vendredi 20 novembre 2009

Dans le labyrinthe des notes



La préparation de mon cours sur les parfums à Londres mobilise toute mon énergie et – c’est énervant – je ne suis pas vraiment d’humeur à tester des litres de nouveautés…

Mais je reviens du Salon des Matières Premières organisée par la Société Française des Parfumeurs dont je vais devenir membre grâce au « marrainage » d’Isabelle Doyen et de Sandrine Videault – j’en profite pour remercier de leur chaleureux accueil le président de la SFP, Patrick Saint-Yves, ainsi que Nathalie Périnet-Marquet, responsable de la communication.

Et cette visite me semble confirmer l'approche choisie pour aborder ce séminaire londonien. Je n’ai pas l’intention d’en déflorer le contenu au cas où certains participants me lisent ; je n’entrerai donc pas dans les détails. Mais : l’un des problèmes rencontrés lors de la conception du programme était le fait de n'avoir suivi aucun cursus officiel de formation en parfumerie. Tout ce que je sais, je l’ai appris en lisant, en sentant et en rencontrant des parfumeurs. Je ne peux pas pour autant aborder les matières premières, comme je souhaite le faire pour ce séminaire, de la même façon qu’un professeur de l’ISIPCA, par exemple (cela dit, Isabelle Doyen, qui y assure ces cours, a gentiment accepté de revoir le programme avec moi ; merci à elle, et aux autres parfumeurs qui ont pris le temps d’en discuter avec moi).

Je me suis donc demandé comment j’avais procédé, moi, pour approcher les matières premières et la façon dont elles sont associées dans une composition. La réponse n’est pas sorcière : par leurs facettes communes ; la façon dont un matériau en appelle naturellement un autre. C’est une approche qui fait une grande part à l’intuition : il s’agit de s’ouvrir à la façon dont un matériau vous parle, dont il évoque le souvenir olfactif de choses et d’ambiances concrètes. À la façon dont il raconte des histoires différentes selon les autres matériaux dont on l’entoure.

Il s’agit bien entendu d’une approche assez contemporaine : il est beaucoup plus difficile d’analyser ainsi la démarche qui a présidé à la composition des grandes symphonies parfumées d’antan.

Mais, par exemple : l’huile essentielle “traditionnelle” de patchouli des laboratoires Payan Bertrand, avec ses relents de vieilles pierres, appelle irrésistiblement la mousse de chêne, et l’on comprend qu’elles aient été associées dans les chypres d’antan. En revanche, lorsqu’on sent leur absolu de patchouli avec ses notes quasi-animales de chocolat noir, l’association au cacao dans Bornéo 1834 devient une évidence. De même, les notes métalliques et limpides de la baie rose obtenue par la méthode Process Elixir de Payan Bertrand fait comprendre que le matériau peut être utilisé pour créer un effet semblable à celui des aldéhydes, mais sans aldéhydes.

Ou encore : Octavian et moi avons souri en repérant ce qu’a presque sûrement utilisé Francis Kurkdjian pour sa note fleur d’oranger dans trois de ses nouvelles compositions (et au moins une autre plus ancienne) -- une molécule de chez son ancien employeur, Takasago, qu’on retrouve plus communément dans les lessives. Ah, Francis…

Bien entendu, il n’est pas question d’interroger un labo là-dessus, et faute de pouvoir réaliser des chromatographies en phase gazeuse dans sa cuisine, il faut se fier à son nez. Ou poser la question directement à un parfumeur. Qui répondra ou pas !

(Je ne dirai pas lequel m’a fait une scène pour plaisanter lorsque j’ai fait les yeux doux à un confrère… il se reconnaîtra -- mon trésor, je ne suis pas plus fidèle aux parfums et aux parfumeurs qu'aux amants, mais tu seras toujours le premier !)

Maintenant, à vous: comment vous y prenez-vous pour lire et comprendre les notes d'une composition? Avez-vous déjà "joué" avec des matières premières, et comment vous y prenez-vous pour les aborder?


