Rolf), is said to have spent two years perfecting his formula for Frédéric Malle Éditions de Parfums. Again, the template was Fracas. The result is remarkably different.

Carnal Flower has the freshness of the cold storage room in a flower shop. In it, tuberose swaps some of its brazen vulgarity – however you love it, it is an in-your-face flower – for poised elegance. The medicinal greenness of eucalyptus underlines this sensation of broken stems oozing sap and cold air trapped between petals; a coconut note, already present in tuberose absolute, intensifies its buttery, almost gustatory sweetness, as does the orange blossom.
Thanks to this cool-warm effect, Carnal Flower may be worn equally in the dead of winter and in the summer heat, which allows white florals to bloom.

If Carnal Flower lives up to its promises of fleshly pleasures, it is much in the way of a Parisian belle de jour, veiling her secret pleasures under an impeccably cut Yves Saint Laurent frock. However, despite its well-bred airs, Carnal Flower is far from discreet: douse yourself in it, and your paramour will come out smelling of flowers. Trust me on this. Carnal Flower is a kiss-and-tell.

Image: Catherine Deneuve in Luis Buñuel's Belle de Jour (1967).

La corruption des fleurs blanches (III) : Carnal Flower de Frédéric Malle Éditions de Parfums


Dans Carnal Flower, la carnassière est civilisée et assagie par une dose rafraîchissante de bergamote et de melon – note périlleuse s’il en est car on en a abusé dans les étiques parfums aquatiques des 90s comme L’Eau d’Issey : aujourd’hui, elle n’évoque rien tant que le désodorisant Febreze.
Cependant, ce melon sait rester extrêmement discret, à la manière des notes similaires employées par Edmond Roudnitska dans, par exemple, Diorella ou Le Parfum de Thérèse. Il joue le rôle de l’eau dans un vase de fleurs, et c’est précisément à cet effet qu’a voulu parvenir le parfumeur Dominique Ropion.

Ce spécialiste des floraux expansifs (Amarige et Ysatis, pour Givenchy ; Pure Poison pour Dior ; Flowerbomb pour Viktor & Rolf), qui aurait consacré deux ans à affiner la formule pour Frédéric Malle Éditions de Parfums, a voulu évoquer en ouverture la fraîcheur de sève d’une chambre froide de fleuriste. Effet réussi : la tubéreuse y perd de son éclatante vulgarité, souvent difficile à assumer (n’est pas femme Fracas qui veut), pour y gagner en élégance. La verdeur médicinale de l’eucalyptus appuie cette sensation de bouffée d’air frais entre les pétales ; une note de noix de coco, déjà présente dans l’absolue de tubéreuse, accentue son côté un peu beurré. Ce chaud-froid lui permet d’être porté, curieusement, en plein hiver où ses notes mentholées s’accordent aux frimas, et en été où les parfums de fleurs blanches s’épanouissent le mieux.

Si Carnal Flower fait honneur à son nom qui évoque les abandons de la chair, c’est à la façon d’une belle de jour parisienne, qui voile ses écarts secrets d’une robe Yves Saint Laurent de coupe impeccable. Cependant, il ne faut pas se fier à sa discrétion : une femme parfumée de Carnal Flower laisse forcément son empreinte odorante sur la peau et les vêtements de son amant. Expérience à l’appui… Carnal Flower va tout raconter à Voici.
Image : Catherine Deneuve à Londre (1964), courtesy