mercredi 16 novembre 2011

Jean-François Laporte, pionnier de la parfumerie alternative, nous a quittés



La parfumerie alternative vient de perdre son père. 

Jean-François Laporte, qui a fondé Sisley en 1972, L’Artisan Parfumeur en 1976 et Maître Parfumeur et Gantier en 1988 s’est éteint le 7 novembre 2011.

Tant d’innovations de Jean-François Laporte sont passées dans la langue courante du marché qu’il est difficile aujourd’hui de mesurer à quel point elles ont fait rupture à l’époque. Avant 1976, il y avait certes une ébauche de ce qu’on n’appelait pas encore le « niche » : Diptyque, fondé en 1961, avait débuté dans les tissus et les objets décoratifs avant de proposer des bougies et des eaux de toilette, à commencer par L’Eau en 1968. Réminiscence avait lancé son mythique Patchouli en 1970. Et dès 1975, Yuri Gutsatz, après avoir quitté Roure, avait créé Le Jardin Retrouvé. 
Mais c’est Jean-François Laporte qui a donné son expression la plus complète et la plus féconde à cette nouvelle voie, au moment même où l’industrie du parfum basculait vers le tout-marketing et la mondialisation. 

1976, année de la création de L'Artisan Parfumeur, c’est aussi l’année du lancement de First, selon son créateur Jean-Claude Ellena « le dernier parfum de ce siècle construit de façon traditionnelle, le dernier aussi à être lancé sans utiliser les méthodes du marketing » (in Parfums de Légende de Michael Edwards).
 Cette époque, je m’en rappelle. J’avais bien acheté First, mais en parallèle, je tentais des mélanges avec des huiles essentielles achetées en pharmacie. Je n’étais pas la seule : dans Les Parfums, Elisabeth de Feydeau confirme qu’il s’agissait bien d’une tendance parmi les post-babas qui n’étaient pas disposés à passer directement de l’huile de patchouli à Opium.

Les premiers parfums de L’Artisan Parfumeur répondaient à ce besoin d’authenticité. Le nom de la maison et ceux des fragrances – Vétiver, Santal, Tubéreuse, Vanilia, L’Eau d’Ambre et bien sûr le désormais classique Mûre et Musc, toujours le best-seller de la maison – traduisaient une nostalgie typiquement 70s pour des produits vrais, artisanaux, sans esbroufe, qui laissaient les matériaux s’exprimer. Certains parfums étaient en réalité des constructions assez sophistiquées, mais le fait qu’ils mettent en avant des notes reconnaissables, contrairement aux parfums abstraits des grandes marques, renvoyait à l’époque préindustrielle où les parfumeurs pesaient leurs formules dans leurs arrière-boutiques en n’usant que de produits naturels. L’époque, déjà, avait besoin de transparence : appeler un parfum d’un nom de fleur ou de bois, c’était y répondre.

Mais malgré – ou à cause – de cette aura nostalgique, L’Artisan Parfumeur aura été une marque pionnière à plus d’un titre. Déjà, donner à ses parfums le nom d’une note, pratique presque entièrement abandonnée après la Deuxième Guerre Mondiale (à l’exception des vétivers), reprise depuis par presque toutes les marques de niche. Mais aussi : pour la première fois depuis plusieurs décennies, on créait une nouvelle maison de parfum qui n'était pas l'émanation d'un créateur de mode. C’était aussi la première marque, avec Diptyque, à offrir aussi des parfums de maison. Et comme Diptyque (à cela près que Diptyque n’avait pas débuté dans le parfum), la première à ouvrir des boutiques en propre, ce que seules des maisons historiques comme Guerlain ou Caron pouvaient encore se permettre, de façon à proposer l’expérience d’un univers particulier.

Jean-François Laporte vendait L’Artisan Parfumeur en 1982: c’est en s’inspirant de son répertoire de parfums simples et figuratifs que Marie Dumont, directrice de la maison de 1990 à 2004, et Paméla Roberts, directrice de création de 1992 à 2008, allaient poursuivre dans l’innovation en ré-explorant l’une des voies laissées en friche par la parfumerie moderne, celle d’Après l’Ondée. Créations affranchies des archétypes de la féminité ou de la virilité : parfums-lieux, parfums-voyages, parfums-humeurs plutôt que parures. Une façon différente de raconter des histoires, mais avec des odeurs ; de contempler le monde, mais avec son nez.

Quant à Jean-François Laporte, en 1988 il se replongeait une fois de plus dans le passé de la parfumerie pour créer Maître Parfumeur et Gantier (dans Le Parfum des origines à nos jours, Annick Le Guérer relève d’ailleurs que Laporte était le nom d’une dynastie de parfumeurs sous Louis XIV et Louis XV). Avec des créations comme Eau de Mûre, Ambre Précieux, Route du Vétiver ou Tubéreuse, il revenait sur des thèmes déjà explorés par L’Artisan Parfumeur ; des parfums comme Eau d’Habit, Or des Indes ou Soie Rouge exprimaient le luxe et le raffinement de l’Ancien Régime, et étaient vendus à l’ancienne aux côtés de gants ou de bijoux parfumés, de boules d’ambre et de pots-pourris. 

Après avoir passé la main à son apprenti Jean-Paul Millet Lage, Jean-François Laporte n’avait pas délaissé le monde des odeurs : au contraire, il remontait directement à leur source en créant « Le Jardin du Parfumeur » dans un village de Bourgogne, Mézilles – non loin du Saint-Sauveur-en-Puisaye natal de Colette – qui proposait un itinéraire parmi les fleurs et les plantes aromatiques.

Jean-François Laporte a contribué à réinventer la parfumerie en lui rappelant ses origines, au moment même où elle risquait de perdre son âme. Le jardin de parfumeur qu’il a défriché fleurit encore sur nos peaux.



4 commentaires:

  1. quelle tristesse, vraiment, les parfums de Laporte me sont très chers: Jardin blanc est le premier parfum que j'ai acheté avec mon amoureux, son odeur lui rappelait le parfum porté par une femme sur une croisière quand il avait 10 ans et nous avons choisi ensemble pour lui "Parfum d'habit" qui est un cuir qui lui va à merveille. les bouteilles, surtout celles pour homme sont très belles...
    j'aurais voulu visiter son jardin mais j'avais demandé il y a quelques temps dans la boutique près de la place Vendôme et il m'avait été répondu qu'elle n'existe plus.

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  2. Columbine, quand je suis passée à proximité de son jardin j'ai aussi voulu le visiter, mais il n'était plus ouvert... En fait, sachant qu'il habitait tout près, j'ai même été tentée de le contacter mais je n'ai pas voulu le déranger.

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  3. J'ai souvent interviewé Jean-François Laporte et nous avons même crée des leçons de pots-pourris. Il fait vraiment partie des créateurs qui m'ont fait aimé ce monde du parfum.Que devient son jardin de Mézille? Ses dhalias?

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    1. J'espère que vous avez conservé ces interviews, précieuses pour l'histoire du parfum ! Pour le jardin, à vrai dire même de son vivant il n'était plus ouvert au public -- je n'en sais pas plus, hélas...

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