jeudi 18 mars 2010

Parfums réglementés, parfums désincarnés


Ces parfums maigrichons dont on nous inonde récemment? Je propose de les baptiser les iFrags en hommage à l’IFRA, cette organisation réglementaire dont les diktats frileux sont en train d’éviscérer l’art du parfum.

Dans la plupart des parfums proposés par le mainstream, cette désincarnation me semble exprimer un exil croissant de la chair. Dans nos existences de plus en plus virtuelles, les seules couleurs saturées nous parviennent de nos écrans ; dans les foules de nos villes, nous redoutons d’imposer une présence trop marquée. Et, comme l’a fait remarquer Uella dans un commentaire à mon récent post sur les chypres (côté anglais), les silhouettes pâlichonnes et exsangues des mannequins d’allure pré-pubères offerts à nos regards expriment elles aussi une réelle peur de la chair, et plus précisément de la chair féminine – à corps anorexiques, parfums décharnés.

Une autre observation a nourri ma réflexion, celle d’Octavian Coifan au sujet du dernier défilé Chanel : « La présence massive de la fourrure et de la laine dans la collection Chanel me rappellent le comportement assez différent des parfums sur ces matières mais aussi l'idée qu'une mode qui use et abuse d'un certain type de matière impose un autre type de parfum au niveau de la création. A présent nous sommes dans l'époque du coton et des couches minces près du corps et les parfums sans chair de rosée et pétale en sont témoin. »

Mais cette éviscération du parfum, c’est d’abord et avant tout les restrictions imposées par les divers organisations réglementaires (l’IFRA et son bras scientifique le RIFM, ainsi que la commission scientifique européenne sur les produits de consommation, le SCCP), fondées la plupart du temps sur des études incomplètes, erronées ou interdites de consultation. Si vous lisez l’anglais et que le sujet vous intéresse, je vous recommande vivement la lecture d’une conférence donnée par Tony Burfield de l’organisation Cropwatch, l’un de seuls à défendre les matières premières naturelles, lors du symposium sur la sécurité de la British Society of Perfumers le 11 mars 2010. Cette conférence est longue, complexe et technique : j’espère y revenir lorsque je l’aurai étudiée plus attentivement. J’aimerais en attendant citer M. Burfiel dans un post du blog de la Natural Perfumers’ Guild. (vous y trouverez un lien à la présentation Powerpoint). M. Burfield apporte un éclairage intéressant sur cet appauvrissement de la parfumerie contemporaine:« j'ai été un jour informé par un parfumeur réputé travaillant pour l’une des grandes maisons de composition que la nouvelle génération de parfumeurs, qui se servent de logiciels, n’ont aucun mal à se conformer à l’avalanche de nouvelles réglementations.

Il a interprété cette remarque comme une référence à une génération plus jeune qui n’a sans doute jamais senti de véritable huile essentielle d’ylang-ylang, ou un santal indien non-adultéré (on les « dilue » systématiquement à la source), et n’ont que peu de connaissances ou d’expérience de l’immense gamme de matériaux aromatiques naturels exotiques. »

Ajoutez à cette ignorance la peur pathologique d’effets indésirables générant mauvaise presse ou poursuites juridiques (très récemment, les salariés de la ville de Detroit se sont vus interdire de porter le moindre produit parfumé suite au procès intenté par une employée), les coûts prohibitifs des expertises nécessaires à se mettre en conformité avec les nouvelles réglementations européennes REACH sur l’importation des substances chimiques (les huiles essentielles en font partie), et voilà le résultat. Nos parfums n’ont pas plus de poids, de texture ou de personnalité qu’un teeshirt H&M.

Après l’iPod, l’iPhone, l’iPad, c’est l’heure de l’iFrag. Facile à porter, mais bien moins rigolo que les produits Apple.

Image: Nu assis, Bernard Buffet, 1979.

18 commentaires:

  1. D,

    Absolument passionnant. Comme d'habitude.

    Le parfum vu par Bernard Buffet? En plein dans le mille. Et je tremble qu'un jour on tombe dans le Giacometti.

    Y a-t-il un lien avec les pauvres figures hâves qui monopolisent les podiums ces derniers temps? Faire le lien serait tentant, mais du temps de Twiggy, les parfums avaient quand même plus de chair,pas vrai? (Twiggy est le premier contre-exemple qui me vienne en tête, mais peut-être était-elle une exception, je ne connais rien à l'histoire de la mode).

    "iFrags"? Adopté. Il y a là quelque chose à l'œuvre que je ne comprends absolument pas. On dirait que l'industrie du parfum se tire à répétition des balles dans le pied avec le dernier enthousiasme. Quel est le but? Est-ce qu'elle compte sur un changement du goût des consommateurs, à force de ne plus sentir que de l'aseptisé? Il me semblait aussi que cette tendance à l'inodorant, au "clean", était plutôt un phénomène étatsunien... mais effectivement, les parfums asthmatiques semblent se multiplier ces derniers temps,ici aussi.

    Je ne comprends pas ce qui se passe.

