lundi 10 novembre 2014

La collection Les Exceptions de Thierry Mugler : Classiques rétro-futuristes


Combien de fois, ces derniers temps, ai-je eu envie de m’offrir un flacon de parfum ? Pas souvent. Mais pas blasée pour autant. La preuve : quand j’ai drainé en moins de vingt-quatre heures le 1,5ml d’Oriental Express du jeu d’échantillons des Exceptions, j’ai aussitôt éprouvé des symptômes de sevrage.

Créée par Jean-Christophe Hérault, l’un des jeunes parfumeurs qui m’intéresse le plus en ce moment, et par Oliver Polge avant que ce dernier n’aille prendre la relève de son père chez Chanel, la nouvelle collection de Thierry Mugler transpose l’esthétique rétro-futuriste du couturier vers l’olfactif en décalant sur tous les plans les quatre grandes familles classiques de la parfumerie – orientaux, fougères, chypres et floraux, musc en sus.

Le premier décalage : le recours à des matériaux contemporains high-tech (distillations moléculaires) ou à des méthodes d’analyse inexistantes à l’ère classique comme le « Living Flower » (technologie de capture headspace spécifique à IFF). Le deuxième : élaguer les structures de ces familles olfactives jusqu’à leurs murs portants, pour les reconstruire dans le style muglérien des « blocs de notes ». « L’écriture est concise, les formes olfactives assez bien dessinées parce qu’elles ne sont pas noyées dans un océan de notes en tous genres », précisait Jean-Claude Hérault lors d’un entretien téléphonique. « Il y a des overdoses qui permettent d’accentuer le trait. Dans ce sens, on se rapproche de ce qui a été fait chez Mugler ».

Troisième intervention : déplacer ces structures sur la carte des senteurs, en remplaçant certaines des notes canoniques par des notes de même « valeur » (par exemple, la pêche par la poire), tout en maintenant le rapport qu’entretiennent ces notes entre elles de façon à ce que la forme (chypre, oriental, fougère…) reste reconnaissable. Enfin, twistées ou rééquilibrées, ces notes brouillent les frontières du genre : ainsi, Fougère Furieuse n’est pas viril faire pousser une moumoute pectorale ; Oriental Express troque contre un costard acéré ses atours d’odalisque…



Oriental Express
 Comme je pense l’avoir fait comprendre, c’est celui qui m’a le plus secouée, tant il secoue les baumes – vanilla, benjoin et labdanum, usual suspects du genre. C’est une bouffée aromatique de basilic franchement décoiffante qui allume la chaudière de cet Oriental Express, alimentée par un intrigant « bois de carotte » qui virilise les baumes. « Ne cherchez pas des forêts de carottiers ! », plaisante Jean-Christophe Hérault. « Le bois de carotte est un concept olfactif désignant un type d’extraction par distillation molécule de la graine de carotte, qui a la caractéristique de dévoiler sa partie boisée irisée. Cette carotte apporte une verticalité et une puissance qui décale la structure orientale. »

Supra Floral 
Interprétation d’une note florale rarement mise en vedette dans les compositions contemporaines, Supra Floral déterre la jacinthe du N°19, la replante dans l’encens et la révèle pour ce qu’elle est : une bitch dont les tiges suintent un suc vert vénéneux sous ses fleurettes violettes frisées turgescentes… « Ce que je trouve savoureux dans le travail sur cette note, c’est d’utiliser la jacinthe, fleur un peu oubliée, avec des méthodes d’analyse d’aujourd’hui qui nous ont beaucoup appris sur les fleurs. Ces analyses Living Flower nous permettent d’être au plus proche de la nature. On gagne en modernité en étant plus figuratif », explique le parfumeur. «  La jacinthe n’est pas une fleur mièvre ou romantique : c’est extrêmement vert, animal (à cause de l’indole), miellé. C’est pour ça que cette fleur a été choisie, sinon ça n’aurait pas été pas Thierry Mugler. »


Chyprissime 
Le chypre au superlatif ? On en aurait déjà la bave aux lèvres. Le parfum se fonde sur une distillation moléculaire de patchouli LMR (la branche ingrédients naturels d’IFF), « un chef-d’œuvre de technologie », s’enthousiasme Jean-Christophe Hérault. « On évite les facettes camphrées, terreuses, mais ça reste tout aussi profond et plus lumineux. Ce qui pourrait faire un peu daté dans le patchouli, on ne le trouve pas dans cette fraction. »
L’acidulé de la poire remplace la traditionnelle note de fruit lactonique (pêche, prune) du patchouli, ce qui « enlève la patine vintage à ce grand monument de la parfumerie classique », précise Olivier Polge dans le dossier de presse.
Las, ma peau préfère sans doute les monuments dans leur jus, crottes de pigeons et croûte de pollution inclus : sur moi, le fameux patchouli LMR, certes plus lumineux et transparent que sa version roots, tend à dévorer les autres notes, tandis que la poire initialement juteuse et fondante, vire au métallique. Mais sur une amie montréalaise qui l’a testé avec moi cet été, Chyprissime prenait des senteurs délicieuses de boîte à cigares. Comme quoi : faut voir.

Over the Musk
C’est le jus le plus douillet de la série, et son best-seller (en tous cas à Montréal où il était déjà en rupture de stock). Comme son nom l’indique, Over the Musk overdose la note éponyme en superposant divers types de muscs. Plantée dans cette boule de douceur, l’ambrette, musc végétal aux facettes rose, iris et alcool de poire, verticalise l’accord. Un touche de Cashmeran, molécule appartenant techniquement à la famille des muscs alors que son odeur ne s’y apparente qu’en partie (je le reconnais toujours par son côté « bois poussiéreux »), s’allie aux notes vanillées pour produire des effets cosmétiques, poudrés, presque nuage de lait.
Bien que les compositions de Jean-Christophe Hérault, souvent co-créées avec Oliver Polge, soient en général très pointues (confer la rose déconstruite de Rosabotanica), je décèle dans Over the Musk une tendresse qui me semble faire partie de sa signature.

Fougère Furieuse 
J’ai déjà bramé mon aversion pour les fougères, dont la plupart des déclinaisons actuelles exhalent la fraîcheur lessivielle du dihydromyrcénol, molécule citrus-lavande métallique qui sent surtout la peur de ne pas être pris pour un homme. Dieu merci, la fureur de la fougère muglérienne n’est pas alimentée par un excès de testostérone. Foin de thérapie hormonale, donc. Notes aromatiques en sourdine, néroli amplifié (c’est un pilier du genre, qu’on dégote jusque dans la moustache de star porno 70s de Brut), overdose de Cashmeran et de coumarine qui, boosté par des notes ambrées, dégage des effets de sauge sclarée (sans que l’ingrédient soit présent, assure Jean-Christophe Hérault) et d’amande amère virant au tabacé. Cette fougère-là, je m’y baignerais. Comme quoi : faut sentir.

La collection Les Exceptions est disponible en ligne sur le site des Parfums Thierry Mugler.

2 commentaires:

  1. Comme toi, mon préferé a été Oriental Express. Deuxième était Over the Musk. Quel plaisir d'avoir pu être parmi les premiers à les sentir à Montréal!

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    1. Oui, c'était assez intéressant de découvrir cette collection sans infos dessus, presque en "blind"... J'ai vraiment craqué pour cet Oriental Express alors qu'en théorie ce n'est pas ma famille olfactive préférée. A tel point que je le porte en toute occasion où je ne dois pas tester des nouveautés. Je serais assez partante pour Supra Floral aussi, mais pour l'instant il fait trop frisquet à Paris!

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