dimanche 15 novembre 2009

Al Oudh de L'Artisan Parfumeur: Bois Fauve



Bertrand Duchaufour n’est plus seulement, désormais, le maestro des boisés transparent infusés d’épices et d’encens. Pas le moindre soupçon de cette note « poivron vert », qui représentait pour moi sa signature, dans ses trois derniers parfums.

Sans renoncer à la délicatesse de son écriture, M. Duchaufour semble être passé à un registre plus riche, plus charnel. Son Havana Vanille, que j’interprète comme une manœuvre de séduction de L’Artisan Parfumeur en direction du public américain si friand de la gousse, est construit sur l’absolue de narcisse d’Auvergne avec ses relents d’écurie. Son Amaranthine pour Penhaligon’s aborde sans détours ce que j’appelais déjà l’an dernier « la corruption des fleurs blanches » (expression reprise par le communiqué de presse de la maison) : ce soupçon de pourriture végétale qui se niche au cœur des corolles les plus pures.

Avec le nouvel Al Oudh de L’Artisan, il franchit carrément le seuil des effluves animales, avec un niveau de cumin pratiquement lutensien et assez de civette pour alerter les matous du quartier. Les relents d’encre et de truffe du castoreum tirent vers la noirceur un accord cuir souligné d’encens. Le santal et la myrrhe l'empreignent d’un soupçon de sueur.

L’oud, qui forme l’axe de la composition, est marié à sa partenaire moyen-orientale classique, la rose ; la rose est à son tour parée de l’épice qui lui est souvent associée dans la cuisine du Machrek, le safran, matériau difficile à manier avec ses facettes médicinales et métalliques mais subtilement dosé par Bertrand Duchaufour. D’ailleurs, chacune des notes, de la datte miellée au cèdre de l’Atlas fruité en passant par la cardamome, cite les racines arabes de l’art du parfumeur. Après tout Al Oudh est, comme Bois Farine, Timbuktu, Dzongkha et Havana Vanille, un chapitre de la collection “Voyages” de L’Artisan…

Pourtant, malgré ses arômes fauves, Al Oudh réussit à être à la fois un oud parfaitement reconnaissable – un vieux monsieur levantin entré dans la boutique de l’Artisan alors que je sentais sur touche l’a aussitôt identifié avec un sourire enchanté, avant de m’expliquer les vertus aphrodisiaques du parfum en Orient – et assez subtil pour les nez occidentaux (suite à la remarque judicieuse d'un(e) internaute, je corrige: disons "assez dompté" -- je ne voudrais pas laisser entendre que les nez sont moins subtils ailleurs qu'en Occident, ce qui n'aurait aucun sens).

Grâce à la finesse d’exécution de Bertrand Duchaufour, et aux notes baumées de vanille et de fève tonka dont il enrobe le fond, Al Oudh évite les voies de fait olfactives perpétrées par les ouds de Montale. S’il fait voyager, il se tient résolument à l'écart du style « Happy Hour à Dubaï ».

S’il fallait le comparer à ses deux prédécesseurs immédiats, le Pure Oud de By Kilian et l’Oud 27 du Labo ? Celui de L’Artisan Parfumeur est beaucoup plus épicé, plus arrondi que le premier, et nettement moins… disons, fauve, que le second. Si tous deux vous donnent envie de vous jeter sur un tampon Jex, Al Oudh risque d’être un peu trop odorant. Si le cumin de Femme – dont, curieusement, Al Oudh me semble un lointain descendant – ou celui de Santal de Mysore, El Attarine et Serge Noire vous rappellent les heures de pointe dans le métro du Caire, laissez tomber.

Mais si vous aimez vous rouler dans le cuir et les épices, si un soupçon d’animalité vous fait frémir l’échine, ô combien vous aimerez le joyau néo-orientaliste de Bertrand Duchaufour.

Quant à moi, j’adore me faire jouer ce genre de sale tour par un homme. Et je plongerais volontiers le nez dans la nuque d’un homme dégageant ce sillage…


Al Oudh est officiellement mis en vente le 20 novembre, mais certaines boutiques de L'Artisan Parfumeur l'ont déjà reçu à l'heure de cette publication.


Image: Van Leo, portrait d'une femme inconnue, années 1940 (source: American University in Cairo).


22 commentaires:

  1. Cet Al Oudh semble prometteur quoique j'ai un léger problème avec cette note. Dans l'air, je la trouve presque divine et sur la peau, elle me deçoit souvent, sans doute parce que trop masculine pour moi à porter. En passant devant la boutique arabisante des Champs Elysées s'émane cette senteur mais aucun des parfums qu'ils m'ont fait essayer n'avait cette délicate richesse, presque l'équivalent non pas olfactif mais mystique de notre encens. En tout cas, j'ai hâte de découvrir ce parfum...

