« Je dis une fleur! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour en tant que quelque chose d’autre que les calices sus musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. »
La naissance du nouveau
Jour d’Hermès pourrait s’inscrire entre ces lignes de Mallarmé, poète réputé hermétique. Car bien que le style de
Jean-Claude Ellena penche vers la clarté apollinienne, ce parfum reste
énigmatique. Aucune note
offerte pour le déchiffrer. Aucun « calice su ».
Ce qui « musicalement
se lève », c’est l’aube, du latin alba,
blanc. Ou encore, l’aurore aux doigts de rose – Eos rhododactylos – dont les larmes forment la rosée du matin, vêtue
d’une robe safran brodée de fleurs. Un peu de vert, et voilà
assez de couleurs pour former un bouquet, tiges disposées
en hélice propulsant dans l’air l’odeur de jonchées de fleurs.
Un filet acide d’agrumes
sur une chair de pétale capiteuse : magnolia ? Une rondeur verte
juteuse, un peu crissante, comme de la pomme sans en être : la partition
serait-elle celle d’un morceau en forme de poire, cousine olfactive de la rose
offerte à nos gnoses ? (Gnōthi seautón, « connais-toi toi-même », lisait-on sur
le fronton du temple d’Apollon à Delphes, mais comment savoir ce que sait notre
nez ?). On replonge : fleur d’oranger, rose, œillet des poètes… le
froufrou du pois de senteur ? La frange verte d’un gardénia, sans ses
remugles de champignon. Et puis quelque chose de salin (ylang, lys, œillet ?).
Une moiteur de tige cassée, effet vert/aqueux un peu muguet qui est une autre
façon d’interpréter le frais (qu’on retrouve d’ailleurs dans deux autre
lancements prévus pour 2013). Le côté un peu savonnette de la fleur d’oranger,
mais aussi un fond charnel baumé-musqué -- le style concis d’Ellena m’a toujours
semblé une façon de harnacher une sensualité considérable (dans son Journal d’un parfumeur, il avoue « jouir et
jouer » d’odeurs « indécentes », voire « perturbantes »).
On reproche parfois à
certains de ses parfums leur manque de ténacité – il a lui-même déclaré que ce
n’était pas son souci. Non pas qu’il s’en fiche, mais une fois parvenu à la forme
qu’il souhaite, il n’altèrera pas la formule pour la rendre plus long-lasting. Il est cependant
entièrement capable de composer un parfum qui s’épanouit sur peau de longues
heures. C’est le cas de Jour d’Hermès, qui dégage en outre assez de sillage
pour susciter des compliments spontanés, tout en restant furtif – voire sournois
dans sa façon de déjouer toute tentative d’identification.
Lorsqu’on discute avec
les parfumeurs de l’odeur de certaines fleurs, ils expliquent souvent que celles-ci,
abstraites de leur source et mises en flacon, créeraient plutôt l’effet d’un
bouquet que celui d’une fleur particulière. Dans Jour d’Hermès, Ellena semble
avoir retourné la question comme un doigt de gant, tournant périlleusement autour
du pot des mille-fleurs – nom jadis donné au mélange de rebuts de parfums vendu
à vil prix – pour viser délibérément le rébus.
Comme s’il avait créé une forme en creux d’où n’importe-quelle fleur
pouvait surgir (Mallarmé, encore) à la façon d’un hologramme. Intention d’ailleurs
explicite :
« Je voulais donner à sentir des brassées de fleurs, que chacun y mette les fleurs qu’il veut, y sente ce qu’il a envie de sentir. »
Ou encore : « Des brassées, des bouquets, des gerbes, des bosquets, fleurs du jardin, fleurs du salon, fleurs du matin, fleurs du soir, parfums espiègles, odeurs envoûtantes, à profusion ! »
« Je laisse volontiers des vides, des “blancs”, dans les parfums afin que chacun puisse y ajouter son propre imaginaire; ce sont des “vides d’appropriation” », écrit Ellena en page 63 de son Journal d’un parfumeur…
Ainsi, Jour d’Hermès s’offre
comme l’objet d’une herméneutique, à
interpréter comme une prophétie de la Pythie de Delphes. Ou plutôt (retournons
à nouveau le doigt du gant), comme une chanson. Ce qui fait exister un parfum,
c’est son interprétation ; son alchimie
(Hermès Trismégiste) avec la peau, l’air et l’histoire. Avec Jour d’Hermès,
cette interprétation, dans les deux sens du terme, est littéralement inscrite
dans le concept.
Jour d’Hermès est disponible à partir du samedi 1er décembre dans les boutiques Hermès, et
sera lancé dans les autres points de vente le 15 février 2013.
Pour rester dans la note, je propose un tirage au sort de trois
échantillons, sous condition que les gagnants m’en livrent leur interprétation.
Le tirage au sort sera ouvert jusqu’au vendredi 7 décembre ; les gagnants
seront annoncé lundi 10. Pour participer, laissez un commentaire.
