lundi 5 janvier 2015

Clinique, Memo, Terry de Gunzburg et Lalique cultivent des roses qui piquent



Bonne Maman, rapport à la confiture, ou Soupline, pour la fraîcheur « linge propre » : voilà depuis quelques années les options par défaut de la rose, prise entre l’arôme et le fonctionnel, hormis quelques incursions dans le cosmétique avec l’accord lipstick. Mais récemment, à force de courtiser le juteux marché du Moyen-Orient où la rose s’accorde au oud et se porte au masculin, la fleur s’est découvert des penchants Conchita Wurst, non seulement dans le niche (où la rose cultive depuis un certain temps son hermaphrodisme), mais jusque dans le mainstream… La preuve par quatre fleurs qui piquent.

Beyond Rose, premier pilier de Clinique depuis Happy en 1997, posait deux problèmes. Un, faire une rose sans évoquer Aromatics Elixir. Deux, faire un oud sans effarer les marchés occidentaux, sachant que les overdoses de patchouli de ces dernières années les ont tout de même habituées aux notes boisées plus sombres. Dans Beyond Rose, Aliénor Massenet incruste ses pétales dans une nappe résineuse de baumes et de fruits secs. L’absolu de maté apporte des effets frais de foin humide aux notes de tête, tandis que le styrax aux inflexions goudronnées tire le fond vers le cuir. L’accord oud qui imprègne la composition évite les facettes biquette et médicinales de la note. Il n’est reste pas moins que pour une marque mainstream, l’option est assez culottée – cela dit, Aromatics Elixir le fut également en son temps…

Pour son French Leather pour Memo, la même Aliénor Massenet s’est offert le luxe d’une rose Essential™, type d’extraction IFF* très proche de l’odeur de la fleur vivante, brodée sur un daim souple. Les deux notes n’ayant que peu en commun, il s’agit plutôt d’un contraste que d’un accord : l’épine qui accroche la fleur au cuir est sa facette légèrement crésolique (c’est-à-dire cheval, whisky pur malt, thé fumé). Texturée en tête par le poivre rose et en fond par le vétiver, cette structure olfactive est maintenue par un tuteur de bois-qui-pique. Étant hyperosmique à cette classe de molécules boisées-ambrées sèches, je trouve French Leather un peu râpeux, mais son originalité et la grande naturalité de sa note rosée méritent qu’on y mette le nez (la sensibilité aux bois qui piquent varie très nettement selon les individus).

Rose Infernale, lancé en même temps que Rouge Nocturne par Terry de Gunzburg (By Terry), me semble le plus intrigant des deux – bien que le velours rouge de l’accord rose-ambre-patchouli du second, composé par Michel Almairac, soit extrêmement séduisant. Pétales saupoudrés de muscade (un hallucinogène notoire), la Rose Infernale nimbée d’encens de Sidonie Lancesseur se hérisse d’épines sur un buisson qui plonge ses racines dans un vétiver vert d’encre. Les fans d’Ylang 49 (Le Labo) ou de Rosabotanica (Balenciaga) pourraient s’intéresser à cette potion hermaphrodite qui arrache la rose aux jardins français pour la tatouer à même la peau façon Goth.

Également par Sidonie Lancesseur, Rose Royale, présenté dans la nouvelle collection exclusive « Noir Premier » de Lalique, joue sur les facettes fruits secs et boisés de la fleur dans une composition tracée à grands blocs d’odeur. Les notes abricot et violette de l’osmanthus, conjuguées à cette rose, évoquent un accord lipstick à l’ancienne, tandis que l’effet daim de l’ingrédient soutient l’aspect boisé de la rose. Une overdose de cashmeran étire toutes ces facettes et en amplifie le sillage – vanillée, boisée, fruitée, poudrée, cette molécule est pratiquement un parfum à elle seule. On s’y baignerait.

*Dans le livret accompagnant l’édition 2014 de son Speed-Smelling, IFF explique ainsi la spécificité de ses ingrédients naturels Essential: « Le procédé d’extraction qui conduit aux produits appelés Essential™ (rose, cannelle, ylang, etc.) résulte de la combinaison de plusieurs techniques qui saisissent toutes les molécules parfumées d’une matière première, quand chacune isolément en perd une fraction non négligeable. Il s’agit du couplage d’hydro-distillation et décantation, de distillation à la vapeur ainsi que d’adsorption et de désorption. Le produit naturel récupéré est donc plus riche en molécules parfumées, plus ressemblant de la matière fraîche. »

Illustration tirée de la série Flowers de Nick Knight

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