lundi 7 mai 2012

Violettes violentes (une autre facette du printemps)



Exultat de Maria Candida Gentile lui a été inspiré par les vêpres de la basilique romaine de San Lorenzo in Lucina : ce parfum de bonbon à la violette imprégné d’encens, embaumé dans un coffret de cèdre, a la dignité généreuse et expressive de toutes les créations de la parfumeuse italienne.

Et pourtant cet accord ecclésiastique est aussi une réminiscence inconsciente de rites romains bien plus anciens : ceux de la fête de la déesse Cybèle, importée à Rome depuis l’Asie Mineure vers 200 av. J.C. et célébrés du 21 au 25 mars. On y célébrait la mort et la résurrection d’Attis, fils/amant de la Grande Mère  Cybèle, symboliquement sacrifié sous la forme d’un pin, choisi à la fois parce que cet arbre toujours vert ne souffrait pas la mort cyclique de l’hiver, et parce qu’Attis était mort sous un pin après s’être émasculé (geste reproduit par certains fidèles de Cybèle durant ses rituels orgiastiques). Le tronc du pin était enveloppé de bandelettes comme un cadavre, ainsi que de guirlandes de violettes, fleurs qu’on disait écloses des gouttes du sang d’Attis. Le 24 mars, la résurrection d’Attis marquait celle de la nature. 

Si je me suis rappelé le mythe d’Attis et Cybèle, c’est parce que j’ai récemment vu la reprise de l’Atys de Lully, opéra de 1676 qu’on dit avoir été le préféré de Louis XIV sur ses vieux jours, créé en 1987 par Jean-Marie Villégier et dirigé par William Christie avec Les Arts Florissants. Dans la version Grand Siècle du mythe, le pâtre Atys est aimé de la déesse Cybèle, mais il aime la nymphe Sangaride, qui doit épouser le roi des Phrygiens. La déesse de forces de la nature, parée comme une vierge baroque, chante « s'il faut honorer Cybèle/ il faut encor’ plus l'aimer ». Dans la mise en scène hiératique de Villégier, cet appel à l’amour frappe d’effroi car il rappelle ce que Cybèle exigeait de ses prêtres dans les cultes phrygiens et romains – le sacrifice sanglant de leur virilité… Atys est d’ailleurs le premier opéra de l’histoire à se conclure sur la mort de son héros. L'amour d'une déesse est son don le plus redoutable.

Dans le sillage de cette mise en scène magnifique et austère, j'ai réuni un petit bouquet de violettes qui déjouent l'image un peu mièvre de la note, et la tirent hors du registre lipstick où on la rencontre le plus souvent...

Violet Blonde de Tom Ford est l’un des lancements mainstream les plus intéressants de l’an dernier – Tom Ford sait choisir des compositions qui ont du caractère. Ce qu’il ne sait peut-être pas, c’est que cet accord entre une violette verte poivrée et un jasmin au bord de la confiture de banane n’est pas divin que parce qu’il sent bon : plusieurs saints catholiques auraient eux aussi senti le jasmin et la violette, de leur vivant ou après leur mort. Qui eut cru que Tom Ford était en odeur de sainteté ? Peut-être les religieuses en uniforme que j’ai vu à son comptoir du Bon Marché : elles achetaient une eau de toilette à leur aumônier pour la Fête des Pères.

Lady Shiloh de Hors Là Monde enveloppe aussi sa violette d’une bonne dose de jasmin, plus indolé cette fois et plongé dans un fond musc-patchouli qui transforme la Déesse Mère en baba chic échevelée avec du sable entre les doigts de pied…

Geste  d’Humiecki & Graef fait écho, de loin, à l’amour de Cybèle pour le berger Atys dans l’opéra de Lully (« Lorsqu'on est au dessus de tout / on se fait pour aimer un plaisir de descendre »), puisqu’il est censé s’inspirer de l’intensité de l’amour d’une femme mûre pour un homme plus jeune. Un mélange de violettes et de musc sombre, presque vineux, à la limite du chocolat noir, avec des accents métalliques et une senteur de chair vaguement inhumaine.

Bien entendu, dans cette botte de violettes violentes, on n'oubliera pas le Bois de Violette de Serge Lutens, éclats d'améthyste et de fruits ambrés encastrés dans une marquèterie de cèdre odorant...

