dimanche 8 février 2009

Nuit de Cellophane de Serge Lutens, ou l'éloge de la délicatesse


Après la bouffée de girofle carbonisée de Serge Noire et la qualité de soleil comestible d’El Attarine – que je considère comme la somme de plusieurs approches explorées au fil d’une dizaine d’années – Nuit de Cellophane semble trouver le mage du Palais Royal dans une humeur ronronnante de chaton angora blanc.

Ce n’est pas la première fois que Lutens file doux : dans Fleurs d’oranger et Fleurs de Citronnier, il a déjà eu la main légère par rapport à d’autres parfums de son œuvre ; c’est aussi le cas dans l’élégiaque Sarrasins – pour autant que le jasmin puisse murmurer.

Je suis d’autant plus ravie de voir le tandem Lutens-Sheldrake utiliser l’osmanthus en note principale que je l’espérais depuis quelques temps : Nuit de Cellophane opère une sorte de fondu-enchaîné entre les facettes abricotées d’El Attarine et les sous-entendus cuir-indole de Sarrasins en gagnant en légèreté, à la fois dans l’ambiance et la texture.

Comme plusieurs personnes l’ont déjà fait remarquer dans les forums et les blogs, de nombreuses maisons de parfum – Chanel avec le Beige de Jacques Polge et Chris Sheldrake, Hermès avec la Vanille Galante de Jean-Claude Ellena, Annick Goutal avec le Matin d’orage d’Isabelle Doyen et Camille Goutal – ont récemment des parfums aériens, soyeux, faciles à aimer. Des parfums qui ne demandent pas de s’impliquer en profondeur pour être compris et portés. Peut-être est-ce une nécessité pour vendre en ces temps moroses. Peut-être avons-nous besoin de cette désinvolture – c’est mon cas, et je choisis de plus en plus souvent ce genre de compositions pour leur sensualité discrète, leur délicatesse, plutôt que d’opter pour des créations qui exigent une attention soutenue et un engagement pour la journée.

Nuit de Cellophane, quoique très différente des parfums énumérés ci-dessus, affiche la même espèce de délicatesse – presque au sens qu’on l’on donne à ce mot en parlant d’attentions délicates. Malgré son titre nocturne, c’est une odeur solaire qui s’annonce par des notes de tête scintillantes de mandarine ancrées par les facettes de vitrail ou de sucre candi de la myrrhe, qui a elle-même des facettes de mandarine – quelques aldéhydes peuvent également avoir prêté leur fusant à cette ouverture.

Les nuances orangées de la mandarine s’assortissent à la rondeur abricotée de la fleur d’osmanthus ; le jasmin s’insinue dans un feulement d’indoles avant de se mêler à l’astringence verte de la tubéreuse. Ce dernier matériau n’apparaît nulle part dans les notes, mais il se devine sous le voile du jasmin. D’ailleurs, l’effet de Nuit de Cellophane suggère des voiles superposés de densité croissante, de l’organdi scintillant mandarine-abricot aux pétales carnés du jasmin, jusqu’à une matière qui a la texture duvetée de la peau d’abricot et l’épaisseur du daim – les facettes cuirées de l’osmanthus, soulignées par un trait de castoréum et un soupçon de civette, remontent au bout de plusieurs heures sur la peau.

Peut-être s’agit-il d’un hybride animal-végétal : d’une chimère, donc, mais qui aurait une qualité curieusement comestible. Comme si l’on pouvait, au choix, offrir sa chair florale femelle à la dévoration – l’on joue alors sur le double sens galant du mot « abricot » -- ou gratter son ventre soyeux. On ne se fera pas mordre en retour.

Image: Horst P. Horst, Lisa, Hands with Vase and Flowers, 1941

30 commentaires:

  1. Je suis donc la seule à avoir trouvé cette Nuit de Cellophane fade et sans âme ! J'ai peut-être été un peu extrême, mais je n'arrive toujours pas à déceler cette facette animale, juste un jasmin fruité très éloigné de l'odeur d'osmanthus que je connais...

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  2. Jeanne, c'est vrai que j'ai trouvé beaucoup plus d'osmanthus que je ne m'y attendais en lisant les premières descriptions -- il est vrai que le jasmin est tout aussi présent. Je pense que vous avez été surprise -- et déçue -- par ce qu'on peut en effet interpréter diversement comme de la fadeur ou de la délicatesse, surtout de la part de Lutens. Mais j'avoue préférer ce style à celui d'autres "exports" comme Cannelle ou Rousse.