Image: Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room Rain in Early Spring (2002)


16 commentaires:

  1. Bonjour Carmencanada,
    Ah ! tu as du certainement t'en mettre plein le nez, hier, pour dire les choses un peu familèrement ! Avec bonheur j'imagine ?Quand je sens une matière première naturelle ou synthétique je déploie toutes mes antennes et j'écoute, je touche, je goûte, je regarde. En fait j'utilise tous mes sens pour trouver les mots qui me permettront d'une part de la mémoriser, ensuite de trouver des signes/signifiant. les facettes qui racontent un bout d'histoire, juste quelques mots parfois. Ensuite je tricote et je commence à imaginer des bout de phrases parfumées en associant telles facettes avec telles autres...et si je me débrouille bien je finis par faire un joli pull ! :))

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  2. Bonjour Céline! Oui, je n'ai pas senti tout ce que j'aurais pu (heureusement Octavian m'a un peu prise par la main -- ou menée par le bout du nez, si l'on veut), mais c'est un nouveau pan de votre univers à vous, les parfumeurs, qui se découvrent un peu plus à moi. Et je commence à comprendre la grammaire (pour changer de métaphore): comment on fait les phrases.
    Et oui, tes pulls sont très jolis! ;-) Je porte pas mal l'oriental...

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  3. Qu'ajouter de plus, tout est dit? Une matière, c'est une texture, une couleur, une sensation qui appelle aussi d'autres sens. Elles pulsent, chantent, vibrent, brillent, scintillent, explosent, grondent, aèrent, plombent, excitent comme des notes. Il y en a que l'on aime, il y en a qui nous aiment, d'autres nous résistent.
    Pour l'hiver, j'adopte volontiers le col roulé (oriental) et le pull marin(sel).

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  4. Méchant Loup: et sur tout ça il faut des mots! Qué boulot...
    Ravie que tu aimes aussi les "pulls" -- je porte également le décolleté jasminé!

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  5. En repensant au moment où nous avons senti ensemble de la civette l'autre soir je me dis que ce qui m'intrigue le plus c'est d'essayer d'imaginer comment les notes, composants qui sentent "mauvais" peuvent embellir, booster, faire irradier... une composition.
    Dans mon enfance / adolescence j'avais l'opportunité de rentrer quelquefois dans une étable, ou de rencontrer une magnifique bouse de vache au détour d'un chemin : il me plaisait alors d'imaginer les inflexions florales du "matériau" ou son association avec un bouquet floral plus "joli". Encore aujourd'hui je m'attache au coté "vin bouché" de la tête d'Aromatics Elixir.

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  6. Thierry, comme tu le sais aussi bien que moi, les parfumeurs disent (JC Ellena en tête) qu'il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises odeurs ou en tous cas, qu'il faut suspendre son jugement lorsqu'on les explore.
    Et comme tu le sais aussi, ce sourant du malodorant ou réputé tel en parfumerie est quelque chose qui me fascine au plus haut point! (et la bouse de vache, ça sent plutôt pas mauvais du tout).

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  7. Et oui Denyse, il faut des mots. Mais je suis loin d'avoir ton expérience, le talent et la dextérité de ta plume, loin de là.
    Et oui, comme vous le soulignez, il est curieux de constater qu'il n'est point de beaux jasmin sans cette matière qui "sent les tripes", point de Jicky sans "bouse de vache". A ce propos, avez vous déjà remarqué que la bouse de vache peut parfois sentir le miel...tout comme la civette ! Voilà pourquoi elle est si "ronde" et indispensable.

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  8. Méchant Loup, je ne disais pas ça pour vous mais pour moi qui vais devoir parler 20 heures devant les amoureux des parfums très avertis qui assisteront à mon séminaire!
    Curieusement, j'étais en train d'écrire à l'instant, en commentaire d'un autre blog, que la civette avait de la rondeur et du velouté. Quelque chose d'un miel très fort, très animal, mais aussi, dans certaines dilutions, un petit côté "boules à mites" comme l'indol.

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  9. Veux tu que je te fasse parvenir une copie des tableaux de la méthode Jean Carles? Je les ai toujours après tant d'années et mes notes.

