dimanche 25 juillet 2010

Edmond Roudnitska le disait déjà..




Vous pensiez que la subordination de la créativité au marketing, la tyrannie de focus groups, la recherche du bénéfice rapide au détriment du beau produit soigneusement mis au point et auquel on laisse le temps de s'installer, tout cela remontait, allez, aux années 80 post-Opium?

La lecture d'Une Vie au service du parfum, recueil d'articles et de conférences d'Edmond Roudnitska (Thérèse Vian Éditions, 1991) nous détrompe: ce grand parfumeur visionnaire dénonçait ce qu'on appelle pudiquement les "dérives" du marché dès la fin des années 50, que nous nous figurons encore être l'âge d'or de la parfumerie! Il est vrai, lorsqu'on en étudie l'histoire, que les très grandes créations, celles qui ont fait date en proposant de nouvelles formes ou des notes originales -- plutôt que de belles interprétations de formes existantes -- se sont faites rares dans les années 60 et 70. L'explosion des années 60 -- révolution des moeurs, féminisme -- ne s'est que fort peu traduite par une révolution dans les flacons! Comptez ce qui était vraiment neuf à l'époque...


Eau Sauvage, forcément. Chamade, la plus belle expression de la note verte jacinthe-galbanum-cassis bourgeon qui exprimait la jeunesse. Rive Gauche, mais en l'occurrence, c'est plutôt Calandre qui a innové et lui a servi de modèle, avec son sulfureux oxyde de rose. N°19 et Cristalle. Puis de nouveau Roudnitska avec Diorella.

M. Roudnitska avait déjà raison. Quel dommage qu'il n'ait pas été plus entendu...


Un flot d’articles douteux… dès 1959


« Les échecs de ces vingt dernières années, s’ils n’ont pas servi les Maisons qui les ont essuyés, se sont finalement surtout retournés contre les beaux parfums qu’on ne saura bientôt plus apprécier. Le public harcelé par tant de marques, abusé par un flot d’articles douteux qui faussent son jugement et son goût, s’habitue progressivement à des productions médiocres ou banales. Le consommateur en arrive ainsi à perdre le respect qu’il éprouvait jadis à l’égard du beau parfum considéré jusqu’alors comme un joyau. »


L’ascension des commerciaux… dès 1965


« Si les compositeurs continuent de composer, ils ne détiennent plus le pouvoir de décider du choix et du lancement d’un parfum. Les grands créateurs du passé étaient seuls maîtres de leur affaire ; ils créaient et comme ce sont eux qui décidaient, ils disaient à leurs services commerciaux : vendez ça. Aujourd’hui, les services commerciaux, trompés par des analogies gratuites avec les succès remportés dans d’autres domaines de l’économie, imposent leurs vues aux techniciens en leur disant : faites-nous ça. »


« Les grands parfumeurs du passé savaient accepter un délai pour qu’un nouveau parfum s’installe et s’impose. Mais une fois en place, celui-ci y était pour longtemps. Aujourd’hui, si les responsables sont réticents devant les notes nouvelles et s’ils se cantonnent dans les notes alors en vogue, n’est-ce pas aussi avec l’idée, plus ou moins consciente, de faire tout de suite un chiffre, sans souci des lendemains ? »


Le triomphe du marketing… dès 1969


« Partant du marketing industriel et s’imaginant (…) qu’on connaît les besoins du marché, on cherche à influencer les compositeurs pour leur faire produire ce qu’on croît être le goût du public. La plupart des compositeurs, faibles, las ou désarmés, font ce qu’on leur demande au lieu d’exprimer librement leur propre vision. Les promoteurs s’emparent alors du parfum, lui appliquent le traitement prévu par le marketing industriel et le transforment tout simplement en produit industriel. Et c’est ainsi, petit à petit, qu’on tue le beau parfum pour lui substituer des parfums non pas “commerciaux” (…) mais des parfums industriels préparés par des compositeurs désenchantés. (…) Ces produits (…) peuvent faire illusion tant que, dans l’esprit du public un moment abusé, l’image de marque l’emporte sur l’image du produit. »


Des talents étouffés… dès 1972


« En 1971, une douzaine de parfums ont été lancés en France ; de l’avis général peu sont dignes de notre réputation. Alors comment se fait-il que tout le monde soit d’accord pour juger qu’un parfum n’est pas bon, après son lancement, et qu’il ne se soit trouvé personne dans la Maison qui l’a lancé pour s’en aviser avant ? C’est que le système actuel de choix, car il s’agit d’un système, est défectueux. Il est même déplorable.

Lorsque je vois subordonner le choix d’une nouvelle composition à l’avis (combien superficiel) qu’auront émis cent, deux cents ou même cinq cents femmes, alors qu’il s’agit de plaire à des millions de femmes dans le monde quand on se veut un grand parfum, je crois rêver. C’est vraiment le triomphe et la glorification de l’irresponsabilité mais c’est aussi la négation de l’art et l’étouffement des talents.

Car des talents existent, j’en suis persuadé, qui non seulement n’osent pas s’exprimer mais auxquels on l’interdit. Comment leur en vouloir de ne pas oser avec toutes les pressions qu’ils subissent, après le véto que leur opposent des incompétents nantis du pouvoir de décision ? »


Pour mémoire, voici les parfums lancés en 1971. Lesquels auraient été prononcés médiocres ? Sûrement pas N°19 ou Rive Gauche…

Bigarade (Nina Ricci), Chicanes (Jacomo), Empreintes (Courrèges), Ho Hang (Balenciaga), N°19 (Chanel), Rive Gauche (Yves Saint Laurent), Sikkim (Lancôme), Via Lanvin (Lanvin), Vivre (Molyneux), Weil (Weil), Yves Saint Laurent pour Homme (Yves Saint Laurent).



Portrait d'Edmond Roudnitska prélevé sur le site de Frédéric Malle Éditions de Parfums

Propos reproduits avec l'aimable autorisation de Michel Roudnitska.


72 commentaires:

  1. Ce n'était que le début de l'engrenage, tous les éléments étaient déjà en place, je n'imaginais pas à quel point, et je pense que lui non plus n'aurait pas imaginé les conséquences actuelles! Un seul élément aggravant lui a échappé: les reformulations. Je n'ose imaginer sa réaction s'il voyait les mutilations infligées à ses chefs-d'oeuvre! Le désamour pour les classiques, c'est le plus triste, cette anecdote m'a marquée: dans un magasin, 2 femmes ont aspergé une mouillette de "Coco", l'ont immédiatement collée au nez, se sont exclamé "pouah!" avec une belle grimace et ont jeté la touche. Et quel est le mot employé dans 99% des cas par les clientes quand elles décrivent ce qu'elles recherchent? "frais"! La qualité principale d'un parfum, aujourd'hui, c'est qu'il doit avant tout ne pas déranger!