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  2. Six', Twiggy avait une véritable personnalité, enjouée, gamine, colorée: c'était l'explosion de jeunesse des sixties, qui s'est traduite par les eaux et les notes vertes.
    Les jeunes créatures des défilés semblent au contraire sélectionnées précisément pour leur évanescence.
    L'absence de réaction des parfumeurs peut aussi provenir de leur peu de pouvoir au sein des grandes sociétés de fabrication et de composition: ce ne sont pas des décideurs, et ils doivent céder le pas aux toxicologues. Et se plier aux exigences de leurs clients qui ne veulent surtout pas (là, on peut les comprendre) voir apparaître sur leurs emballages des logos à tête de mort et autres poissons crevés.

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  3. de toute façon, ils commencent à me gonfler l'ifra, avec leur anti allergiques etc...par contre, pour interdire le tabac, on voit pas grand chose, on nous gave d'aliments industrielpetrochimisés a outrance avec de E partout et et la rien non plus,votre santé? non non y aura pas de problemes! les genetiquement modifiés mais oui madame, il n'y a pas de soucis, pas de danger mais les parfums, oh la la, mais c'est le diable ça, il faut absolument les ...comment peut on dire ça...inoffensisés, les rapporter qualité prix pour que ça fasse un max de pognons pour nos grosses firmes..
    heureusement que nous avons encore des parfumeurs qui se battent pour leur art

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  4. Véro, on est obligés de manger, pas de se parfumer, et l'industrie des matières aromatiques et des cosmétiques ne pèse sans doute pas si lourd que ça à côté de l'agroalimentaire... En plus, comme les gens de l'industrie qui agissent au niveau du réglementaire ne sont pas les parfumeurs, ils n'ont aucune idée de ce qui est perdu. Et les parfumeurs qui travaillent pour les gros labos ne sont pas les décideurs. Donc personne pour se battre.

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  5. Bonjour Denyse, c’est vrai, il faut manger, mais c’est aussi vrai qu’il ne faut pas fumer, toutefois les avis écrits sur les paquets de cigarettes ont peu influencé la consommation de tabac.
    Malheureusement je pense que le marché des parfums et même le gout des gens ont été beaucoup influencés par les exigences de l’industrie qui a forcé les consommateurs à s’accoutumer aux produits mainstream qui prolifèrent dans la grande distribution. Tous les jours je rencontre à la boutique en grande ligne deux catégories de consommatrices (c’est différent pour les hommes) : des femmes (plus ou moins avec plus de cinquante ans) qui cherchent des parfums tenaces et des femmes (plus ou moins avec moins de quarante ans) qui cherchent des parfums légers. Et s’ils sont plus jeunes (et s’ils ne connaissent que la parfumerie commerciale) il est plus facile qu’ils échappent parce que ils pensent que je ne vends que des parfums capiteux, drôles et presque importable. Et je concorde avec toi et je vole ton expression: c’est vraiment la génération iFrags! Quelle tristesse!!!

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  6. Antonio: "léger", "frais"... Voilà deux mots que j'entends répéter chaque fois que j'entre en parfumerie! Le plus comique, c'est qu'un jour j'ai fait sentir Fracas à une amie qui doit bien avoir 60 ans mais qui est passée de l'Eau d'Issey à Un Jardin après la Mousson (ce qui est mieux, j'en avais marre de sa calone). Eh bien elle a dit que Fracas était "frais" et "léger", ce qui montre que soit elle perd son odorat, soit que "frais" et "léger" = agréable dans le vocabulaire de bien des gens! Bref, elle aimait Fracas...

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  7. Je suis tout a fait d'accord avec Vero. Heureusement qu'il y a encore des parfumeurs courageux, comme elle, pour proposer des parfums exquis encore aujourd'hui!!

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  8. Tara, ce n'est pas la même Vero (qui me lit mais qui ne laisse pas de commentaires), mais l'une de mes fidèles lectrices!
    Cela dit, tout à fait d'accord, et j'espère que maintenant que Vero Kern va lancer ses eaux de parfums, elle aura du temps pour la création.

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  9. D,

    Intéressant parallèle entre les eaux vertes et Twiggy, je vois mieux la nuance avec la situation actuelle...

    J'ai lu les commentaires côté anglophone: ces restrictions, c'est donc, comme toujours, une histoire de gros sous? Je crois que je vais m'abstenir d'encore parler à tort et à travers avant d'avoir mieux compris toute cette histoire, qui décidément m'échappe ;)

    Ce qui m'intéresserait vraiment, c'est de savoir si tout ceci a un impact sur les ventes. Si le consommateur moyen, celui qui a le poids économique, n'est pas dérangé par la cure d'amaigrissement de la palette du parfumeur et des parfums eux-mêmes, alors pourquoi l'industrie s'arrêterait-elle en si bon chemin?

    Maintenant je me tais ;)

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  10. Six', mais non, faut pas se taire!
    C'est à s'arracher les cheveux quand on essaie de comprendre, cela dit.

    Les parfumeurs des gros labos travaillent en effet avec des budgets rikiki qui leur interdisent l'accès aux belles matières naturelles. Qui, en plus, tombent sous le couperet IFRAesque (il faut VRAIMENT lire l'exposé de Tony Burfield là-dessus).

