jeudi 23 avril 2009

Mon Top Ten des Parfums du Printemps 2009



Ce printemps, mon odorat oscille entre l’anéantissement (rhume des foins) et une réceptivité insensée, comme si mon corps tout entier se transformait en chambre de résonance pour molécules aromatiques, branchée à un cerveau manifestement pris de rut olfactif. Je suis tombée amoureuse des parfums les plus divers, du férocement fumé (Patchouli 24, Turtle Vetiver) au majestueusement sensuel (Bois de Violette, Féminité du Bois) en passant par le tendrement élégant (L’Heure Exquise, Eau Première). À tel point que je me fais l’effet du Chérubin des Noces de Figaro de Mozart :

C’est un désir d’amour que je ne puis expliquer,

qui me force à parler.

…je parle d’amour en veillant,

je parle d’amour en dormant,

à l’eau, à l’ombre, aux montagnes,

aux fleurs, à l’herbe, aux fontaines,

à l’écho, à l’air, aux vents…

Mes goûts partent dans toutes les directions et j’ai eu du mal à choisir des parfums particulièrement printaniers. J’ai écarté des classiques comme Diorissimo, Vent Vert et N°19 : les deux premiers, sous leur forme actuelle, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et le troisième est un choix si évident qu’il semble aller sans dire. Ce qui nous laisse encore de quoi jouer…


Une touffe de violettes dans une forêt au crépuscule… Bois de Violette de Serge Lutens

Comment ai-je pu vivre sans lui ? Éclats d’améthyste plantés dans un coffre en cèdre précieux… J’ai toujours repoussé les charmes mauves et sentimentaux de la violette victorienne, timide fleur de printemps, mais la façon dont les ionones métalliques-poudrés-boisés éclairent la densité résineuse, presqu’huileuse du cèdre me fait hurler au génie.


Terre mouillée sous la neige fondante… Noir Patchouli d’Histoires de Parfums

L’une des rares choses qui me manquent du Canada, c’est l’odeur de la terre lorsqu’elle perce sous la neige… Une stagiaire d’Histoires de Parfums, lectrice de ce blog, m’a gentiment fait parvenir un jeu complet d’échantillons de cette marque, que j’avais jusque là curieusement négligée. Je n’ai pas encore été plus loin que le Noir Patchouli de Sylvie Jourdet, mais ce chypre boisé m’a convertie. Rien à voir avec le patchouli des babas : un soupçon de cuir, de terre mouillée et de racines mousseuses (vétiver, mousse d’arbre), rafraîchie d’une bouffée de clou de girofle, adoucie de musc et de vanille, pour un effet bizarrement transparent.


Un grand cri vert… Turtle Vétiver de Les Nez

L’interprétation du vétiver proposée par Isabelle Doyen démarre sur une odeur d’essence de vétiver à l’état pur – presque malodorante à force d’être camphrée – avant de prendre un virage surprise vers le salé/minéral, puis de muter subrepticement vers l’hespéridé (citron et pamplemousse) avant d’atterrir sur un lit de fleurs… Étonnant, culotté et totalement passionnant.


Explosion de sève dans un champ de fleurs… Le Temps d’une fête des Parfums de Nicolaï

Durant ma lune de miel au lac de Côme, nous sommes tombés par hasard sur un champ brodé de milliers de fleurs sauvages, comme une tapisserie médiévale sous le ciel embrumé de mai… Le Temps d’une fête me ramène à cette prairie magique. La jacinthe est la partenaire naturelle du galbanum (on retrouve l’accord dans Vent Vert et le Bel Respiro de Chanel, qui aurait fait partie de ce hit-parade s’il n’avait pas été aussi évanescent sur moi). Mais c’est quand le narcisse, avec ses facettes animales de tabac et de cheval, se joint aux invités que la fête commence à s’animer sur un lit de mousse de chêne, de santal et de patchouli. Le Temps d’une fête évoque les chypres classiques : comment ne pas l’aimer ? Je compte en faire un stock avant qu’il soit castré par l’IFRA.


Mimosas dans une flaque d’eau après la giboulée… Une Fleur de cassie de Frédéric Malle

Pas de printemps sans mimosa. Avec sa rondeur anisée, sa fraîcheur métallique de violette et d’iris et son trait animal de cumin, Une Fleur de cassie évoque une journée gibouleuse de mars, quand les nuages chassés par le vent dévoilent le soleil, et que les pompons dorés du mimosa qui jonchent les flaques d’eau explosent comme des supernovas miniatures sous nos pieds. L’un des meilleurs parfums des dix dernières années.