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  2. Clochette, on a reformulé à toutes les époques: toutes les maisons n'étaient pas aussi attentives à maintenir les formules et il y avait des variations, ne serait-ce qu'à cause des approvisionnements.
    Edmond Roudnistka fait d'ailleurs remarquer, dans un article des années 60, je crois, que Scandal, Rumeur et Prétexte de Lanvin ne pouvaient être appréciés comme à l'époque de leur lancement car ils avaient beaucoup changé.
    Mais il parle beaucoup de l'habitude que prend le public du médiocre, qui lui "gâche le goût".

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  3. Penser que l'industrie du parfum pouvait échapper aux diktats de l'industrie était illusoire. Et la démocratisation s'est accompagnée de vulgarisation, donc d'une certaine forme de médiocrité. Pour toute chose. Cela pose la question finalement de concilier art et rendement, création et production.
    Ce qui frappe, c'est la modernité de ces écrits. quel visionnaire, quand-même !

    Lala.

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  4. Lala, bien évidemment, il faudrait tout lire de cet ouvrage (même s'il y a des redites) car E.R. répond à cette question de la créativité par rapport à la rentabilité en précisant que:
    1) Les grands novateurs comme Coty et Daltroff étaient également de grands entrepreneurs;
    2) qu'un parfumeur, désirant atteindre son public, aura bien évidemment un souci commercial, mais que "commercial" ne veut pas dire industriel.
    3) Que les grands parfums novateurs des années 20 étaient *toujours* des best-sellers: cela reste le cas de Shalimar et N°5 encore aujourd'hui. Cette pérennité n'est-elle pas la preuve qu'un parfum répondant aux critères de la création artistique peut *aussi* trouver son public?

    Mais je sais que je prêche une convertie! ;-)

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  6. Oui, bien sûr il le disait déjà dès les années 60 et ces propos sont repris dans "Le Parfum" chez Que sais-je ? qui a connu plusieurs éditions jusqu'en 1989 je crois.
    A la fin de cet ouvrage il me semble qu'E.R. nourrit quelques réflexions sur la distribution et la nécessité de scinder la commercialisation des parfums selon leur visée (créatrice et commerciale).
    Quand on sent les dernières grandes sorties Chanel on se dit qu'un seuil irréversible a été franchi et que la création de la gamme "Les Exclusifs" cristallise cette parfumerie à deux vitesses.
    On ne peut quand même s'empêcher de penser qu'ER a un jugement bien dur sur les parfums contemporains de ses écrits : en 71 bien sûr mais aussi dans les années 80. Pourrait-on lancer un Coco aujourd'hui ?
    Je me demande comment on appréciera un J'adore dans 20 ans ?

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  7. Thierry, je n'ai pas encore relu le Que Sais-je? (j'ai réussi à en trouver un exemplaire à... Ottawa, que j'ai photocopié) mais il me semble qu'E.R. était gêné par la surpuissance des parfums des 80s.

    Quant à cette parfumerie à deux vitesses, je ne crois pas qu'il préconisait la mise en place de gammes exclusives extrêmement onéreuses: en son temps, il y avait une très belle parfumerie "mainstream" dont il tenait à maintenir la qualité... Mais dans son temps, les parfums se vendaient en parfumerie et dans les grands magasins, pas dans des self-service à la chaîne.

    Pour ce qui est de J'Adore... D'une certaine manière, il est si populaire et si copié qu'on pourrait le considérer comme un classique capable de perdurer -- le statut de classique ne peut s'acquérir que lorsqu'un parfum est très porté, et que donc la maison qui le fabrique a des raisons de le maintenir au catalogue!

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  8. JulienFromDijon26 juillet 2010 12:35

    "parfum industriel", le mot est lâché.
    Je parlais jusqu'alors encore de "parfum commercial", je comprends que je peux passer le pas pour "parfum industriel".

    C'est drôle de se dire que Roudnitska s'agaçait déjà qu'il y ai 12 nouveaux parfums lancés en une année.
    Actuellement, si on s'en tient aux marques de niches, aux bonnes marches de niche, elles nous gratifient de bien plus qu'une douzaine de nouveaux parfum par année.

    Je suis d'accord avec presque tout ce que Roudnitska avance, dans sa manière de critiquer toute la logique de la parfumerie commercial, avec un public qui s'habitue à la médiocrité.
    Néanmoins, je me méfie quand même, car la nostalgie peut faire parler comme un vieux con.
    Roudnitska a peut-être une vision trop idéalisé de la parfumerie d'avant.
    Ce n'est pas parce que les parfums était bien moins nombreux qu'il était forcément tous bons et plein d'âme, avec un parfumeur libre pour les imaginer.
    Qu'il défende la qualité artistique, c'est bien, mais il n'offre pas de solution, d'alternative. Je ne suis pas sûr qu'il me plairait de revenir à la parfumerie d'avant : elle était quand même emprunte d'un certain snobisme, l'offre était moindre, et les parfums moins abordable.

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  9. Visionnaire, oui... Ces propos remettent décidément en question l'idéal du "bon vieux temps"!
    Il est vraiment qu'Edmond Roudnitska plaçait la barre très haut...

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  10. Julien, "commercial" n'est pas un gros mot. Tout parfumeur, si artiste qu'il soit, veut atteindre un public: pour que ses créations vivent, il faut qu'elles se vendent, donc qu'elles soient aimées. Cela n'en fait pas pour autant des lessives, marketées comme des lessives par des lessiviers.

    Quant à faire un procès à M. Roudnitska parce qu'il n'offre pas de solutions: je signale que ces citations sont des extraits d'un livre qui compte des centaines de pages. Elles ne résument pas sa pensée. Il faut lire l'ouvrage.

    Mais quiconque étudie l'histoire de la parfumerie constate que la création de formes nouvelles y a été rare, et que pendant très longtemps, ce sont essentiellement les formes créées dans les années 20 qui ont dominé. Il y avait bien entendu des produits sans originalité et médiocres dans les années 20-30, mais visiblement, une plus grande possibilité d'innovation qu'à l'époque où E.R. s'exprime.

