mercredi 15 octobre 2014

« L’imagination que j’ai autour de cette femme qui est ma mère » : Conversation avec Serge Lutens, 2e partie




                                                         
S.L. : L’image de Berlin est très présente dans mon histoire : c’est la guerre, les lois de Pétain, l’Occupation… C’est l’imagination que j’ai autour de cette femme qui est ma mère. Qu'est-ce que c’est ? Qui est mon père ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qui est-elle ? Qui est cette femme, qui s’est tue tout sa vie ? Qui est morte dans le silence… sans rien me dire…

D.B. : Sur votre père ?

S.L. : Je ne sais pas qui est mon père, mais je ne sais pas qui est ma mère… Je sais qui est mon père, vu que je ne l’aime pas, que je ne l’aimais pas, mais en fait il y a un retour. Ce n’est pas si simple.

D.B. : Vos textes sont toujours en creux, ils parlent plutôt de la trace de votre histoire sur vous que de l’anecdote… Alors évidemment, on essaye de lire entre les lignes… Est-ce que votre père était un Allemand ?

S.L. : Non. Mais ma mère disait du bien des Allemands, d’ailleurs. Elle disait : « Ils étaient bien élevés ». Je ne l’ai jamais entendue dire un mot de mal sur les Allemands. Il y a des choses qu’elle a dites aussi qui m’ont troublé terriblement. Par exemple ma sœur, qui a 10 ans de moins que moi, lui a dit un jour : « Mais toutes tes amies, pour finir, étaient prostituées ! ». Ma mère lui a répondu : « Enfin pas prostituées, mais légères… Tout le monde l’était, à cette époque ». C’est très troublant, évidemment…


« Si je n’attachais pas ma propre histoire, je ne ferais pas de parfums. »


D.B. : J’ai l’impression que vos textes, qui accompagnent les parfums, sont une part aussi importante que le parfum de ce qu’on appellerait dans le langage de l’art contemporain le dispositif…

S.L. : Pour moi, c’est majeur, parce que sinon il ne dit rien, ce parfum. C’est toute l’histoire qui est intéressante. C’est le mouvement qu’il y a en nous-mêmes, un parfum. S’il n’y a pas ce mouvement, ça sert à quoi un parfum ? Si on ne communique pas par lui, si c’est simplement une bouteille avec un nom… Admettons que voilà, il n’y a pas de texte, ça s’appelle L’orpheline, ça sent ça. Mais c’est quoi alors ? Le parfum, si ce n’est pas une histoire, si ce n’est pas notre histoire, ce n’est pas de la création. Création, c'est‑à‑dire étymologiquement, « poésie ». Si je n’attachais pas ma propre histoire, je ne ferais pas de parfums. D’ailleurs, je l’ai constaté : si on n’a pas les mots, alors les gens sont perdus, mais perdus !

Ça m’est arrivé, agacé si vous voulez, quand je présente une fois par an la production de l’année prochaine, de voir ce genre de gens qui savent tout, vous voyez ? Et de me dire : « Cette fois-ci, je ne vais rien dire, pas un mot ». De poser le parfum sur la table, de laisser passer les mouillettes et de ne rien dire. Les gens étaient perdus. Tout le monde se regardait, se demandait ce que c’était… Et puis alors, comme ils ne savaient pas quoi dire, tout le monde partait sur les matières…

D.B. : Exactement : on se rabat sur les matières premières quand on ne sait pas quoi dire d’autre.

S.L. : Et ça, c’est un grand problème, parce que justement les matières premières… Moi j’étais, je dois dire, le premier qui ai recommencé cette histoire [le fait de nommer des parfums d’après des matières premières NDLR].

D.B. : C’est-à-dire ?

S.L. : Pourquoi je l’ai fait ? C’est parce qu'il n'y avait plus d’identité du tout, du tout, du tout dans le parfum. C’était d’énormes soupes qui tournaient en rond, pour finir dans une même marmite. Ça n’avait plus de sens… D’ailleurs, le parfum mourait. C’est ça qui se passe. Cette parfumerie de niche, elle est foutue, mais foutue jusqu’à l’os… c’est du marketing pur, mais du marketing à fond. Ça n’a plus rien, rien, rien d’original. C’est récupéré par un commerce mercantile, assez vulgaire pour finir.

« J’aime violer ce sentiment d’enfance »

S.L. : Que fait un enfant, un enfant très petit, par exemple, de trois ans ? Bon, première chose, regarder. Après, deuxième mouvement : saisir. Après, troisième mouvement, sentir. Après, quatrième mouvement, bouffer ! Cinquième mouvement : recracher, si c’est mauvais. Et si c’est bon, l’avaler. Donc c’est tout ce mouvement…

Quand j’achète une étoffe, par exemple, je réagis de la même façon. Premier mouvement, l’œil ; deuxième mouvement, direction ; troisième mouvement, toucher. Mais immédiatement, toucher, ça veut dire saisir et porter au nez, parce que je n’achète pas une étoffe sans la sentir. Et j’en ai besoin, si c’est de la laine, de retrouver l’odeur de suint. Si je sens le miel, je veux l’odeur de la cire, l’odeur de la bête. Mais c’était un viol, ça, à un moment : j’ai dû me violer pour ça. J’aime violer ce sentiment d’enfance, de l’enfant trop délicat que j’étais. Trop délicat, c'est‑à‑dire en fait refusant les émotions… Pour finir, j’étais quelqu'un d’assez… plutôt mièvre, c'est-à-dire plutôt féminin, ne sortant pas de lui-même, trop introverti. J’ai dû violer ces sentiments pour jouir.