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  2. Rebecca, l'oud, c'est limite pour moi aussi et j'ai beaucoup de mal avec la parfumerie non-alcoolique du Moyen-orient, que je n'arrive pas à "lire". Cela étant, je trouve justement que Bertrand Duchaufour a réussi à rendre ces accords lisibles et à les dompter... un peu. Je suis à peu près sûre qu'Al Oudh séduira les amateurs de sensations olfactives fortes, en plus de son public "naturel" du Moyen-Orient: l'oud est désormais entré dans notre vocabulaire, du moins côté masculin.

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  3. Bien que peu fan de cette matière, les comparaisons que tu fais avec Lutens et les autres ouds du marché excitent ma curiosité...
    A suivre donc....

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  4. Thierry, certainement, il faut le sentir. C'est un parfum complexe et assez subtil.

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  5. Merci pour cette nouvelle chronique, qui donne envie. J'aurais seulement besoin d'un éclaircissement sur cette phrase: "Al Oudh réussit à être à la fois un oud parfaitement reconnaissable (...) et assez subtil pour les nez occidentaux.". Il me semble pourtant que les "nez orientaux" n'ont rien à envier, question subtilité, aux occidentaux...

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  6. Jasminpalnice, oh la la, ce n'était pas du tout ce que je voulais laisser entendre! Je voulais simplement dire qu'au Moyen-orient, on est plus habitué à l'oud "pur" qui est une note à laquelle beaucoup de personnes ne sont pas accoutumées en Europe ou en Amérique, et qu'elles peuvent trouver difficile. Celui de L'Artisan est travaillé en ce sens. Rien à voir avec la finesse de l'odorat ou la richesse de la culture olfactive, plus développée souvent ailleurs que dans nos cultures accro aux odeurs "fraîches"!

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  7. c'est marrant vous parlez de notes safranées dans cet oud et c'est en effet ce qui ressortait pas mal sur ma peau, alors que cetet facette ressortait beaucoup moins sur la peau d'une amie.

    Ce parfum m'évoque aussi les notes d'encens d'un parfum qui émanait dans l'atmosphère des salles des spectacles de zingaro (spectacle équestre), je ne sais pas si ça parle à quelqu'un...
    sinon moi aussi, comem rebecca, je prends du plaisir à sentir cette note, l'oud, mais je crois que j'aurais du mal à le porter ..

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  8. Sophie: l'encens... et certainement un peu l'écurie! ;-)

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  9. Hum, la comparaison avec Serge Noire me fait craindre le pire... Serge Noire etait carrement importable pour moi, tant la note de cumin m'incommodait. El Attarine encore est supportable, mais limite. Il faudra le sentir mais je n'ai pas beaucoup d'espoir...

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  10. Tara, je dirais tout de même qu'il est d'une structure plus délicate que Serge Noire. Faut voir... ou plutôt sentir!

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  11. Chère Denyse, je comprends mieux...le contraire de votre part m'aurait étonné. Quant aux parfums orientaux, plus exactement les attars, je regrette qu'on n'en trouve si peu en France...sans doute une question de culture effectivement, les anglo-saxons sont déjà plus friands des huiles de parfum. Il me semble que Guerlain s'était laisé tenter...sans succès (et à des prix, il faut le dire, carrément rédhibitoires). Je me souviens également des "fonds de parfum" de Lutens qui n'étaient pas huileux..mais presque. Ils ont disparu eux aussi. dommage, celui d'Arabie était particulièrement réussi, là où l'eau de parfum me déçoit aujourd'hui (à moins qu'il n'ait été reformulé.. ?)

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  12. Jasminpalnice, en effet les huiles parfumées de Guerlain n'ont pas rencontré leur public, comme on dit: trop éloignées des habitudes de la clientèle, et... chères. Quant à moi, j'avoue que la parfumerie non-alcoolique, dont j'ai fait l'expérience à Beyrouth, me reste très difficilement lisible par manque d'habitude. J'espère y remédier un jour.

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  13. Al Oudh avait tout pour rentrer dans ma famille des parfums d’hiver mais dès le premier pshit j’ai compris que nous étions davantage dans la douceur que dans le fumé radical et sec. J’ai tout de suite pensé par son côté «rhum», à Idole de Lubin signé Olivia Giacobetti et par sa note de fond de fruit sec, au méconnu mais appréciable «Miles» de detaille. Je vais donc rester du côté Lutens et Maître parfumeur Gantier pour cet hiver.