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  3. Moi qui suis tres absorbee par la sensibilite lutensienne, j 'estime que ses parfums ne sont pas specialement plus doux qu 'auparavant, il suffit de les porter comme lui le fait, une goutte ou deux ici et la, concept du "parfum bijou".
    Avant il y avait Iris Silver Mist, La Myrrhe et Tubereuse Criminelle, aujourd 'hui les parfums Lutens se veulent plus abstrait au niveau de leur conception; Nuit de Cellophane, Serge Noire, El Attarine. Si l 'on se penche trop sur telle ou telle note olfactive on ne peut etre que decu(e), je ne suis pas sure que Lutens travaille comme ca en se disant le prochain ca sera un truc autour du jasmin/osmanthus. Peut-etre que je me trompe mais je pense que s 'il s 'inspire de la nuit pour nommer un parfum, il pense a la nuit en premier lieu et ensuite viennent se greffer des elements olfactifs qu 'il a selectionne pour ca.

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  4. Garde Rose, tout dépend de ce qu'on entend par "doux": pour moi ce n'est pas une question d'intensité de sillage (qui bien sûr se mesure avec l'application), mais de ton (comme on parlerait d'un ton de voix): je trouve que Lutens, avec le temps, a changé de ton, ce qui n'est pas un reproche, loin de là -- c'est la vie d'un créateur qui se poursuit!
    "Nuit de Cellophane" me semble un beau nom surréaliste (je regardais les photos de Man Ray, Dora Maar, etc hier soir) -- la composition est nocturne si l'on veut. La penser dans la nuit est une idée délicieuse...
    Tu l'as senti finalement?

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  5. non pas encore senti, ca sort en mars chez Barneys et probablement avril/mai ailleurs. Je n 'achete que le maquillage Lutens chez Barneys, j 'irais chez Aedes pour le parfum (je prefere donner mon argent a une petite boutique ou l 'accueil est fantastique).
    Ce nouveau Lutens me tente, je repasserais peut-etre ici laisser mes impressions au printemps.

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  6. Garde Rose... On verra... Je sais que tu n'as pas tellement aimé Chanel Beige et celui-ci partage une espèce de "vibe" similaire...

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  7. Well if it 's smoother, creamier and doesn 't have that banana-anisic-beeswax accord of Beige, I might like it a lot. There 's somethin cool, distant, restrained yet exotic about Beige, I believe the Lutens NdC has got to be warmer, rounder, more inviting.

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  8. Le moins que je puisse dire, c'est qu'il est... déconcertant ! Je l'ai d'abord testé sur touche, et là je me suis dit : "pas possible, j'ai dû râter quelque chose, une étape, ça ne va pas". Je reprends le tout, analyse, décortique, rien à faire, toujours ma même impression : il me déconcerte. Pour ma part, chaque Lutens possède et m'imprime une image toujours très forte, imposée, je ne peux dissocier l'image du parfum, et cela me dérange souvent d'ailleurs. Ici, rien, l'abstraction totale du jus fait que je n'y projete aucune image particulière, je sens, et c'est le néant total, rien ne me vient. Un tableau abstrait a ceci de magique pour moi que je peux y projeter toutes les images que je veux, ce qui est plutôt réjouissant. Ici encore une fois, l'écran reste blanc, muet. Etrange. Aussi énigmatique que son nom, Nuit de Cellophane semble tiré du néant.

    Sur touche : Le départ est très osmanthus, un osmanthus à la façon de 1000, légèrement âcre et vert et qui balance entre l'acrêté et la douce rondeur de l'abricot, puis vient la brassée de fleurs blanches jasmin/gardénia/tubéreuse, mais une tubéreuse encore une fois verte, pas du tout sucrée ni lourde ni sucrée ni frangipanée, presque râpeuse, légèrement narcotique, et, enfin, la caresse, trèès douce, d'un cuir qui s'apparente plus au daim, ou à la peau de pêche, très douce. Le tout est assez compact et s'étire peu en longueur, presque monolithique.

    Sur peau : le ressenti est le même, à part cette note osmanthus qui ne se dessine pas sur ma peau. Evolution linéaire, compacte, un accord fleurs blanches/tubéreuse/abricot. J'attends les images, elles ne viennent pas, et de toute la journée, ne viendront pas. Déconcertant et tiré du néant, voici ce qui me reste de ce parfum, ni inédit, ni révolutionnaire, mais indiscutablement lutensien. Aussi curieux que son nom. C'est un parfum à aller chercher, qui ne s'impose pas de lui-même. Un parfum presque en sourdine, après le franc parler d'El Attarine ou Serge Noire. Peut-être une recherche d'apaisement et d'épure de la part de Lutens...