    Quant au snobisme... là, je ne vois pas, je n'y étais pas. Je constate plutôt que les maisons donnaient de beaux parfums, créatifs, sans les restreindre à un public capable de les trouver dans les capitales, à des prix extrêmement élevés, à partir des années 20. Et que les bourses plus modestes pouvaient en effet acheter des sent-bons à petit prix. Alors qu'aujourd'hui, trop souvent, on nous fourgue des sent-bons au prix fort.

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  11. Rafaèle, en effet, et c'est ce que je voulais souligner par ces citations: le ver était déjà dans le fruit depuis longtemps!

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  12. Même le petit "Que sais-je" de Roudnitska a été "reformulé", et réécrit par Jean-Claude Ellena.

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  13. Oui, Denyse, il se plaignait des parfums surpuissants des 80's, il ne savait pas que 20 ans plus tard domineraient les odeurs de shampoing et d'adoucissant pour le linge...
    Non, bien sûr il ne préconisait pas la création de marques à distribution confidentielle et prix élevés mais il fait allusion aux marques dont les points de vente sont limités (on pense à Guerlain dans Paris intra-muros à l'époque) et il cite des exemples de "parfumerie démocratisée" (Y Rocher, Avon, Bourgeois...) qu'il faut bien distinguer de la "belle parfumerie" comme il l'appelle je crois... Mais puisque Chanel sort désormais des produits qui pourraient très bien être affublés d'une marque nettement moins prestigieuse...
    On ne va pas faire parler les morts... mais bon quand on pense aux créateurs qui n'ont que rarement les moyens de s'exprimer on peut se dire que l'entreprise de Frédéric Malle va dans ce sens. Je pense particulièrement aux créations de Dominique Ropion pour cette marque sans commune à ce qu'il a pu créer par ailleurs...

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  14. L' « âge d'or » dans n'importe quel domaine artistique semble toujours se décliner au passé... tandis que, en perspective, l'année où au moins deux parfums sur douze sont devenus des classiques peut très bien se considérer bénite!
    L’industrialisation de la parfumerie correspond aux indications du marché ; tant qu’une démarche est rentable, elle sera réitérée… hélas, pas de surprises là dessus ! bien sûr, les amoureux d’une certaine type de parfumerie ne se reconnaissent pas dans ce marché, mais il y a un bourgeonner de maisons de /collections exclusives qui s’adressent justement à ces consommateurs délaissés par l’offre grand public.
    Cette parfumerie ne produit pas toujours des chefs d’œuvres, au contraire. Mais, on y trouve des petits bijoux parfumés, si on cherche bien…

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  15. Oui effectivement cette lecture a réveillé chez moi des échos de ce fameux petit Que sais-je !

    Même si ce Grand Monsieur de la parfumerie qu'est Edmond Roudnitska a évidemment raison sur le fond, je trouve l'esprit plus passéiste que novateur... Tout bouge, tout change même si ça n'évolue pas dans le bon sens, et ce dans absolument tous les domaines. Regretter le "bon vieux temps", cela se faisait déjà il y a des millénaires, on trouve des textes de Cicéron, Tacite et Sénèque qui font sourire tant ils sonnent modernes dans leur "Ah c'était mieux avant !".
    Mais c'est sûr que quand je lis votre passage où vous dites que les parfums étaient considérés comme des joyaux, cela me laisse songeuse, toute chose... Ceci dit, ils étaient réservés à celles qui pouvaient se les (faire) payer, maintenant toutes les femmes ou presque peuvent rêver dans les allées de SéphoraNocibéMarionnauDouglas et craquer sur un Dior ou un Chanel. C'est une avancée immense cette démocratisation.. et ce même si la qualité a baissé de plusieurs crans.
    alizarine.

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  16. oui c'est vrai qu'à l'époque de ma grand mère par ex, peu de femmes se parfumaient, c'était vraiment un luxe...
    alors qu'aujourdh'ui, même avec un niveau de vie peu élevé on peut se parfumer. le parfum s'est démocratisé. ceci dit c'est vrai que maintenant des "sent bon de moyenne qualité" se vendent à des prix exorbitants.

    En dehors de cette remarque, c'est vrai que Mr Roudnistska avait des propos très visionnaires et malheureusement très lucides sur l'évolution de la parfumerie. Et c'est vrai que les gens sont habitués à la médiocrité, je m'en rends bien compte autour de moi. Excepté quelques personnes plus sensibles, la plupart des gens ne s'aperçoivent pas qu'ils portent des "parfums shampoing" ou des parfums girly gourmands fruités totalement nuls.

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  17. Bah ce que je viens d'écrire ne me convainc pas moi-même... C'est l'apologie de "margaritas ante porcos" ! Où serait le progrès si effectivement les diamants étaient à la portée de toutes les bourses mais ne seraient plus maintenant que des strass !!!

    alizarine

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  18. Anonyme, en effet, je crois que les deux Que Sais-je auraient pu coexister, celui de Jean-Claude Ellena apportant des informations précieuses sur sa méthode, chose qui manque un peu dans l'ouvrage d'Edmond Roudnitska.

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  19. Thierry, en effet, on ne sait pas ce que M. Roudnitska aurait dit. Mais certains parfums sortant dans les "exclusifs" ou chez Frédéric Malle auraient certainement pu, à une autre époque, faire partie des lancements des marques de couturiers.

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  20. Zazie, voilà pourquoi je n'arrive pratiquement plus à m'intéresser au mainstream. Mais il me semble avoir vu des chiffres indiquant que le grand public aussi s'en désintéresse alors que le secteur "niche" est en croissance. Lorsque je parle à des non-initiés débordés et limité écoeurés par ce qu'ils trouvent dans les grandes enseignes, je me dis que le public n'est pas toujours si con que ça.

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  21. Alizarine, je suis loin d'être passéiste, sinon je ne parlerais que de classiques et de vintage. Je trouvais intéressant de signaler que ce dont nous nous plaignons aujourd'hui dans la parfumerie mainstream ne date pas d'hier. Et je trouve dommage que la créativité doive se réfugier la plupart du temps dans une sorte de ghetto alors qu'elle a longtemps été, même si ce n'était pas le cas de tous les parfums, la parfumerie "en général".
    Signalons tout de même en passant que Coty vendait des millions de boîtes de poudre L'Origan dans les années 30. Ce n'était pas un parfum alcoolique mais c'était un chef d'oeuvre à la portée de toutes les bourses. La démocratisation du parfum, c'est lui qui l'a inventée, et ce n'est pas d'hier.