Brins d’herbe et gerbes d’iris dans un nuage de poudre… L’Heure exquise d’Annick Goutal

Encore une découverte tardive. La sœur plus aimable de Chanel N°19 s’ouvre sur une touche verte de galbanum qui suggère les feuilles éclatant de leurs bourgeons ; l’iris hiératique s’attendrit sous la rose. Mais le véritable charme de ce parfum, c’est sa base Mousse de Saxe poudrée, avec sa touche réglissée d’isobutylquinoléine à saveur de marron glacé.

Les tons rococo de l’aurore dans un ciel lavé… Chanel N°5 Eau Première

Parmi les Chanel du printemps, j’ai longuement hésité entre le N°19, Beige (pour l’énorme muguet blotti dans son aubépine) et l’Eau Première : si j’ai choisi cette dernière, c’est que le niveau du flacon baisse rapidement… J’adore la lumière rococo qui baigne cette variation du N°5 : c’est un parfum-Galatée, une statue parfaite devenue chair rosée…

Les lys de Pâques… Vanille galante d’Hermès

Nous savons tous désormais que l’interprétation de la vanille proposée par Jean-Claude Ellena est, en réalité, un lys. Bien que je sois toujours aussi éprise d’un accord lys-vanille antérieur, Un Lys de Serge Lutens, cette composition d’une légèreté aérienne m’a époustouflée. Un scintillement épicé-fumé à peine poudré de vanille qui semble se dilater dans un infini teinté de vert… Impressionnant.

Les fleurs d’oranger de la Semaine Sainte de Séville… Rubj de Veroprofumo

Le parfum de la fleur d’oranger réveille en moi des souvenirs émouvants : la première fois que je l’ai senti en vrai, c’était le jour de Pâques, à Séville. Les fleurs avaient éclaté du jour au lendemain, et leur parfum enivrant se mêlait à l’encens des processions, à l’eau de Cologne au romarin et à la gomina au santal des Sévillans, aux gros Havanes qu’ils allumaient pour la première corrida de la saison : c’est l’une des expériences olfactives les plus intenses de mon existence.

Le Rubj (prononcez « rubis ») de mon amie Vero Kern réussit à transformer l’odeur douceâtre et un peu acide de l’essence de fleur d’orange en potion enivrante de fleurs blanches en convoquant deux autres divas, le jasmin et la tubéreuse, sur un lit de musc délicieusement sale, tacheté de framboise. Il évoque la sensualité paresseuses des Jardines de Maria Luisa par un chaud après-midi de printemps.

Le rut panique du printemps… Bandit de Robert Piguet

Là, je triche un peu. Depuis que j’ai découvert l’extrait vintage, je ne supporte le classique insurpassable de Germaine Cellier sous aucune autre forme. Ce parfum est l’un de ceux qui me font lâcher un chapelet de jurons chaque fois que je le sens tellement il est bon. Les muscs nitrés (archi-interdits aujourd’hui) font ressortir les notes en trois dimensions, et l’accord vert terreux mousse de chêne-vétiver-armoise aux notes aromatiques recèle un cœur de jasmin glorieux sali de castoréum cuiré. La version actuelle est aussi bonne que le permettent les matériaux disponibles et les réglementations, mais l’expérience vintage est carrément mystique.

Pour d’autres Top Ten du printemps (en anglais), cliquez sur les liens suivants :Now Smell This, Bois de Jasmin, The Perfume Posse, Perfume-Smellin’ Things.

Merci, Mesdames, de m’avoir conviée à votre cercle enchanté : c’est un plaisir et un honneur !

Image: Philippe Mayaux, Les Bafoueurs (2005), Galerie Loevenbruck

20 commentaires:

  1. carmencanada,

    Cette annee, je redecouvre Angel mais en version extrait de parfum vintage qui est divin! Comme je l'ai souligne dans ta section anglophone, l'actuelle version d'Angel en eau de parfum est une horreur, sans nul doute il a ete reformule. Compare au Angel des annees 90 son depart est reche, son evolution apres quelques heures c'est du style Angel avec une moustache, a un tel point on dirait presque A*Men!

    Je veux bien comprendre que la haute parfumerie n'est pas eternelle et qu'il y aura autre chose, une autre parfumerie, puisque tout le monde le dit (bon pas moi mais bon je ne suis pas tout le monde! LOL)...mais c'est pas ce qui sort actuellement sur le marche meme dans le haut de gamme des parfums de niche qui puisse me consoler en quoi que ce soit de ce triste phenomene generalise de la reformulation des plus grands parfums.

