lundi 6 décembre 2010

Grossmith, ou pourquoi les spirites devraient parfois laisser dormir les fantômes...


Mon corset Cadolle couleur pointe de sein repose dans son papier de soie sur la deuxième étagère de mon placard. Je le sors rarement et lorsque je le fais, ce n’est pas pour sortir, sauf quand je veux me modèle une taille de guêpe sous un tailleur vintage. Les corsets sont de curieux instruments qui vous font le souffle court comme dans le plaisir, tout en protégeant d’une carapace inflexible la partie du corps qui devrait être la plus souple dans la volupté… Porter un corset en ville, c’est un peu s’infliger l’équivalent d’un asthme permanent. Reste qu’on peut trouver un certain frisson à jouer d’une parure qui n’est plus obligatoire ; à assumer un rôle érotique rendu exotique par cent ans d’écart ; à se glisser dans le temps d’avant Poiret et Chanel pour sa laisser posséder par les fantômes des grandes courtisanes qui régnaient sur Maxim’s – où Mme Cadolle, qui inventa le soutien-gorge, allait d’ailleurs livrer ses créations froufroutantes…

C’est pourquoi j’étais très curieuse d’essayer Hasu-No-Hana, Phul-Nana et Shem-el-Nessim, trois parfums aux noms aussi orientalistes qu'une robe de chez Poiret, relancés par la maison britannique Grossmith, fondée en 1835 et récemment rouverte par des descendants du fondateur après une éclipse de trente ans. Après tout, ce n’est pas si souvent qu’on peut porter des versions fraiches de parfums qui remontent à l’ère victorienne… C’est l’occasion de revivre un peu les senteurs d’antan. Hasu-No-Hana, né en 1888, précède Jicky d’un an ; Phul-Nana est sorti en 1891 ; Shem-el-Nessim est le contemporain d’Après l’Ondée et du révolutionnaire L’Origan de Coty. Mais justement : alors que Jacques Guerlain et François Coty – tout comme Paul Parquet (Fougère Royale, Le Parfum Idéal) et Robert Bienaimé (Quelques Fleurs) – écrivaient l’histoire de la parfumerie moderne, leurs contemporains de Grossmith restaient, à l’évidence, fermement campés dans le 19ème siècle.

Cela pourrait donner à Hasu-No-Hana, Phul-Nana et Shem-el-Nessim un certain charme archéologique: il semble que leurs formules, retrouvées dans un cahier sauvé du Blitz en 1940, soient authentiques. Leur adaptation a été supervisée par Roja Dove, le fameux « Professeur de Parfums » d’Outre-Manche, qui semble avoir la mainmise sur toutes les résurrections puisqu’il a très récemment présidé à celle de Fougère Royale, donné comme le premier parfum moderne puisqu’il serait le premier à avoir intégré un matériau synthétique.

Mais quelle peut être l’authenticité des parfums eux-mêmes, sachant que les matériaux spécifiés dans les formules ne peuvent pas être les mêmes puisqu’ils sont extraits (ou synthétisés) autrement de nos jours ? Toute variation dans ces matériaux est susceptible de déséquilibrer une composition, comme le savent bien les amateurs de parfums classiques soumis aux reformulations… Qui plus est, outre la disparition de certains matériaux et la différence de qualité d’autres, ces nouveaux produits sont forcément conformes aux réglementations, donc passablement éloignés de leur forme d’origine.
En un mot, même la qualité historique des Grossmith est difficile à évaluer. Quant à leur qualité esthétique…  Les parfums Grossmith seraient un peu l’équivalent olfactif d’un corset étroitement lacé : une accumulation de matériaux riches qui réussit le tour de force d’être à la fois aussi étouffant que les corsets des femmes qui portaient ces parfums, et aussi flasque que leur chair lorsqu’elles les retiraient. Sensuels comme peuvent l’être les costumes d’un film d’époque ; d’abord tentants comme un chariot à desserts en période de régime, puis tellement lourds qu’on ferait n’importe-quoi pour se fuir, quitte à s’écorcher.