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  10. Rebecca, et comment! Ça me sera précieux, merci...

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  12. Quelle chance de pouvoir sentir toutes ces merveilles...
    En ce qui me concerne, j'ai des placards remplis d’épices, de résines, d’essences et de plantes récoltés en Afrique et en méditerranée, une cave où je cache des matières premières de synthèse et quelques parfums rares. Il ne se passe pas un jour où je n’expérimente un mélange ou un croisement et je note aussitôt mes découvertes dans des carnets. Je n’ai toujours pas trouvé de logique ou de méthode, et chaque expérience est une découvert qui bouleverse tout. Les rencontres les plus inattendues sont aussi source d’enrichissement. Mon dernier jeu est un mariage Néroli, mousse de chêne (troublant). Il me semble qu’en parfumerie, le diable est dans le détail et que l’art de la proportion est très important. Pourquoi ne pas faire ce jeu avec vos étudiants ?.. Et réaliser les rencontres olfactives les plus improbables. L’étonnement, les surprises, permettent de mémoriser facilement chaque matières premières.

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  13. Madiel, je suis soufflée et admirative: je suis beaucoup plus paresseuse que vous! ;-)
    Si mon cours durait trois semaines au lieu de trois jours je pourrais m'aventurer vers des rapprochements inédits, mais je ne consacre qu'un jour aux MP: je compte donc les rapprocher de ce qui ressemble à certaines de leurs facettes, mais avec des objets concrets dans un premier temps, ce qui me semble en effet plus propice à la mémorisation!
    Et vous auriez sûrement pu venir au Salon, il suffisait d'acquitter le tarif d'entrée. Hélas, le prochain n'aura lieu que dans 18 mois.

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  14. Un peu de paresse ne fait pas de mal quand on a un véritable don et une grande sensibilité. Je reste un amateur, un curieux superficiel comparé à vos analyses que je ne me lasse pas de lire. J'ai effectivement raté ce salon mais je réserverai une journée pour l'année prochaine. Le patchouli "avec ses relents de vieilles pierres" de votre description, me hante déjà...

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  15. Madiel, je suis confuse!
    Mais je songe que si une petite poignée d'amateurs passionnés se mettent à visiter ce genre de manifestation, ce sera du jamais vu...

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  16. Bonsoir,

    Voici un extrait instructif qui peut vous aider :

    Ceci dit, comment travaille un parfumeur? Comment procède-t-il pour arriver à créer ce mélange harmonieux, très typé, reconnaissable entre tous (du moins c'est ce que l'on recherche) et qui répondrait à tant de critères : être diffusant, puissant, tenace, s'évaporer en lissant un sillage plaisant, captivant, sensuel et que saie-je encore ?

    ...

    Pour commencer, le parfumeur observe, certaines règles comme on observe des règles dans tous les métiers, et qui sans être rigides, doivent quand même, être présentes à l'esprit du créateur.

    ...

    c’est principalement l’interférence de diverses matières premières qu’il va employer, entre elles, leurs interactions, les ACCORDS comme l’on dit qu’elles vont former. Ces accords obéissent à des proportions dans lesquelles ces matières vont être mises en œuvre. Il se peut que la rupture de ces accords de base, de ces « règles » va aboutir à un chef d’œuvre révolutionnant la parfumerie, ou bien à une cacophonie olfactive, le tout est question de chance, de connaissance et de technicité.

    Ainsi le parfumeur-créateur est avant tout un TECHNICIEN. Il connaît les matériaux qu’il va mettre en œuvre, leurs provenance, leur COÛT bien sur, leur comportement dans les mélanges complexes et leur tenue dans les supports divers : savons, crèmes, produits d’hygiène (capillaire, pour le bain, déodorants, etc. ...)

    Il n’a pas besoin de connaître par cœur les 4000 matières premières, ceci est uniquement valable quand on raconte des histoires aux journalistes car 500 produits suffisent pour remplir une vie de travail !

    Comment procède-t-il à l’intérieur de ce CADRE pour s’exprimer ?

    ...

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