Illustration: vous aurez reconnu un détail de la Primavera de Botticelli, où figurent la déesse Flore,
la nymphe Chloris (qui n’est autre que la version grecque de Flore) et son époux
Zéphyr, fils de la déesse Aurore.
Bonsoir Denyse, excitant, la perspective d'un Ellena qui tiendrait! J'avoue que, quels que soient les délices d'une fragrance, je me refuse à succomber si cela doit ne pas durer - et pas question de compenser en me renversant le flacon sur la tête toutes les trois heures. J'ai besoin de sentir le parfum bouger avec moi, s'échauffer ou se rafraîchir avec ma peau, évoluer, puis s'éclipser...
RépondreSupprimerI am so glad Hermes will be offering a floral fragrance reflecting modern aesthetic ideas which actually has some intensity and staying power. Loving flowers and modernity, I have been suffering with the wispy, gourmand, now-you-see-it, now you don't, fluids which have been stocking perfume counters. I would love to win a sample but, in any event, I loved reading your review. Many thanks.
RépondreSupprimerJack, ça ne tatoue pas la peau comme un Mugler ou ces roses stridentes surboostées de musc qui sont à la mode, c'est fin, mais là je suis sur 8 heures avec un pschitt, et après une douche: ça sent toujours! (bon)
RépondreSupprimerAnonymous, as I was writing in the above reply in French, we're not talking tattoo-level tenacity or sillage monsters (neither of which would have been very Hermès), but I've been wearing one spritz today and after eight hours and a shower, I can still smell the fragrance. So long-lasting it is.
RépondreSupprimerIt would help if you gave me a name/pseudo for the draw.
Aha! Peut-être un autre candidat dans la catégorie d'un parfum joli et facile à porter, comme jedisais dans ta dernière missive? Quelle bonne nouvelle-j'ai hâte de le sentir.
RépondreSupprimerTara, en effet... Cela dit, je trouve que la majorité des parfums de JCE pour Hermès sont assez faciles à "assumer" car ils ne jouent pas sur l'aspérité ou une forte saturation de certaines notes intenses.
RépondreSupprimerVotre texte apprend beaucoup sur ce parfum et en même temps il distille une sorte de charme(philtre) qui laisse sur une douce rêverie un peu planante... J'adore ! Etrangement cette lecture, ce parfum donc, me suggère inconsciemment l'image de ces sortes de sulfures aussi nommés millefiori, étrange assemblage kaléidoscopique de fleurs fantasmées...
RépondreSupprimerM-alizarine
Alizarine, j'ai pensé en effet à ces sulfures (que Colette collectionnait) mais aussi aux tapisseries du même nom dont on retrouve la trace dans les tableaux de Botticelli...
RépondreSupprimerdes fleurs fraîches, juteuses et vertes aux premiers jours de l'hiver ? Oui ! j'ai hâte. Un rébus dont toutes les solutions qu'il m'inspire sont bonnes ? Chic ! Je veux y jeter mon nez. L'idée est aussi fraîche, jolie et - apparemment - spontanée qu'on se dit qu'une simplicité aussi évidente est décidément un art.
RépondreSupprimerMoi aussi je veux jouer !
Hélène
Hélène, ce que vous dites de la simplicité me fait songer à la façon dont JCE décrit une coupe japonaise, me semble-t-il, dans son Journal d'un Parfumeur. Je n'ai pas opté pour une lecture en ce sens, puisque je connais trop mal l'esthétique du Japon pour m'y risquer, mais ce n'est sans doute pas erroné d'y songer.
RépondreSupprimerN'ayant pas encore senti le parfum, je superpose votre chronique aux souvenirs des Ellena jouant un régistre similaire, et ici je ne vois pas un parfum mais une "aure". Un bouquet de fleurs miniscules qui s'accumulent à la manière d'un buste d'Arcimboldo, et configurent le voile que Flora dépliera à l'arrivée du printemps. Suis-je suggestionné par vos mots, vos images? Je n'en sais rien. En tout cas merci pour le billet, chère Denyse.
RépondreSupprimerSchlimmelman, je suis ravie que mes mots et mes images aient un pouvoir de suggestion! En effet, le voile de Flora, Arcimboldo, c'est un peu l'idée aussi...
RépondreSupprimerJe vois un tapis volant, sans dimensions, brodé de mille fleurs ; un tapis de tiges vertes tressées serré, avec çà et là des trous d'air... Sur ce tapis un être s'éveille, s'ébroue sous le jour pâle ; on ne distingue s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, il est nu pourtant, mais il est sous un nouveau jour.
RépondreSupprimerNLR, jolie vision... j'aime cette idée de tapis tressé de tiges et d'air.
RépondreSupprimerbonjour !
RépondreSupprimerje participe avec plaisir !merci pour ce jeu et longue vie à ton blog
mon mail : jero69006@free.fr
Jérôme69, vu!
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