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  2. Si j'avais, j'ai été assassinée au Angel à sa sortie et je le sens tellement encore partout que malgré ma réelle admiration, je n'arrive pas du tout à l'aimer. Mais je te crois aisément, il est très possible qu'il ait été modifié.
    Rien ne remplacera les classiques massacrés même si on trouve autre chose à aimer: ce n'est pas la même écriture. C'est pourquoi j'ai hésité à placer Bandit sur la liste (même s'il est encore très bon... mais peut-être plus pour longtemps grâce à l'IFRA). Diorissimo a perdu tout son caractère désormais. Vent Vert est enterré depuis longtemps. Maintenant je vais me mettre à pleurer...

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  3. carmencanada, si je vivais en France, je pense que j'eviterais Angel. La premiere fois que je l'ai senti aux Etats-Unis c'etait en 1994 sur une francaise d'une classe et d'une sensualite impossible qui ressemblait comme deux gouttes d'eau a Mireille Darc et qui venait de s'installer avec son amant dans une enorme barraque a Westchester county (l'equivalent de new yorkais de Neuilly-sur-Seine).
    A l'inverse des que je passais en France, Angel c'etait l'embleme de la nana vulgaire et pas vraiment classe.

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  4. Bonjour Denyse! Quelle explosion printanière! Je voudrais te poser deux réflexions :
    1) J’ai reçu très récemment les parfums de Annick Goutal. J’aime beaucoup le style très romantique, mais aussi l’inversion de route qu’aujourd’hui a été accompli par les Orientalistes et le Un matin d’orage. Pour ce que concerne l’Heure exquise, je trouve beaucoup de liens de parenté avec Grand Amour, surtout pour l’effet du galbanum en tête. Toutefois, à mon avis, Grand Amour suggère un peu plus l’atmosphère du printemps. Qu’est-ce que tu pense?
    2) C’est drôle l’association que tu as fait entre Rubj et la fête de Pâques. Et je t’expliquerai pourquoi! Ce samedi de Pâques je me suis réveillé avec le désir de me parfumer avec une nouveauté. Entretemps j’ai pensé à la période de l’année et j’ai effectué le parcours mental suivant: Pâques, pastiera (un gâteau napolitain typique de pâques, parfumé avec l’eau de fleurs d’oranger), l’échantillon de Rubj qui m’attendait sur ma table… Ce matin-la beaucoup de personnes m’ont demandé le nom du parfum que je portais, le parfum de ma pâques. Donc le parfum parle une langue universelle qui parfois n’a pas de frontières géographiques ni culturelles!

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  5. Merci pour votre belle revue sur notre Noir Patchouli!je suis très très contente qu'il vous plaise et j'étais très heureuse de la lire ce matin en allumant mon ordinateur. Si vous voulez en savoir plus sur le patchouli : la plante et le parfum vous pouvez lire mon article sur le sujet voici le lien :http://www.1969histoiresdeparfums.com/blog/2009/03/le-patchouli/
    Je vous ai aussi mis un petit mot de remerciement sur mon blog à la page d'aujourd'hui...
    Je vous souhaite une très belle journée parfumée et embaumée de l'air du printemps!
    a très bientôt
    Lucie

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  6. Si j'avais... Rien à ajouter, c'est mon sentiment!

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  7. Antonio, je suis d'accord, Grand Amour et L'Heure Exquise ont une "vibration" similaire, mais GA est plus crémeux, avec une note de "mastic" (la résine qu'on mâche au Moyen-Orient). Ce sont d'ailleurs les deux que j'ai de la marque. Mais en effet, le dernier virage est très intéressant: Encens Flamboyant et Matin d'Orage sont diamétralement opposés mais tous deux audacieux. EF a le côté "tough" des masculins de Goutal, Duel et Sables...

    2/Pour Rubj, je suis ravie de la coïncidence! Mais ce n'en est peut-être pas une...

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  8. Merci Lucie, pour les échantillons et pour le lien!

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  9. Durant mon exil campagnard - très temporaire - et stimulé par le beau temps, je pensais justement à vous demander quelle était l'évolution par rapport au top 25 d'il y a quelques mois. J'ai moi-même succombé assez tard en terme d'achat au charme indicible de Bois de violette. Je suis ravi que vous citiez Le temps d'une fête. Le hasard a fait que j'ai senti des narcisses à NYC : j'aime beaucoup ce parfum de PdN. Vous semble-t-il particulièrement me nacé ? Par ailleurs, je rentre à Paris avec des "provisions" de Diorella,"Pour Monsieur", Cristalle, et N°5 avant la "fin du monde"

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  10. Thierry, en fait il s'agit d'un top ten très saisonnier: "l'absolu" est un peu différent...
    Je re-regardais la composition du Temps d'une fête et je n'y vois pas de risque particulier de reformulation, mais maintenant je me méfie de tout! Chanel pour Monsieur est effectivement très menacé, en revanche...