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  22. Sophie, quand tout est parfumé, le fonctionnel tire vers le haut, la parfumerie fine tire vers le bas. Evidemment, les lessiviers sont aux commandes... Quand on n'a pas été exposé à des parfums qui demandent une vraie "écoute", on n'a pas la patience de les entendre. Le même phénomène se produit pour le vin.

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  23. Alizarine, je ne connais pas assez bien l'histoire du marché du parfum pour savoir quelle proportion de personnes pouvaient en effet s'offrir de beaux produits. Mais les concentrations plus faibles, "eaux de cologne" ou eaux de toilette, sont arrivées assez tôt sur le marché. Le beau parfum -- l'extrait à l'époque -- était sans doute considéré par beaucoup de femmes comme une parure des grandes occasions: cela accentuait sans doute le respect qu'on lui vouait?

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  24. Et il me semble que c'est Coco Chanel qui a confié au propriétaire de Bourgeois la fabrication et la distribution de ses parfums. Et que Bourgeois, c'est Soir de Paris, largement distribué et pas élitiste. Il se dit également qu'un nez dont on parle beaucoup ici a signé un parfum chez Yves Rocher il y a quelques années. Chroniqué très positivement sur des blogs nord-américains.
    Le goût n'appartient plus aux riches, y'a qu'à voir la manière dont ils décorent leurs villas ou dont ils s'habillent. Ils ne sont pas plus éduqués au goût et à l'odorat que nous, pauvres mortels moyens (enfin, je parle de moi et de mon compte en banque). Nous sommes saturés d'odeurs. Il faut nous rééduquer. En ce qui me concerne, j'avais presque oublié l'odeur de la gousse de vanille, j'en ai fendue une dans un bol de lait, et j'avais l'impression de tenir entre mes mains un élixir précieux. Mon nez était saturé de bain moussant et autres sprays chimiques. Et là, grâce à vous d'ailleurs, je découvre les fleurs. Y a-t-il une règle ? Faut-il taper dans le très confidentiel pour posséder un parfum magnifique ? L'industrie ne recèle-t-elle pas encore des merveilles ? Une solution: enfermer les milliardaires, rééduquer leur odorat, les libérer et les laisser imposer leur goût retrouvé à l'industrie: la masse suivra comme elle suit aujourd'hui leur vulgarité. Bon, c'est assez révolutionnaire comme méthode. Mais çà nous sauvera.
    Lala.

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  25. Lala, je connais déjà quelqu'un --l'homme le plus riche de France -- à envoyer dans ce camp de rééducation olfactif...
    Oui, il y a de très belles choses dans le mainstream -- Dior Homme, pour n'en cite qu'une. Mais tant qu'on s'obstinera à traiter le parfum comme une lessive, à subordonner la création qui prend parti aux diktats des talibans des écoles de commerce qui croient qu'on peut vendre Diorissimo comme un déodorant, tant qu'on ne fait pas confiance aux parfumeurs, comme le disaient Jean-Claude Ellena et Mathilde Laurent lors de la soirée de la Fragrance Foundation... On contribuera à cet oubli des belles odeurs, redécouvertes par la magie des compositions.

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  26. La dernière édition du Que sais-je écrit par Monsieur Roudnistka date de 1996.... A chaque édition, il y rajoutait des réflexions
    Je suis encore trop jeune pour parler de bon vieux temps...Toutefois en 15 ans, le marché c'est bien dégradé et le savoir faire fout le camps !

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  27. Anonyme, M. Roudnitska fait justement remarquer la très longue vie des classiques, ce qui fait qu'il y a encore, allez, 20 ans on était "connecté" à cette culture à long cycle. C'est donc quelque chose qui existait dans le cours de la vie de la plupart d'entre nous. Ce qui me désole, comme je le disais plus haut, c'est que même des gens cultivés, s'ils ne passent pas leur vie à lire les magazines féminins, n'ont aucune conscience qu'il existe une autre parfumerie que celle des Sephorionnaud... Donc même avec du goût, ils perdent le goût du parfum.

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  28. Plus que l'industrialisation c'est peut-être la concentration des entreprises qui tue le goût. Sephora fait partie du groupe LVMH. Comment peut-on espérer qu'ils aient envie de faire découvrir autre chose que les marques du groupe ?
    Merci de nous ouvrir à d'autres réflexions. Et de nous donner encore plus envie d'emprunter les chemins de traverse.
    Lala

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  29. Lala, vous ne croyez pas si bien dire. Non seulement les parfums LVMH sont-ils désormais regroupés sous l'égide de François Demachy, qui regroupe les achats de matières premières, mais le groupe "rapatrie" autant que possible des formules ne lui appartenant pas, notamment par la production de flankers comme Eau Sauvage Extrême, justement composé par E.R., et dont la production me semble-t-il n'est pas confiée au labo qu'il a fondé.
    Cette centralisation affecte aussi les grands labos lors d'achats et de fusions qui affectent la pluralité des styles.

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  30. lala, je rebondis sur vos propos en effet soir de paris était des un des rares parfums accessibles à l'époque.

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  31. Je suis justement en train de lire l'intéressant livre d'Annick Le Guérer Le parfum des origines à nos jours dans lequel celle-ci consacre un chapitre à ce grand "parfumeur-compositeur", comme il se définissait lui-même, "La croisade d'Edmond Roudnitska".
    Si seulement les autres parfumeurs, compositeur ou pas, pouvaient s'en inspirer, s'exprimer plus ouvertement et même s'unir pour défendre leur profession!
    vh

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  32. Vh, comme E.R. le signale dans son ouvrage , déjà à l'époque les parfumeurs, salariés, n'avaient plus voix au chapitre. Aujourd'hui moins que jamais, d' où le fait qu'aucun tollé ne s'est élevé contre l'Ifra...

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  33. Il est malheureusement fort à parier que la fusion touche un jour ou l'autre les marques de parfums de niche. Annick Goutal appartient au fonds d'investissement américain Starwood Capital (sauf erreur ?). Objectif avoué: atteindre les 50 millions d'euros de chiffre d'affaires. Et on a pu voir la tentation de se lancer dans les crèmes (avec un certain succès d'ailleurs) et même la lingerie (abandonnée depuis, je crois). Et Diptyque ? Qui se souvient de l'Autre ? Eliminé car pas assez rentable, par le fonds de pension anglais propriétaire de la marque. C'est une cercle vicieux. Un Honoré des Prés racheté par des affairistes new-yorkais (dont il s'est dangereusement approché géographiquement !) ou des Editions de parfums tombant dans le giron d'Arnault ? Quand on voit la fragilité de ces maisons.... Iunx est un cas d'école. Pfff, quasi envolé. Eh ben voilà, je suis déprimée.
    Lala.

