vendredi 17 octobre 2014

« Tout ce que j’ai fait, ça a été inventé »: Conversation avec Serge Lutens, 3e partie


Pour lire les première et deuxième parties, cliquez ici et ici.

D.B. : Et qu'est-ce que vous dites à Christopher, pour convoquer ça : qu'est-ce que vous lui donnez ?

S.L. : Je parle énormément de moi et puis il faut dire que, quand même ça fait 24 ans que je m’occupe de parfums… plus que ça même… Et d’une certaine façon, si vous voulez, j’ai mes matières. Je sais très bien comment il faut faire, ce qu’il faut faire. Je dis : « On va essayer ça, on va essayer ci ». En fait, ce qui est terrible, c’est que les gens veulent vous donner un rôle, à travers les choses.

Moi, je ne suis pas un technicien, j’ai jamais prétendu être un technicien, je ne peux pas être un technicien. Quand je fais mes images, par exemple, quand j’ai fait mes photographies, c’était… Diriger la lumière pour moi, c’était très, très important. Éclairer mon modèle : je savais exactement… Je sais lire la moindre ombre, que personne ne peut lire sur un visage, mais je ne savais pas mettre les appareils. Même mon téléphone, c’est pareil : je ne sais pas m’en servir. C’est un téléphone comme le vôtre, genre perfectionné, comme ça, mais je ne sais pas me servir de ça : c’est trop compliqué. Il y a trop de touches, il y a trop de boutons, il y a trop de trucs. Jamais je ne pourrai me servir de ce téléphone, c’est trop compliqué.

Je suis pas un technicien, en rien, mais je n’ai rien appris dans ma vie ou plutôt je n’ai fait qu’apprendre. Tout ce que j’ai fait, ça a été inventé : quand j’ai coupé les cheveux, je les ai coupés à ma façon. Quand j’ai maquillé, je savais le faire. J’ai inventé ce métier. Ces métiers que j’ai faits, je les ai inventés. J’ai inventé ça. Ça n’existait pas, le maquilleur comme on en parle aujourd'hui. Ça n’existait pas. Je faisais tout : je faisais les décors, je faisais les coiffures, je faisais les maquillages, j’habillais mes filles. J’aurais pu être couturier : j’aurais pu. C’est quelque chose que j’aurais pu faire.

Christopher, c’est vraiment quelqu'un pour qui j’ai beaucoup de respect. Notre système de travail, c’est quelque chose de tout à fait explicable. Moi, je ne travaille pas avec quelqu'un : je travaille en quelqu'un, je ne sais pas être avec. Ça n’est pas mon truc… Je suis poreux moi-même, spongieux, absorbant, laissant rentrer les choses. Cette qualité était un défaut au début de ma vie, parce que j’avais peur, j’étais toujours en danger : la peur et l’agressivité, c’est deux amies qui se connaissent bien. C’est la même, c’est la réaction, c’est le revers de la pièce. Et donc ça, j’ai appris à m’en servir et je sais rentrer dans l’autre. Pas le comprendre, être lui.

« J’avais besoin de régler un compte. »

D.B. : J’ai l’impression que L’Orpheline est plus tendre que vos derniers parfums. Surtout parce qu’il vient après Laine de Verre.

S.L. : Oui, il est tendre. Vous avez raison. Vous êtes fine. Laine de Verre, c’était l’extrémité. C’est la tension extrême, c’est la guerre. Et encore, je voulais aller plus loin. Je voulais aller encore plus loin que ça.

D.B. : Dans La fille de Berlin, tout chaud qu’il soit, tout brûlant qu’il soit, il y a aussi cette note sanguine. Sang de dragon.

S.L. : Dragon on fire…

D.B. : Voilà : c’est un rubis brut sur un casque de walkyrie. Dans vos parfums les plus récents, il y a tout un courant de notes froides, métalliques, sanguines… On est sur les deux versants de l’encens. Il y a l’encens comme combustible…

S.L. : Les deux versants de l’encens : cette phrase est belle.

D.B. : … le feu, la fumée, le combustible, etc. Et on a le versant de l’encens comme sang, froid, métallique, à la limite de la note viande crue.

S.L. : J’adore l’encens : c’est tellement une matière riche, surtout celui de Somalie. Il est tellement pur ! Mais c’est une beauté ! Il y a du pyrogéné aussi dedans, il y a du castoréum… C’est un montage délicat. Vous avez dit une chose très juste là : « C’est un parfum qui tremble ».

D.B. : Dans les textes qui accompagnent tous ces parfums « sang », vous parlez de votre mère, directement ou indirectement…

S.L. : Un peu trop !

D.B. : C’est la loi du sang.

S.L. : J’en ai parlé un peu trop, mais j’avais besoin de régler un compte. C’est passé maintenant, c’est derrière, c’est terminé. Mais ça a été très important de me débarrasser de cette histoire qui trainait trop. Ça prenait trop de place.

D.B. : Votre mère est morte à quel âge ?

S.L. : Cent ans, moins un mois. Très tenace. Mais mon père est mort jeune, par contre : il est mort à mon âge maintenant. Il est mort à soixante-douze ans.

D.B. : Voilà : quand vous avez dit « Il est temps de m’en débarrasser », je savais qu’il y avait un « à mon âge maintenant » quelque part, qui devait sortir…


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