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  11. carmencanada, et bien il me faut desormais, enfin depuis hier, rajouter a ma liste Ubar d'Amouage! C'est le coup de foudre total comme j'ai rarement eu dans le passe.
    S'il y a ressemblance au niveau floral (rose jasmine absolute) avec d'autres parfums de chez Amouage, le fond persistant ultra sensuel autour du civet et de la vanille c'est a en perdre la raison (la vanille ici est une dompteuse qui adoucie le civet afin que celui-la ne s'emporte pas ni ne rebute de trop).
    Ubar c'est le style grand parfum aux antipodes de la nouvelle parfumerie minimaliste, un parfum sophistique mais contemporain.

    En guise de recompense pour l'achat de ce parfum j'ai eu le droit de tester et d'emporter un echantillon de Homage d'Amouage (que je viens de revendre sur POL LOL).
    Les notes florales de Homage sont superbes; un accord aussi somptueux que JOY parfum en plus "actuel" mais une sensation qui ne dure qu'un certain temps avant que l'attar ne prenne le dessus et quand ca tourne cuire c'est plus pour moi. Par contre pour celles qui sont branchees attar et oud, ce parfum est superieur en subtilite et en qualite compare aux ouds de Montale.

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  12. Si j'avais... je suis jalouse! On ne trouve pas les Amouage à Paris, en tous cas s'ils y sont, je ne sais pas où, alors je ne connais que Gold... Frustrant!

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  13. Mon parfum de printemps, c’était Diorissimo et au vu de ce que je lis, je n’ose plus aller le sentir….
    Dans la lignée de l’Heure exquise et Chanel N° 19, il y a - s’il n’a pas été reformulé (il contient de la mousse de chêne)-« Tamango » de Léonard.
    J’aime beaucoup aussi pour cette période la Violette d’Annick Goutal, très fine et aussi Fleurs de Rocaille (l’ancien) de Caron, gai et poudré.
    De tous ceux que j’ai senti chez Frédéric Malle (mais je ne connais pas tout) Fleur de Cassie est mon préféré avec le parfum de Thérèse très beau avec un côté Diorella fruité également en harmonie avec cette époque de l’année.
    Avec l'arrivée des beaux jours, je me laisserai également tenté par Iris Nobile d’Acqua di Parma et Infusion d’Iris de Prada…

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  14. Senga, Tamango, je crois l'avoir aimé il y a... vraiment très longtemps. Je ne m'en rappelle plus très bien.
    L'iris, c'est vraiment parfait pour le printemps, et j'aime beaucoup l'Iris Nobile. Pour Thérèse, j'attends qu'il fasse plus chaud, c'est vraiment un rayon de soleil,pour moi!
    Essayez les deux derniers Parfums DelRae si vous passez à Paris: Mythique est un iris cuiré, Emotionnelle un melon... animal.

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  15. carmencanada, I'm such a tease, aren't I?
    J'ignorais qu'Amouage ne distribuait pas/plus en France. Mon teaser review ci-dessus est tres incomplet en fait, le musc de Ubar est tres prononce dans cette composition, un musc a la fois savonneux et sale.
    Tu veux un echant?

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  16. helo,

    alors juste pour dire que je teste aujourd'hui rubj de vero kern et j'aime beaucoup

    les premières notes où le fleur d 'oranger est très présente, m'ont rappelée narcisse noir edt vintage, enfin un peu, puis ensuite l'évolution est différentes, là la framboise, els fruits prennent de plus en plus d'ampleur.. j'aime beaucoup.

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  17. Si j'avais: un échantillon, avec plaisir, merci! On s'écrit.

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  18. Soph, je suis ravie que Rubj te plaise...

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  19. On peut trouver quelques Amouage (Ubar, le nouveau Gold EDP, et Lyric femme) à la "parfumerie de Valois" 60 rue François 1er, dans le 8ème arrondissement.

    Si vous arrivez à gérer la tenancière, qui ressemble à Meryl Streep dans "le diable s'habille en prada", physiquement (bien) et de caractère (pas bien :p).

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