    On sait que le C.A. de la parfumerie mainstream est en chute, ce qui est sans doute dû à la crise mais aussi au peu de personnalité de beaucoup de ce qui est proposé, ce qui fait que les gens ne s'attachent pas, donc qu'il faut relancer pour les rameuter, mais pas trop investir, cercle vicieux...

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  11. Article très intéressant. Je ne m'attarderais pas trop, mais il y franchement de quoi philosopher sur l'impact et le poids des mots face au pouvoir de l'argent facile, quand l'on constate que même une marque à forte personnalité fait perdre toute notion de raison à certains critiques pour un parfum sans autre intérêt que de faire entrer de l'argent facilement à moindre frais, sous prétexte qu'il est nouveau et que la marque est visible (attention, je ne vise personne en particulier, c'est juste un ressenti global).

    A contrario, il me semble que même dans un style désincarné et propre très iFrag (directement comparable au style iPod pour le coup), la création existe encore aujourd'hui, mais elle est tellement connotée que les initiés ne s'y intéressent souvent pas du tout ! C'est peut être un peu dommage...aussi !

    Quant à "jouer du vintage" pour plaire à une minorité, encore faut il être très cohérent ?

    Sinon, sur tous les autres points, je soutiens. Il est effrayant de constater quel point l'être humais peut avoir le besoin de se rendre malheureux ! C'est déprimant, mais ce n'est pas une raison pour se tirer une balle. Parlons et débattons encore !!!

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  12. Méchant Loup, je crois en effet qu'on pourrait comparer les iFrags aux fichiers MP3, même si je ne m'y connais pas beaucoup en hifi: perte d'une certaine richesse et texture du son comme des odeurs.

    Bien sûr qu'un parfumeur peut encore faire de grandes et belles choses dans le contexte actuel: encore faut-il qu'on lui en donne les moyens, et en général il travaille sur des budgets tellement maigrichons, dans un étau d'exigences marketing tellement frileuses ou cyniques, que c'est d'autant plus difficile.
    Il faut bien du talent pour glisser de vraies idées dans tout ça, et j'ai souvent l'impression que le parfumeur n'a pas eu la possibilité de les exprimer entièrement.

    Je ne préconise pas particulièrement le goût vintage: la mode, y compris en parfums, fonctionne sur le mode des références, mais il n'y a pas d'intérêt particulier à calquer les styles du passé sans recul.

    Le scandale, c'est que l'on défigure irrémédiablement les grands classiques par un appauvrissement de la palette fondé sur des recherches scientifiques apparemment peu concluantes lorsqu'on les étudie de près.

    Il ne s'agit pas alors de plaire à une minorité: beaucoup de femmes, certes pas les minettes que draguent les marques, déplorent de ne plus reconnaître des parfums qu'elles ont aimé toute leur vie. Ça fait du monde.

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  13. Sur ce dernier point, effectivement,c'est plus que désolant, surtout que la logique derrière tout cela n'est pas forcement uniquement de préserver les personnes, mais plutôt de payer moins les formules.

    Ce que je voulais souligner par contre, c'est qu'il y a parmi les iFrag des nouveautés intéressantes, comparable à la techno ou à une photo traitée par ordinateur, ou capables d'une abstraction qui n'était pas possible il y a quelques années. Bien sûr, ce ne sont pas les bijoux que nous avons connus, mais ils marquent tout de même le style de notre époque dans un registre bien précis. J'y reviendrai bientôt, c'était prévu, et tu seras sans doute surprise du personnage auquel je ferai référence.

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  14. ML: bon, on attend de découvrir, alors.

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  15. Denyse, même si tu ne t'y connais pas vraiment en hifi tu connais la sensation que procure un ampli à tubes associé à des panneaux électrostatiques. Aussi ton analogie avec le mp3 est tout à fait pertinente. Il faut cependant savoir que des tests en aveugle ont été menés sur les différents formats musicaux (analogiques, numériques plus ou moins comprimés...) Résultat : beaucoup de personnes préfèrent le mp3 !!!

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  16. Thierry: ben voilà. Tout comme plusieurs personnes préfèrent les arômes reconstitués aux vraies saveurs... On pourrait broder là-dessus ad infinitum! Parfois on se sent un peu vieux shnock... Pff.

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  17. carmencanada, les reglementations bidons anti-allergenes IFRA et la deferlente pitoyable des fruites anemiques qui menacent la haute parfumerie me font penser a ce documentaire, Food Inc.(nomine aux Oscars), qui denonce l'agro-alimentaire industriel americain (appauvrissement de la diversite agro-alimentaire, didacture du tout OGM, abus de pouvoir, corruption etc.)...et meme si le parfum n'est pas un besoin primaire, les mecanismes d'auto-reglementations de ces industries sont les memes. Le but est le profit et jamais la qualite, la creation ou le soucis de prendre en compte l'interet du consommateur.

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  18. Uella, évidemment on n'a rien contre le profit, il s'agit d'entreprises commerciales après tout, mais en effet, quand la qualité passe à l'as... C'est du cynisme, et en fin de compte, tu as raison, ça n'a rien d'étonnant.

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