    Par ailleurs, j’ai profité de cette sortie pour découvrir Amaranthine de Penhaligon’s et j’ai trouvé ce parfum vraiment superbe. On y décèle l’humidité qui monte de la terre, les tiges foulées flétries, les pousses naissantes. J’aime assez cet aspect «hyper réaliste» qui à défaut de donner la sensation de porter un parfum, offre l’occasion d’avoir une odeur.

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  14. Madiel, il est vrai qu'Al Oudh n'est pas très fumé... et en fait, pour l'avoir senti sans savoir qu'il s'agissait de lui dans le sillage d'un ami je me suis dit "Tiens, il porte un Duchaufour" -- donc la signature est très reconnaissable malgré tout. Le fond m'a semblé plus masculin que ne le laissait penser le développement initial.
    Je pense donc que comme vous, pour mon plaisir à moi je porterais plutôt Amaranthine. Mais c'est vraiment là une question de goût.

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  15. tres joli parfum, j'aime le oud, decouvert il y a plusieurs annees chez montale avec le magnifique oud queen rose
    mais si le oud de montale vous semble sauvage...tenter le oud pur, que 'ai eu l'occasion de tester grace aux 2 gentils vendeurs de la boutique arabian oud des champs elysees..ce oud pur est..importable lol, mais c'est une experience a faire

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  16. Véro, l'oud de Montale, c'est juste pas possible pour moi. J'aimerais sentir le vrai oud, en effet, mais brûlé, comme au Moyen-Orient...

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  17. Alors prends ton courage a deux mains et franchis le seuil d'Arabian Oud sur les Champs Elysees... ils brulent de l'oud dans le magasin tous les jours. Je te promets ils ne mordent pas. :-)

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  18. Tara, mais ces garçons-là ont 3000 ans d'art du commerce dans le sang... Je veux dire par là que leur façon de commercer est un art. Je me méfie! ;-)

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  19. J'y suis rentrée, attirée par l'odeur alléchée mais je n'ai pas du tout aimé ce que j'ai senti sur la peau. Je n'aime pas les parfums qui ne sont pas alcooliques.
    Pour Al Oudh, je l'ai finalement senti et il est des plus maîtrisés, tout à fait dans l'esprit de ta description. Je le trouve cependant trop masculin pour moi, mais sur un homme, pourquoi pas en effet?

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  20. Rebecca, en effet Al Oudh tire plutôt vers le registre masculin, surtout en fin de parcours. Mais il me fait un drôle d'effet porté: comme si je m'étais frottée contre un homme... Ce qui n'est pas pour me déplaire.

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  21. Cette note d'oud + rose me fait exactement penser aux vieux fûts de chêne qu'on vient de vider de leur lambic, un alcool de pomme breton, le bois est mouillé, un peu pourri et imprégné d'alcool.Enfant j'aidais ma grand-mère à transvaser en bouteilles l'hydromel qui avait vieillis plusieurs années en fûts, et j'avais le droit de lécher la dernière goutte..; D'Abord j'ai aimé la chaleur et justement l'absence d'âpreté mais très vite sur ma peau le cumin a fait virer les choses en direction du métro du Caire et... au bout d'une heure ça devenait dur à supporter, cette ambiance "sueur de l'atlas", civette et cumin, c'est un peu trop pour moi. Au bout du compte, en naviguant entre l'ivrogne breton et le vieux marocain j'ai au moins appris deux choses: je ne suis pas amateur d'aoud et ça y est cette fois le cumin je vois très bien la note et son association à la sueur épicée.
    En comparant avec Dzonkgha avec qui je lui trouve un air de famille (normal bien sur ils ont le même papa) et Dzing j'ai eut un choc de comprendre enfin à quoi ce dernier me faisait penser: au lieu du cuir c'est l'odeur de la peinture à l'eau pour enfant( les petits rond de différentes couleurs..)Totale régression. Ce qui me fait commenter par la même occasion sur le "labyrinthe": je suis en train d'apprendre et je crois que je fonctionne par association d'idées et par comparaisons, avec les matières premières que je possède (essentiellement des huiles essentielles mais bientôt j'espère des synthétiques) et entre les parfums. Et bien sûr en lisant vos descriptions captivantes entre autre..

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  22. Anatole, en effet les associations suscitées par Al Oudh ne sont pas celles dont on a envie de se parfumer! Le cumin joue parfois de ces tours... Sa réaction sur la peau et nos seuils de tolérance diffèrent. Sur moi, il passe très bien.
    Dzing! est l'un de ces parfums qui suscitent plein d'associations bizarres -- moi, je sens le carton mouillé... En tous cas, je pense que l'association des facettes aux vraies choses est en effet ce qui permet de mieux les mémoriser.

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