J’étais dans cette idée, dans cette image, dans cette délicatesse truquée, mentie. Le goût délicat que j’avais, qui se voulait comme ça aussi. Mon père essayait tout désespérément : de m’emmener au catch, à la boxe… Je détestais, parce qu'il était avec moi, et puis je détestais par principe. C’était… Parce que c’était lui… C’était lui. Il m’avait refusé. L’homme qui vous refuse son nom : est-ce que je pouvais accepter quelque chose de lui ? Donc c’était difficile. Alors tout ça, si vous voulez, ça me portait, mais tout ça, c’est ce qui a aussi donné La fille de Berlin, La vierge de fer, des choses très fortes en fait. Violer ce sentiment : il fallait que j’arrive à sortir… parce que le parfum, pour moi, c’était sortir de moi-même. C’était ça : c’était ma clé, c’était la clé pour sortir de moi-même, pour ouvrir ma propre porte. Et L’orpheline, c’est justement cette… Comme vous dites, c’est un parfum qui « tremble ». C’est très joli, ce que vous avez dit, très joli.


La 3ème partie de cet entretien sera publiée vendredi 17 octobre.
L'illustration est tirée du Mariage de Maria Braun de R.W. Fassbinder.

12 commentaires:

  1. De plus en plus sensible et touchant. Surtout au milieu de ce monde de marketing. Merci.

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    1. Cet entretien a eu lieu avant les vacances. J'ai mis longtemps à le transcrire, à le mettre en forme, à cause de l'intimité de ce propos. Comme si je trahissais une confidence. Puis j'ai songé que néanmoins, cet entretien avait eu lieu dans des circonstances "officielles", qu'on ne pouvait soupçonner Serge Lutens de ne pas savoir ce qu'il disait et à qui il le disait... tout de même ! D'où ma décision, à retardement, de publier.

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  2. Quelle incroyable sincérité. Cet entretien et ces confidences sont époustouflants. Je trouve que quand on a osé être soi comme il l'a osé, se dire n'a rien d'inconvenant. ça devient universel et beau. De l'art, en somme. C'est fulgurant et magnifique. Je vous remercie.
    Hélène

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    1. C'est Serge Lutens qu'il faut remercier ! Et, en effet, rien n'est inconvenant dans ses propos... tout est émouvant et, comme vous le dites, fulgurant.

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  3. Merci pour ce partage ; un autre partage en cinq parties sur les ondes où la voix, elle aussi, parfois tremble : http://www.franceculture.fr/personne-serge-lutens

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    1. Et merci à vous pour le lien, auquel j'aurais dû songer...

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  4. Très bel entretien. Avez-vous senti L'incendiaire? Qu'en pensez vous? Je n'ai pas eu l'occasion de le sentir mais il me semble justement être le produit d'une démarche relevant du commerce mercantile, dans sa cherté indécente, pour la première fois chez Lutens. Sinon L'orpheline me semble l'achèvement d'un travail commencé avec Laine de Verre et L'eau Froide: vous avez très justement parlé de tremblement, on pourrait aussi dire une tension entre peau et tissu, entre organique et minéral. Le parfum comme texture ou température plutôt qu'odeur. Quelque chose d'assez nouveau en somme chez Lutens et peut-être même dans la parfumerie en général.

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    1. Je n'ai pas senti L'Incendiaire, je réserve donc mon opinion pour l'instant... Je suis assez d'accord avec vous sur la filiation de L'Orpheline; je songe aussi à Vierge de Fer et à De Profundis pour la douceur inquiétante, presque maladive qui évoque l'enfant trop délicat dont parle Serge Lutens...

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    2. oui ce sont les deux axes qu'il semble explorer depuis un bon moment déjà: l'enfance( axe inquiétante douceur délétère) violée (axe métallique crissant minéral) comme il le dit très justement. au fond, ces parfums ressemblent beaucoup plus au Lutens lunaire qui transparaît dans les entretiens, que son oeuvre orientalisante.

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    3. Il est vrai qu'il pouvait difficilement poursuivre indéfiniment la déclinaison des codes olfactifs orientalisants de ses premières années... Il y a réellement eu un virage dans les sources autobiographiques, dont on peut se demander s'il n'a pas eu lieu via un passage par les sources littéraires (Vitriol d'Oeillet, De Profundis)...

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  5. Bien plus que des histoires que Serge Lutens colle autour de la création de ses parfums, j'estime qu'il occupe un espace poétique unique qui n'existe que dans la littérature. Serge Lutens c'est comme si Céline se serait exprimé avec la parfumerie ou le maquillage.

    Ses derniers parfums évoquent à fond l'identité de genre, la dualité masculin féminin, et même la transidentité si on se réfère à l'actuel texte qui accompagne Vetiver Oriental sur le site Serge Lutens.

    Emma

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    1. Je n'aurais pas dit Céline, mais le ton et le propos sont en effet ceux d'un écrivain, je suis évidemment d'accord. Voilà pourquoi j'ai évoqué avec Serge Lutens l'importance croissante du texte dans son dispositif. Je n'écarterais pas pour autant le contenu, beaucoup plus ouvertement autobiographique avec le temps, puisque c'est de là qu'est issue l'inspiration des parfums -- mais, là encore, d'accord avec toi pour penser que c'est la démarche qui compte, plus que l'anecdote (même si j'adore qu'on me raconte des histoires et que les siennes sont fascinantes, à cause de ce qu'il en fait).

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