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  34. Lala, n'oublions pas L'Artisan qui malgré de très belles réussites olfactives (et ça va continuer cet automne) semble se chercher... Mais côté réussite, Lutens appuyé par le géant Shiseido-- encore qu'il ait dit dans une interview que ses parfums ne lui survivraient sans doute pas.
    Mais Frédéric résistera! On y croit!

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  35. Lutens est un bon contre-exemple en effet. Encore que ces dernières années, on ne peut pas dire qu'il n'y ait pas eu inflation de nouveautés dont on aurait pu largement se passer, et qui ont, d'une certaine manière, galvaudé la marque. Mais vous avez tout à fait raison, le géant Shiseido a su conserver l'identité de la marque.
    Les "niches" ont-elles envie de résister ? Le but n'est-il pas, in fine, de pouvoir espérer revendre à prix d'or pour recréer autre chose ? Et après tout, s'ils ont envie de prendre leur retraite au Bahamas, peut-on leur jeter la pierre ? Nous mettons peut-être trop d'exigence dans ce qui reste finalement un commerce. Peut-être le percevons-nous comme un art alors que çà reste une histoire de commerce, certes sophistiqué, mais de commerce quand-même...sans que ce soit péjoratif, mais çà obéit à d'autres règles. Prenons le plaisir là où il est, peut-être faut-il tout simplement accepter d'être déçu, de voir des parfums disparaître, des marques perdre leur âme, pour pouvoir en découvrir d'autres.
    Bon, allez, Frédéric résistera au chant des sirènes des Bahamas !!
    Lala

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  36. Ah, Lutens ! Grand Maître ès subversion... n'était-ce pas lui qui déclarait détester la parfumerie de... Roudnitska ?

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  37. Lala, presque tous mes amis sont dans des professions créatives et AUCUN n' a envie de créer pour ses tiroirs : l'art est aussi un commerce, simplement, pour certains marchands, il existe aussi un souci de rigueur créative (F. Malle) ou un accord passé avec un créateur pour lui laisser de la liberté (Lutens), parce que ça marche commercialement sur ces termes-là.
    Après, oui, les maisons vivent et meurent. Mais tout le monde ne rêve pas des Bahamas!

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  38. Ah c'est la cata ! Même le bon vieux Narta des années 80 n'est plus le même... Mais si le constat est grave, peut on imaginer des solutions ? Par exemple une décision politique. La volonté de défendre une qualité et un engagement créatif. Une forme de label "Parfumeur créateur" qui assure un minimum de liberté créative... Bon, il faudra céder ce label à quelques marques de LVMH sinon ça va chauffer à l'Elysée mais c'est peut être un début d'idée pour changer les choses.

    Allez ! Si on cherchait des solutions...

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  39. Madiel, mais qui jugerait de cette liberté créative? Le parfum a loupé sa reconnaissance culturelle à l'époque Jack Lang, où on nageait dans le blé et où Guerlain était encore Guerlain, Caron encore Caron... L'industrie n'en a jamais voulu...

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  40. Je continue à penser que l'art répond à un besoin irrépressible de créer qui existe par lui-même en dehors de tout considération commerciale. Que les artistes aient envie de vivre de leurs oeuvres est une évidence. Mais c'est le marché de l'art, qui n'est pas l'art lui-même. L'oeuvre est unique, et du strict point de vue de son existence, elle se suffit à elle-même, alors que le parfum, par définition, est appelé à être créé pour être produit en grand nombre. C'est sa vocation première. Mais je partage entièrement votre opinion sur la rigueur créative de certaines maisons, la liberté laissée au parfumeurs. Et ce doit être difficile de concilier les exigences commerciales à la sincérité de la création.
    Lala

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  41. Lala, lorsque vous écrivez : "alors que le parfum, par définition, est appelé à être créé pour être produit en grand nombre" Pourquoi le parfum devrait-il être créé pour être produit en grand nombre ? Je ne suis pas contre la démocratisation du parfum, bien au contraire, mais pourquoi le parfum doit-il être uniquement et automatiquement produit en grand nombre ?

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  42. Lala, je ne considère pas que l'argument de l'unicité de l'oeuvre soit recevable. Une photo de Man Ray, une sérigraphie de Warhol, une litho de Picasso sont-elles moins de l'art parce qu'elle sont reproductibles ? Un livre, un album, reproductibles à l'infini, sortent-ils du champ de la création artistique? Non. C'est la démarche, l'intérêt d'une invention de forme, qui font oeuvre.
    Quant aux conditions de production: presque toutes les œuvres du passé ont été des commandes et encore aujourd'hui, un artiste qui prépare une expo le fait pour sa galerie; l'écrivain le fait pour son éditeur.
    Et quant au besoin irrépressible de création, il en est du parfum comme de tous les domaines artistiques: il y a de l'alimentaire, des croûtes, de la hype partout... Mais qui suis-je pour décider qu'une Annick Menardo, en entrant dans son labo pour écrire sur un brief de Dior, ne répond pas à une exigence intérieure aussi réelle de créer via les odeurs que David Lynch lorsqu'il tourne un film ou Matthew Barney lorsqu'il monte une expo?
    Le parfum est un médium qui permet la démarche artistique, mais comme tous ces médiums, il permet aussi le commercialisme le plus cynique.

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  43. Anonyme, c'est juste: qu'on écrive pour un parfum qui n'est destiné qu'à une personne, voire qui ne verra jamais le jour, ou qu'on compose un parfum diffusé très largement, le travail est le même. Encore une fois, dans le geste artistique, c'est la démarche qui prime.