Et voici la scène du sommeil d'Atys, images oniriques d'une beauté transcendante...Lorsque je l'ai vue pour la première fois, je crois que j'ai littéralement cessé de respirer jusqu'au bord de l'évanouissement.



Illustration : Stéphanie d’Oustrac chante Cybèle dans Atys de Lully, mis en scène par Jean-Marie Villégier (2011).




5 commentaires:

  1. Bois de Violette c'est un parfum qui marche a merveille au printemps. Pas mal de compliments et on m'a demande a deux reprises le nom de mon parfum dernierement, chose tres rare pour un boise et quelle tenue!



    Emma

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  2. Emma, absolument, c'est la référence pour moi aussi.

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  3. Encore un article qui me parle: je suis allée voir Atys à l'opéra de Montpellier, du temps où j'étais encore étudiante, en 88 ou 89, je ne sais plus. J'avais l'opéra en entier sur un support de l'âge de pierre (cassettes !!!). Ce fut un choc visuel, avec la mise en scène, les costumes, les ballets. Le metteur en scène était venu à la fac nous faire une conférence, et je me souviens qu'ils nous avait décortiqué certains passages de sa mise en scène dans lesquels il y avait incorporé des codes de l'étiquette de Versailles au temps de Louis XIV. J'ai encore dans les oreilles la voix poignante de Cybèle (chantée par Guillaumette Laurens) "Atys ne m'aime pas" qui me fait pleurer plus d'une fois !

    La deuxième, c'est la violette avec laquelle j'ai une histoire d'amour particulière: la première que je l'ai découverte, c'est avec "Bois de violette" de Lutens, en même temps qu'Ambre Sultan. J'accompagnais une amie aux Salons du Palais Royal. Elle portait Bois de violette, moi par respect pour elle, j'ai attendu avant de me l'approprier. Mais le choc olfactif, c'est le jour où son mari le lui "a piqué" pour s'en parfumer, et là, c'était "transcendant"!

    Et il n'y a pas longtemps, je suis retombée en amour avec la violette en découvrant "Dans tes bras". Sur moi, il n'a jamais senti la champignonnière. Mais la violette réhaussée de sous-bois et mousse.

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  4. Ambre Rouge, je vous envie d'avoir assisté à cette conférence de Jean-Marie Villégier, ça a dû être passionnant... Et je partage votre amour de Bois de Violette, qui m'a également fait forte impression lorsque je l'ai découvert, en même temps que les Salons Shiseido Palais Royal, en 1992...

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  5. Turin parlait de l'ancienne version de "Violette précieuse" de Caron, comme d'une bonne illustration entre la violette champêtre, et la facette bonbon dur. Touchante.
    Je voudrais la sentir. Si elle avait la même maestria que "royal bain de champagne", elle vaut le détour.

    J'aime beaucoup les bonbons de violette cristallisée, comme on les trouve au palais royal (ou chez la confiserie Florian).
    Je me demande si des arômes artificiels participe au goût de ce miracle de bonbon, lui qui restitue et la fleur, et le bonbon, et presque l'éther entre les deux.

    Je trouve mon plaisir olfactif dans les facettes violette des iris plus que dans les violettes elle-mêmes.
    ("après l'ondée" "iris pallida" (l'AP))
    1000, qui est un parfum que je ne manque jamais d'admirer sans jamais tomber vraiment amoureux, contient une violette bonbon dur en ses débuts.
    Ou plutôt contenait, je crois que la limitation sur l'anis étoilé a déboulonner cet accord : violette (ionone) + anis + poivre.

    En violette violette, il y a attrape-coeur, où une violette s'accroche en tête sans être détronner par tous les ingrédients de la composition. D'ailleurs c'est drôle, ça fait une évolution : violette-rose, violette-iris, violette-ambre, violette-accord crinière de cheval.

    Insolence EDP est pas mal : subtil, distinct, tenace, et ultra ultra diffusif. L'accord est presque salin (comme avec l'accord musc + sel de la base animalis), on croirait sentir les effluves de clore des gens qui reviennent de la piscine, mêlé à une violette qui a la lumière rose des néons.

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