jeudi 8 décembre 2011

Déjeuner Speed-Smelling d'IFF (2ème partie)



Voici la suite de mon post sur le déjeuner Speed-Smelling d'IFF au Plaza Athénée. Pour lire la 1ère partie, cliquez ici.

Dominique Ropion
Dominique Ropion songe également à remplacer les effets des matières premières animales. Je l’ai interviewé récemment pour un article sur l’oud pour Citizen K, puisque LMR vient de l’ajouter à son catalogue. Le problème des ouds disponibles sur le marché, explique Dominique, c’est qu’ils sont pratiquement tous adultérés. En s’associant à des producteurs laotiens, LMR s’est assuré un approvisionnement durable et d’une qualité constante qui permettra aux parfumeurs occidentaux d’intégrer l’oud à leur palette, non plus forcément pour créer des produits de style moyen-oriental sur le thème de l’oud, mais comme matériau à part entière. Et c’est précisément là-dessus que Dominique a travaillé dans Fast-Oud, une « guerlinade » boisée-florale-poudrée où l’oud, « utilisé comme ingrédient dans une structure qui peut l’accueillir », remplace les notes cuirées-animales qu’on trouvait dans un Shalimar, par exemple. Démonstration à l’appui : le même accord avec ou sans oud. Sans, l’accord est un peu dur. Avec (0,5%), il gagne en profondeur, en richesse et en sensualité. L’oud en tant que tel ne se détache pas ; ça ne sent pas non plus le fauve – « la note animale n’est pas là pour sentir l’animal », précise Dominique. Et puis surtout, c’est très beau : de quoi redonner la profondeur de champ d’un vintage à un produit moderne.

Aliénor Massenet
C’est dans un sillage d’oud que nous sommes portées vers la table d’Aliénor Massenet, auteur pour Memo de plusieurs parfums sur le thème du voyage. Mais c’est vers l’enfance que sa composition d’aujourd’hui nous ramène, annonce-t-elle. En effet, ce qui monte des mouillettes, c’est le délicieux et régressif accord noisette cacao du Nutella, tartiné sur fond de santal. Aliénor explique qu’elle a tenté l’expérience avec le santal australien (sandalum spiccatum) qui s’est avéré trop sec, trop cèdre, même en distillation fractionnée pour gagner sur les notes de fond lactoniques : il dégageait des effets fumés un peu bacon/bois de gaiac. Elle s’est donc rabattue sur le santal indien (sandalum album) dont les facettes lactées se fondent parfaitement dans son accord Nutella. Une nouvelle note gourmande (mais pas étouffe-chrétien) qui pourrait bien trouver preneur par les temps qui courent – on aura sans doute besoin de senteurs-doudous…

Domitille Bertier
Notre heure de Speed-smelling est terminée, alors qu’il nous reste encore trois parfumeurs… Vite, tandis qu’on dresse les tables, nous nous précipitons vers Domitille Bertier (Flowerbomb, Midnight in Paris, Thierry Mugler Miroir des Secrets), qui nous raconte que l’idée de son Alma Mater lui est venue au sommet du Kilimandjaro… parce que dans cet air trop sec et raréfié, « ça ne sentait rien ». C’est donc de la terre nourricière (Mater, « ma terre ») qu’elle a tiré trois rhizomes, le gingembre, l’iris et le vétiver. Sous les notes de tête hespéridées du gingembre, c’est terreux, forcément ; râpeux comme la pierre, brûlant comme la lave (le gingembre, encore), intrigant, primaire.

Sophie Labbé
Encore un détour avant de gagner nos tables, pour sentir au vol le Mémoire de Sophie Labbé (Organza, Parisienne, Cologne du 68). Une bouffée éthérée rhum-cognac cède à l’arôme chaleureux, vanille-tonka, du tabac Amsterdamer… La boîte à souvenirs de Sophie abrite aussi un petit bonhomme en pain d’épices : immortelle, fenugrec, benjoin et vétiver réchauffent encore ce parfum aux accents grillés, un peu noisette – décidément une note tendance puisque ce type d’effet se retrouve dans trois des propositions d’aujourd’hui.

