jeudi 20 novembre 2008

Shocking de Schiaparelli : Froufrous roses


« De cette silhouette [celle de Mae West] surgit aussi celle d’un flacon de parfum en forme de femme, ce célèbre flacon de parfum Schiaparelli qui devint pratiquement la signature de la maison. Eleonor Fini le modela pour moi et le parfum mit plus d’un an à être prêt. Il me restait à lui trouver un nom et à choisir la couleur dans laquelle il devrait être présenté. Le nom devait commencer par un “S”, cela étant l’une de mes superstitions.

Trouver le nom d’un parfum est un problème très difficile car chaque mot du dictionnaire semble avoir été déposé. La couleur m’apparut en un éclair. Lumineuse, impossible, impudente, vivante, comme toute la lumière et les oiseaux et les poissons du monde mis ensemble, une couleur de Chine et du Pérou mais pas de l’Occident – une couleur choquante, pure et non diluée. Je baptisai donc le parfum “Shocking” ».

Il l’était.
Lorsqu’Elsa Schiaparelli lança son premier parfum en 1937, la mode venait de se détourner des lignes sinueuses aux bustes fins des années 1930 pour adopter une silhouette plus épaulée, à la taille sanglée. « Cette artiste italienne qui fait des robes », comme la surnommait ironiquement Gabrielle Chanel, avait introduit le surréalisme en haute couture, en collaborant avec Salvador Dali.

Le rose shocking (que certains appelaient, dit la couturière, un « rose nègre ») de l’emballage du nouveau parfum exprimait l’indécente intensité du désir chanté par ses amis surréalistes. Le parfum lui-même, composé par les laboratoires Roure sous la direction de Jean Carles (qui cependant ne l’a pas signé) était aussi ouvertement indécent que le rose éponyme. D’après l’expert en flacon de parfums Jean-Marie Martin-Hattemberg (cité par Richard Stamelman dans son Perfume: Joy, Obsession, Scandal, Sin), il s’agirait du « premier parfum sexuel ».

Il l’est.

Imaginez une Parisienne ravissante qui vient de passer la nuit dans les bras de son amant. Il est trop tard pour qu’elle rentre chez elle se changer, trop tard même pour qu’elle prenne une douche. Elle s’éclabousse hâtivement d’une eau de toilette à la rose et au muguet ; elle en asperge même sa petite culotte en soie.

Quand elle rentre enfin chez elle ce soir-là et retire son slip… C’est l’odeur de Shocking.

Car, oui, Shocking sent le gousset, ce petit triangle d’étoffe cousu à l’entrejambe… Cette combinaison d’ambre gris, de miel, de civette, de musc et de santal est sans doute l’évocation la plus juste du bouquet féminin jamais composée en parfumerie classique, à peine voilée de la feuille de vigne d’un cœur florale de rose, de gardénia et de muguet. Dans sa version vintage, Shocking est d’une ténacité époustouflante – il déploie encore ses charmes après un mois sur une touche. À la chaleur de la peau, ses effluves animaux se dégagent de la goutte la plus infime. On peut à peine imaginer les remugles s’élevant des salons de Schiaparelli, place Vendôme, après le lancement de Shocking : dans ses mémoires, intitulés Shocking Life, la couturière raconte que le peintre et décorateur de théâtre Christian Bérard, dit Bébé, « mettait du parfum sur sa barbe jusqu’à ce qu’il s’écoule sur sa chemise déchirée et sur le petit chien qu’il portait dans ses bras », et que « Marie-Louise Bousquet, la spirituelle hôtesse de l’un des derniers salons parisiens, relevait ses jupes pour en tremper ses jupons. »

Relancé dans les années 1970 dans son flacon en forme de buste couture, Shocking n’était plus depuis longtemps que l’ombre de lui-même. Le « professeur de parfum » Roja Dove, a récemment fait restaurer ce classique (ainsi qu’un autre jus de Schiap, le célèbre Zut), qu’il propose à la vente dans une édition limitée et numéroté en cristal Baccarat, dans sa boutique de Haute Parfumerie, au dernier étage du grand magasin londonien Harrods. Je n’ai pas senti cette précieuse réédition, mais je tiens comme à la prunelle de mes yeux aux deux flacons d’extrait vintage que j’ai trouvés sur eBay (les bouteilles rectangulaires restent encore d’un prix accessible, contrairement aux présentations en forme de buste). Certains soirs, je ne saurais me contenter d’autre chose que de Shocking – quant aux accords que je choisis d’y ajouter, c’est mon affaire…


Image: Publicité de Shocking, 1946, sur Okadi

Citation en exergue extraite de
Shocking Life, d'Elsa Schiaparelli, éditions V&A (traduite par moi)

11 commentaires:

  1. hum, j'ai un veux flacon de shoking qui traine dans mon armoire, je ne sais pas de quelle année il est, c'est la forme bustier, il faut que je le ressorte pour sentir si c'est une réédition ou non d'apres tes commentaires

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  2. vieux (faute de frappe)

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  3. Véro, la forme bustier a été rééditée vers la fin des années 70 avec une petite broche fleurie, métal doré et fleurs roses et blanches. La version, disons plus vintage a une présentation un peu différente.

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  4. mon flacon est en forme de buste, , il y a comme 2 bretelles de pantalon qui se croisent sur le devant gravés en filigrane dans le verre,peint sur le verre au niveau du croisement une sorte de forme de coeur de couleur rose ou rouge brique avec le S a l'interieur de couleur jaune, dans les bretelles sont gravées des mots (dans une : shocking et dans l'autre schiaparelli), est ce que cela peut correspondre a cette reedition ?

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  5. Ce n'est, en tous cas, pas celle que j'ai achetée à la fin des 70s... Mon flacon n'a ni coeur, ni mots gravés.

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  6. j'en ai mis une goutte pour voir, un miel épais , sirupeux, sombre, des notes de roses et de musc , surtout musqué je trouve
    un miel épais musqué avec une legere teinte florale

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  7. je viens d'en trouver une photo sur le net

    http://miniatures.parfums.free.fr/pfsschiaparelli.php

    mon flacon est un 50 ml edp en vapo

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  8. Véro, il a dû virer un peu, ou alors c'est une formule modifiée, car les notes de rose sont très prédominantes, ainsi que le santal et la civette, dans les deux flacons plus anciens que je possède.

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  9. Bonsoir,
    j'ai récupéré un exemplaire de Shocking de Schiaparelli qui appartenait à ma grand-Mère , mais le flacon n'est pas celui en forme de bustier; J'aimerai savoir s'il existe un moyen de dater ce dernier ?...Je pense qu'il date des années 50-60.

    Et un grand Merci pour votre blog ! ;-)

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  10. On-off, mes propres flacons de Shocking sont rectangulaires. C'est la version des années 80 qui est présentée uniquement dans le flacon bustier: avant ça, les deux présentations existaient, mais je ne saurais dire quand la production en a été arrêtée.

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  11. Merci pour votre réponse !
    Je ne me lasse pas de votre superbe blog: je passerai régulièrement le consulter ...

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