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  44. Le parfum nécessite un support, il s'inscrit dans une industrie.
    L'art, ce peut être une installation ou une performance.
    Il peut avoir une portée politique, touche tous les champs.
    Le parfum s'adresse aux sens de l'individu. L'art ambitionne d'avoir un impact social.
    Le parfumeur espère que sa création touche un public, espère le séduire, pour pouvoir réussir sa commercialisation (et ce n'est pas un gros mot).
    L'artiste - dans l'art le plus contemporain - ambitionne d'agir sur le champ social, politique etc...L'art n'est pas là pour satisfaire une fonction déterminée. Quant à l'édition, elle ne produit pas forcément de l'art, mais aussi du divertissement. La littérature, c'est autre chose que tenir le lecteur en haleine sur 300 pages avec le Da Vinci Code.
    Et enfin, combien de chefs d'oeuvres exposés dans les musées qui n'avaient jamais été commandés, jamais vendus à leur époque et dont les auteurs sont morts dans l'ignorance et la pauvreté ?
    Je fais une différence entre création et art, le malentendu vient sans doute de là.
    Ce qui m'importe, c'est que la création soit privilégiée dans l'industrie du parfum, ce qu'elle n'est plus, sauf exception. Ce sont ces "exceptions" que nous estimons, pour le bonheur qu'elle nous apporte.
    Sur le reste, c'est un débat sans fin.
    Lala

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  45. Lala, j'aime vos points de vue et nous pourrions effectivement en débattre sans fin. Il m'arrive d'écouter des morceaux de musique en me disant ce n'est pas de la musique mais du bruit....

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  46. Lala, nous pourrions en effet en débattre sans fin mais je reste en désaccord avec la vision de l'artiste maudit, qui ne concerne qu'une période très courte de l'histoire de l'art, et encore. Van Gogh, que l'on cite toujours dans ces cas-là, aurait sans doute reçu la même reconnaissance que Monet ou Cézanne s'il avait vécu aussi vieux. Quant à la vocation politique ou sociale de l'art, elle n'est pas universelle: on la chercherait en vain chez Matisse ou Pollock.
    Encore une fois, la question est celle de la démarche de création de formes, qu'il s'agisse de Duras, Twombly, Gainsbourg, Hitchcock ou Roudnitska. Que le même médium puisse aussi permettre à Dan Brown, un peintre de la place du Tertre, une popstar débile, un faiseur de navets hollywoodiens formatés ou un mixeur de jus toxiques d'oeuvrer n'y change rien.

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  47. Merci pour cette juste démonstration, Denyse

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  48. C'est vous la Chef, Denyse sur ce blog :), et j'apprécie de pouvoir m'y enrichir, lire votre avis sur un parfum et pouvoir dériver sur ces discussions plus qu'intéressantes. Mais je suis têtue: l'art n'est pas un medium, ce n'est pas forcément la création de formes, et sa portée politique ou sociale - si elle n'est pas universelle - est au moins distinctive (Beuys, Moulène, Hatoum...). On n'achète pas un parfum parce qu'il empeste. En revanche, un artiste peut être consacré au niveau mondial parce que ses oeuvres rebutent, choquent, provoquent des sentiments haineux, bouleversent la vision du monde etc....L'art ne cherche pas à séduire. Il ne parle pas aux sens, il parle à l'intelligence humaine. Il n'a pas de limite de forme, de molécules, un parfum en a forcément, à un moment ou à un autre, il va devoir prendre en compte les exigences de l'industrie. Même le plus grand parfumeur, même avec la plus grande liberté, devra prendre en compte les limites de la chimie. Pas l'art. L'art n'a pas besoin de support. Bon, en même temps, ce n'est que mon opinion. çà n'enlève rien à l'admiration que je voue aux parfumeurs. Et au plaisir que j'ai à parcourir ce blog. Lala

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  49. Ou il serait plus exact de dire que l'art ne parle pas qu'aux sens. Bon, je vais aller boire un coup, moi. çà devient trop compliqué pour ma petite cervelle. Lala.

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  50. Lala, lors d'installations, de performances olfactives, rien n'empêche le parfumeur de déranger, de bousculer, de perturber...quant à l'olfaction, nous ne sommes heureusement pas que dans du sensoriel au sens strict mais bien dans du cérébral, de l'intellectuel...le parfum peut nous amener bien au delà de la séduction...le parfum ne se limite pas aux parfums à porter pour séduire. Se serait réduire son pouvoir de communication que de se limiter au côté glamour dans lequel le marché l'a enfermé

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  51. Lala, merci de me pousser dans mes retranchements! Ça me sert pour mon livre! En fait je discute souvent du sujet avec l'ami écrivain et critique d'art chez qui je séjourne en ce moment.
    J'admets que la visée commerciale du parfum tel que l'on y a accès aujourd'hui, qui doit en faire une senteur agréable, est une butée. Mais, pour être un peu de mauvaise foi, l'elixir de l'une sera le miasme toxique de l'autre. Cas d'école, Angel. D'autre part, l'immense majorité de ce qui se produit en arts plastiques peut se réduire au décoratif, même lorsque ce n'était pas l'enjeu de départ (un collectionneur peut vouloir un Lavier, un Agnès Martin, parce que c'est bien dans son salon). Par ailleurs, la dimension choquante que vous évoquez est assez recente à l'échelle historique: elle date de l'Olympia de Manet.

    Le parfum comme forme artistique a moins de 100 ans, et ce n'est pas parce qu'il a jusqu'ici pris une forme d'expression qu'il ne peut pas en avoir d'autre, comme
    l'indique l'auteur du commentaire ci-dessus.

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  52. "un collectionneur peut vouloir un Lavier, un Agnès Martin, parce que c'est bien dans son salon": là, on est d'accord à 100 % c'est pour cela que le marché de l'art peut parfois être considéré comme tuant l'art.
    Sur le reste, je vous laisse le dernier mot, mais ce n'est pas que j'ai abdiqué, hein ? ;)
    Lala

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  53. Lala, c'est exactement de ça qu'on parlait en dînant hier soir: de la façon dont le marché actuel déformait la production (on pourrait encore faire le parallèle avec le parfum).
    En tout état de cause, je n'aurai pas forcément le dernier mot car un autre commentaire pourrait bien relancer le débat! Watch this space... Et merci d'être une aussi stimulante partenaire de "polémique"!

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  54. Il y a aussi un point important que développe ER dans "Le parfum" : c'est l'impérieuse nécessité pour les maisons d'avoir un véritable directeur artistique.

    Je ne sais pas très bien si Jacques Helleu chez Chanel s'impliquait dans les parfums autrement que pour la publicité. Je ne suis pas sûr qu'il ait été remplacé...

    Quoiqu'il en soit, il me semble qu'ER mettait en avant comme qualité essentielle le "goût du beau", la culture générale en musique, arts plastiques, littérature...
    Autrement dit cette culture gratuite (extra parfumesque) n'est pas devenue sans valeur pour les maisons de parfums qui privilégient des profils très pointus (en marketing principalement) ?