Si c’est à cela que ressemblaient les parfums d’avant 1890, cela les rend en effet aussi surannés et importables que les robes à tournure. La résurrection d’une vieille maison comme Grossmith est une idée séduisante, romantique, et apparemment lucrative dans les marchés du Moyen-Orient . Mais si j’en juge d’après les trois parfums réédités, du moins dans leur forme actuelle, elle avait déjà cessé de compter dans l’histoire du parfum dès avant la Première Guerre Mondiale. Si certains parfums meurent de leur belle mort, c’est pour une bonne raison… Mieux vaut qu’ils restent à l’état de fantômes charmants à moitiés oubliés. Le spiritisme, en parfumerie, n’est pas forcément une bonne idée.


Pour des avis plus détaillés sur les parfums eux-mêmes, vous pouvez consulter Now Smell This, Perfume Shrine et 1000fragrances



Illustration: Couverture du livre "Past Imperfect" de Deborah Turbeville chez Steidl.

6 commentaires:

  1. Voilà un sujet intéressant car concernant une marque dont je n'avais jusqu'à présent pas entendu parler.
    Concernant la question de la "résurrection" des parfums anciens, il suffit d'aller sentir les parfums de Guerlain les plus anciens. On se rend bien compte qu'en dépit de leur charme incontestable et de leur indéniable qualité, ces parfums sont datés et peu portables aujourd'hui.
    Et en tant qu'ancien de Chanel, je suis le premier à dire que l'Extrait N°5 est aussi un parfum d'un autre âge. S'il n'avait pas accédé au statut mythique qui est le sien et si la maison ne le "réinventait" pas régulièrement, il serait aussi considéré comme une vieillerie...

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  2. Respirervoirtoucher, cette marque n'est en effet pas distribuée en France: on la trouve à Londres (boutique Roja Dove chez Harrods, Fortnum's & Mason's, Les Senteurs) ainsi que chez d'autres détaillants qui ont des boutiques en ligne. Mais l'écriture des Guerlain de la même époque est incomparablement plus belle... Je ne suis pas tout à fait d'accord sur le fait que les Guerlain classiques soient importables -- en tous cas, je connais plusieurs personnes qui les portent, et Après L'Ondée, notamment, suscite des engouements même chez certains sujets "naïfs" -- mais peut-être vous référiez-vous à des parfums qui ne sont plus produits?

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  3. Bonjour Carmen,

    Peu portable ne veut pas dire importable... Je veux dire que ces jus anciens vont séduire des personnes qui seront sensibles à leur singularité, et peut-être justement à leur coté un peu "passé". Un peu comme certaines personnes aiment les meubles anciens.

    "Après l'ondée" est un beau jus, mais je pense qu'il nécessite une vraie éducation olfactive et une personnalité particulière pour le porter aujourd'hui. C'est presque un "statement".

    Sinon, merci pour les précisions. J'irai "jeter un nez" la prochaine fois que je passe à Londres.

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  4. RVT (si je puis me permettre cette familiarité!), ce sont en effet des écritures très différentes de la galette "galax-hedione-iso E super", etc. à laquelle on a habitué les nez, mais qui à mon avis, à terme, rendra plusieurs créations actuelles beaucoup plus démodées lorsqu'elles auront atteint l'âge de Shalimar ou de L'Heure Bleue que ces derniers. Cela étant dit, je ne suis pas particulièrement rétro en matière de parfums... Si en ce moment je décante plusieurs joyaux historiques pour mon cours de Londres en reniflant mes pipettes en pleine extase, je préfère en général porter des créations modernes.

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  5. Oui, permettez-vous (en plus RV/Hervé est mon prénom).

    Entendons-nous bien : ce n'est pas un jugement de valeur de ma part, juste la constatation que les parfums, comme tant d'autres choses, subissent l'air du temps...

    Quant à la Sainte Trinité Galaxolide-Hedione-IsoE super, je citerais juste Cocteau : "la mode, c'est ce qui se démode le plus vite" (enfin, espérons).

    RV(T)

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  6. Hervé, c'est un peu la butée de l'oeuvre olfactive: je peux lire Mallarmé, contempler Monet, écouter Debussy, mais je ne les affiche pas forcément comme extension de mon identité comme je le fais pour Après l'Ondée qui leur correspond olfactivement et ne leur cède pas en beauté!

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