Nicolas Beaulieu
On n’attend plus que nous pour servir. Comme nous n’avons pas eu le temps de nous faire présenter les Larmes d’Érythrée de mon homonyme Nicolas Beaulieu, une création autour de l’oliban résinoïde MD (distillation moléculaire) de LMR, je lui ai demandé une présentation par email. La voici :  « Contrairement aux olibans classiques, plus lourds et fumés, très connotés église, cette qualité révèle un très beau contraste entre un départ fusant et pétillant -- j'y vois des nuances de zeste de pamplemousse et mandarine --, très brillant, sur une base suave et moelleuse, d'une sensualité boisée que je trouve très moderne, aux allures d'or patiné », explique Nicolas. « L’idée n’est pas de créer un parfum figuratif, ajoute-t-il, mais de retranscrire les différentes facettes et contrastes du matériau : frais (bergamote et romarin), vif (citron d'Italie et poivre rose). L'effet brillant est donné par un accord un peu métallique de girofle, safran et de notes boisés ambrés.... On évolue rapidement sur accord moelleux, à la douceur et au confort du cuir (effet oud, mais plus propre), boisé sensuel (cèdre et santal). Pour le fond, j'ai voulu recréer cet aspect or patiné en utilisant un accord classique de benjoin Siam, patchouli et vanille, modernisé par des bois ambrés et du musc. »

Conclusion ? Difficile de parler de tendances, mais j’ai l’impression que de manière générale, lorsqu’on leur en laisse la liberté, les parfumeurs recherchent leurs sources d’inspiration du côté de d’autres disciplines créatives, sans doute parce que ça leur permet de prendre du champ par rapport aux briefs plus formatés.
J’ai aussi l’intuition d’une recherche de points d’ancrage olfactifs forts, primaires, voire primaux, peut-être en réaction à la période d’incertitude que nous traversons :
-          Notes archaïques, animales, terreuses, voire minérales.
-          Notes réconfortantes, liées aux souvenirs et à la nostalgie.
-          Notes gourmandes inédites, nées du travail avec les aromaticiens.

Et à propos de gourmandise…  Lorsqu’on déjeune chez un grand chef avec des parfumeurs, la conversation tourne-t-elle encore autour des arômes ? Écrevisses au Chardonnay, Saint-Jacques à la truffe et au céleri-rave, canard sauvage avec navets et coings, salade d’agrume… Forcément, on échange quelques impressions. Puis l’une de nos compagnes de table raconte que son petit garçon lui a demandé l’autre soir quel était le sens de la vie… Arrivés au café, servi avec des chocolats noirs fourrés d’une ganache au praliné de cacahuète salé, nous tombons d’accord : tout ça – les parfums, le repas, la conversation et, oui, ces époustouflants chocolats – forme au moins une partie de la réponse. De la part de parfumeurs et d’amoureux des parfums, on n’en attendait pas moins.

Photos de William Beaucardet.

5 commentaires:

  1. Quel plaisir de vous lire, on a l'impression d'y être ! Merci de partager ces moments précieux et peu accessibles. J'aime beaucoup les idées créatives des parfumeurs que vous décrivez. Je crois que l'industrie de la parfumerie -enfin, les marques qui dictent les tendances- devraient s'intéresser de plus prêt à ces parfums marqués d'une histoire réelle, et arrêté de lancer à tout vent du déjà-vu. Il faut savoir sortir des sentiers battus !

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  2. Ciçoue, évidemment vous prêchez une pervertie! En effet, plusieurs de ces propositions mériteraient d'être explorées, et pas seulement de se retrouver reléguées dans un petit coin de la formule comme le sont trop souvent les idées originales!

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  3. Merci d'avoir partagé ces moments priviligiés avec nous...en effet on a l'impression d'y être avec toi.

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  4. Tara, je regrette seulement que, contrairement aux parfums commerciaux sur lesquels nous pouvons échanger nos impressions, ceux-ci restent confidentiels!

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  5. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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