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  55. Thierry, je ne suis pas certaine que le rôle de Jacques Helleu allait jusqu'à l'intervention sur le parfum, je ne crois pas. Ce que je sais en revanche, c'est que Jacques Polge est extrêmement cultivé. Malheureusement, je crois que je l'ai dit plus haut, l'Isipca consacre de moins en moins d'heures à la culture et à l'histoire et de plus en plus à la science et ce, pour obéir aux directives de l'Université. Nous risquons donc de voir de très bons techniciens incultes même dans leur propre domaine, alors que tous les parfumeurs que je connais s'intéressent vivement aux arts. Quant aux talibans des écoles de commerce, je préfère ne pas y penser.

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  56. Nous sommes bien dans l'ère du plus, pour encore plus et toujours encore plus. Du nouveau pour dire, du lancement bi annuel minimum rien que pour faire parler, l'APPARENCE...
    on est sonnés, noyés, hypnotisés des deux côtés...
    les parfumeurs répondent à des dizaines de développements parfums par semaine et ce durant des mois, parfois des années sans être certains que leur création sortira, sera choisie. Si elle ne l'est pas, la société de composition aura travaillé pour pas un sou, pour rien, nada...ils répondent à des marques capricieuses qui se croient souvent tout permis car elles ont la distribution et les médias avec elles...la folie des développements de la part des marques coûtent une fortune aux sociétés de parfumeurs . Si les marques avaient à rémunérer tous leurs caprices, elles y réfléchiraient à deux fois avant de demander d'écrire un parfum, de réaliser une modification ou de reformuler....et elles en auraient que plus de considération....
    Dans un tel contexte, les parfumeurs sont en majorité bien obligés de mentir pour s'en sortir. Il est trop rare qu'on leur offre le temps, les moyens, le risque, l'ouverture d'esprit de créer, d'inventer pour innover, de chercher, de rechercher. Dans une telle course, un tel marché fou, ils sont bien obligés de prendre en stock ce qui a déjà été lancé, d'en faire des mixages tels de bons dj commerciaux pour amortir les charges qu'on leur demande de supporter par exemple.
    Le système de rémunération des métiers de la Parfumerie (fabrication, analyses, contrôle qualité, manutention, composition, matière première, reformulation...) est faussé depuis trop longtemps et un jour tout cela va exploser ! Les fusions n'en sont-elles pas finalement le début de la preuve ?
    Que faudrait-il pour sauver La Parfumerie ? Monsieur Roudnistka apporte plusieurs solutions dans ses écrits et notamment celle des parfumeurs reconnus en tant qu'auteurs. Une reconnaissance qui leur permettrait d'être rémunérés non pas au volume de ce qui a été fabriqué, vendu mais à la valeur de la réflexion de leur écriture, de leur impact émotionnel et de leur renommée. Qu'un parfumeur travaille pour un gramme ou une tonne de parfum vendu, son travail est et reste le même...(à condition que l'approvisionnement matières premières puissent suivre !) La composition est une chose, la fabrication en est une autre et ainsi de suite tout au long de la chaîne.....
    Le pompon serait que ce soit finalement l'IFRA qui sauve la mise dans la mesure où elle impose un rythme de reformulation parfois plus qu'annuel sur un seul parfum. Un rythme excessif que ne va pas pouvoir supporter les sociétés de composition gratuitement longtemps. Ce qui les poussera peut être à demander rémunération !
    Esclaves, ils deviennent. La Parfumerie, ses Experts sont devenus les Esclaves de marques commerciales dont les décideurs ont trop souvent une culture olfactive trop souvent vide.
    Ce point de vue concerne également quelques marques de niche qui sont sans doute les pires en fin de compte. En effet, qui dit niche, dit petit volume alors comment va pouvoir compenser financièrement le parfumeur si il ne peut même pas se rattraper sur un volume ?
    car il faut le dire : Quelque soit l'avenir d'une écriture olfactive, lorsqu'un parfumeur lève la plume pour écrire pour une marque (quelle qu'elle soit) c'est gratuit !
    Parlons comme tout bon financier, responsable développement, décideur marketing... : "au lieu de parler de l'Esthétique du Parfum, de la Parfumerie dans le Système des Beaux Arts, revenons sur terre, sur le marché. Parlons peu mais parlons bien : parlons Fric". Le savoir faire, ça se respecte, ça se bichonne, ça se paie ! D'autant si il dispose de tous les éléments philosophiques pour être considéré tel un Art !
    Elise

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  57. Vous avez parfaitement raison, Elise, sauf que précisément, il y a une contradiction entre parler de rémunération et art. Tout à fait d'accord, le "savoir-faire" (qui n'a rien à voir avec l'art), çà se bichonne et çà se paye. Et nos préoccupations devraient être celle-là: permettre aux parfumeurs-auteurs de ne plus être des esclaves. C'est bien la raison pour lequel parler du parfum comme d'un art le dessert finalement. Restons concrets, oui: la création à finalité de marché, çà se paye. Effectivement. Mais on ne peut pas espérer cela pour les parfumeurs tout en parlant d'art. Un artiste ne sait pas par avance si son oeuvre sera vendue, ni à combien. Sans doute qu'il espère qu'elle le sera, en tirer un max, mais il n'en sait rien tant qu'il ne l'a pas mise sur le marché (je ne parle pas de la commande, qui reste rare, et le client doit aimer). On ne peut donc pas assurer à un parfumeur une rémunération digne de ce nom pour ses créations olfactives tout en le sacralisant comme artiste. Les parfumeurs sont de grands créateurs, plus ou moins doués, plus ou moins connus, plus ou moins indépendants, mais arrêtons de parler d'art tout en espérant que toute compositions soit rémunérée. Je ne suis pas certaine que cela leur rende service. Cela nous fait peut-être plaisir, parce qu'on a l'impression de leur témoigner ainsi une grande estime et pourtant....ériger leur savoir-faire en art (presqu'abstrait), c'est peut-être les desservir, finalement.
    Lala

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  58. Denise, vous écrivez: "on pourrait encore faire le parallèle avec le parfum".
    Exact. Et je ne dis rien d'autre: faisons des parallèles. (qui ne se rejoignent pas forcément) ;)
    Lala

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  59. Lala, Elise, comme il m'est de plus en plus difficile de taper mes réponses sur iPhone, j'attendrai mon retour à Paris pour poursuivre. Simplement ceci: j'ai assez bu, mangé et couché avec des artistes de toutes disciplines (quand je dit "art" je ne me limite pas aux arts plastiques) pour ne pas les sacraliser!

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  60. Merci Elise de ce témoignage, car je devine que c'en est un, même s'il est accablant car il confirme les pires craintes de M. Roudnitska. Il ne s'agit pas ici d'infirmer son postulat sur la nature artistique de la composition de parfum mais de faire état d'une situation qui le fait dériver de plus en plus loin des potentialités qu'il recèle et promettait à sa naissance. Une reconnaissance du statut d'auteur inciterait à plus de respect, mais on est loin du compte...

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  61. Lala, on pourrait faire une thèse sur le sujet. En tout état de cause, ce sera un chapitre de mon livre et je réfléchis à la possibilité d'en faire un article, car j'en ai longuement discuté avec mon ami critique d'art encore hier et il trouve qu'il y a matière! Comme je le réponds plus haut à Elise, ce n'est pas parce que les conditions de production du parfum se sont développées d'une certaine façon que cela infirme la potentialité de la composition à être un art, même s'il s'agirait plutôt pour l'instant de corriger les abus qui l'empêchent de se réaliser.
    De même, il ne s'agit pas de faire plaisir aux compositeurs en leur conférant le statut d'artiste, mais d'encourager une reconnaissance qui leur permettrait de l'assumer, tout en étendant le champ de la critique qui est extrêmement pauvre actuellement, y compris et surtout dans le domaine des "beaux-arts". Des démarches comme celles de Frédéric Malle ou de René Schifferle (LesNez) permettent de croire que c'est possible. Les échos que je rencontre lorsque j'aborde ce sujet dans le monde de l'art aussi.

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  62. C'est en anglais, mais voici un site où des parfumeurs indépendants ont rédigé un manifeste et réfléchissent sur leur art-métier...

    Très intéressant et le seul dans son genre.

    Food for thoughts en d'autres termes

    http://www.perfumism.com/manifesto.1.html

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  63. Anonyme, l'adresse du site que vous nous donnez est bloquée pq dangereuse (virus ou autres)..auriez-vous un autre moyen pour que nous puissions lire le manifeste dont vous nous parlez ?

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  64. C'est étrange parce que je l'ouvre sans peine. Vous y trouvez aussi des textes de créateurs s'exprimant sur le sujet.

    http://www.perfumism.com/home.2.html

    Si vous n'y arrivez pas, tapez sur google PERFUMism et vous devriez trouver facilement.

    En fait c'est le Suisse Andy Tauer qui a créé ce site de réflexion

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  65. Je connais ce site, dont l'ambition est tout à fait louable, mais qui semble peiner à trouver l'envergure à laquelle il aspire. Question de temps, sans doute.

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  66. Lala, sincèrement, n'y-a-t-il pas une confusion des métiers ? Oui, les distillateurs, fabricants de matières premières ou de concentrés de parfums ont un Savoir Faire. Oui, les compositeurs de parfums ont un travail Intellectuel et uniquement intellectuel... la composition est une oeuvre de l'esprit dans ce sens. Ainsi, le Savoir Faire des fabricants peut être rémunéré en volume mais celui des compositeurs doit aussi être rémunéré mais en matière grise et en parallèle au volume ! Pourquoi reconnaitre la composition de parfum telle une oeuvre de l'esprit, une oeuvre intellectuelle serait desservir la Parfumerie ? Le débat réside sans doute dans l'application que l'on en fait ? Elise

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  67. Elise, pour aller dans le sens de ce que vous dites, en effet dans la mesure où une oeuvre est une commande, il n'y a aucune raison de ne pas la rémunérer, je ne vois pas en quoi cela lui retire son caractère artistique.
    Le problème que vous soulevez dans votre commentaire précédent est que la multiplication tous azimuths, de plus en plus accélérées, des briefs à remporter, des modifications exigées par les clients à l'infini, empêche le travail de création. D'autant que ces clients sont souvent peu compétents pour juger du produit, bien que dans les labos, on puisse leur faire croire qu'ils ont un "nez" extraordinaire pour les flatter, et ainsi remporter le brief! C'est sans compter que des départements entiers des sociétés de composition sont désormais affectés aux reformulations exigées par l'IFRA, et ce sans rémunération supplémentaire: encore un coup porté à la création.
    Ce sont autant de ressources, de talents, d'idées, qui ne peuvent s'épanouir et faire avancer la création.
    Rémunérer ces travaux serait une manière de mettre un frein à cette frénésie.

    Je songe également qu'à cause des fusions, de plus en plus de parfumeurs se retrouvent sur le carreau et se mettront à leur compte en indépendants, donc rémunérés par création (en plus d'un pourcentage sur le volume de concentré fabriqué, ce qui revient, même si le statut n'est pas le même, à un droit d'auteur sur des exemplaires vendus). Je ne sais pas si ça change la donne, cela dit: il peut tout aussi bien arriver qu'un client demande un développement de gamme et laisse tomber en fin de compte...

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  68. Tout à fait Denyse...il peut effectivement arriver que la commande ne sorte pas et que finalement personne ne soit payé ! Pourtant, il y a eu commande...il s'agit donc d'un caprice qui doit être financièrement porté par le parfumeur-créateur ou la société de composition. Elise

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  69. Plus qu'une thèse, c'est une vie qu'il faudrait ! Car finalement, je crois que c'est la définition de l'art qui nous sépare. Et d'éminents philosophes se sont grillés les neurones sur la question, depuis des siècles.....alors ce n'est pas la petite amatrice que je suis qui pourra rivaliser d'arguments. Je suis sans doute trop influencée par un mari collectionneur et amateur d'art contemporain ;) Pour moi, une oeuvre de l'esprit n'est pas forcément de l'art. Mais on est d'accord sur une chose: toute création de parfum sur commande mériterait salaire. Quel que soit le nom qu'on lui donne. Désolée pour ce petit post tardif, j'étais en voyage en Italie où j'ai d'ailleurs découvert de jolis parfums, entre deux expos (çà, c'était pour vous taquiner). Lala

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  70. on est d'accord lala, oeuvre de l'esprit n'implique pas automatiquement que ce soit de l'art...et pour cause il n'y a pas que des oeuvres en parfumerie...Elise

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  71. "Je n'ai pas dit que tous les parfums sont des oeuvres d'art de première grandeur, tous n'y prétendent pas d'ailleurs, pas plus que ceux qui les composent ne revendiquent être des artistes puisqu'il semble même que quelques-uns s'en défendent.

    L'art n'est pas une obligation, il est seulement une belle possibilité."

    Edmond Roudnitska, "L'esthétique en question", 1978

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