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  9. Garde Rose, il n'est pas "banane" comme Beige...

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  10. Lamarr -- merci infiniment pour ces impressions à la fois poétiques et très détaillées qui viennent faire écho aux miennes sans les recouper entièrement.
    C'est vrai, Nuit de Cellophane est un parfum apaisé et qui ne suscite pas forcément tout un cinéma.
    J'en profite pour préciser que je ne le trouve pas d'une ténacité énorme au porter... Cela fait partie de sa légèreté.

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  11. Carmen, sur ma peau il a une rémanence assez surprenante, d'autant plus surprenante que ma peau tient souvent mal certains parfums et certains Lutens, Nuit de Cellophane est là, mais en sourdine, comme tapi sous la peau, ressurgissant au détour d'un mouvement, présent et à la fois discret.

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  12. Lamarr, je l'ai reporté aujourd'hui et pareil, une ténacité assez moyenne... Question de peau, c'est certain.

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  13. Bravo Carmen pour cet article qui semble rejoindre ma toute première impression sur Nuit de Cellophane. Il reste à refaire d'autres essais, sur la nuque plutôt que sur le poignet.

    Très abricot acidulé à la vaporisation, comme la peau veloutée d'un abricot pas tout à fait mûr.
    Très vite, je suis transportée dans la boutique d'un fleuriste. Un énorme bouquet de fleurs blanches (jasmin? tubéreuse?) dont aucune ne se détache en particulier, c'est fondu et éclatant à la fois. Leurs tiges sont mouillées et la fleuriste est sur le point de les envelopper dans... du cellophane.
    Puis une verdeur un peu confite se mêle à l'ensemble (la fleuriste a coupé les tiges). Le tout se mielle... mais n'a pas fini d'évoluer.
    Je suis déconcertée, mais amusée.

    Coupure. Un déplacement dans la nuit, en été. Ce parfum sent indiscutablement l'été.

    Je distingue l'osmanthus, passé le bruissant accord floral saturé et humide du début, quand il se pose sur la peau.
    Des tiges vertes mais douces, miellées, et un aspect charnel qui me rappelle Sarrasins. Le tout est discret, dompté, éduqué, maîtrisé.

    Très féminin, très délicat, je pense à de la lingerie, à un rendez-vous galant sous la canicule. Il y a de la moiteur, mais un souffle froid vient caresser l'ensemble par intermittence. C'est ce que je préfère, ce souffle vert, comme un nectar très doux. Rien de sirupeux. Et là dessous se pointe une animalité discrète, comme un cuir très fin, translucide, très "peau humaine".

    Une chambre, chaleur moite, des voilages qui volent dans la brise nocturne. Des draps de soie crème, ce parfum glisse, il est soyeux. Le bouquet est là, dans un vase, sur la table de chevet.

    Cette nuit de cellophane est une nuit blanche, c'est une nuit d'amour!

    Ce jus est une caresse, mais il a ce quelque chose de terriblement maîtrisé et sombre, qui évoquerait un amant tout à fait expert aussi bien .... qu'un psychopathe.

    Un adjectif? Cinématographique. Une saison? L'été. Des couleurs? Blanc-crème sur fond bleu nuit, bien sûr. Un sens: le toucher.

    Je crains que la tenue ne soit moyenne, mais c'est un parfum qui sera sans réellement sublimé aux beaux jours.

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  14. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  15. Bénédicte, merci, c'est encore un cadeau -- après celui de notre amie Lamarr -- que ce très beau texte... Je suis comblée! Et ravie de trouver des échos de mes impressions sensuelles. Vivement les beaux jours et... les nuits blanches!

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  16. Finalement Carmen, la tenue n'est pas si "moyenne" que je l'aurais pensé. Même en février il tient la route: en test sur une journée la tenue est très honorable. Délicat, très très doux sur la peau, mais toujours là.

    Les avis sont très mitigés sur ce nouveau parfum Lutens - sans doute en grande partie car le rendu sur chaque peau doit être très différent (pas d'abricot du tout sur moi, sauf à la vaporisation, et j'ai pourtant beaucoup lu qu'il était très, très fruité.)
    A titre personnel, je suis conquise!

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  17. Bénédicte, en effet, les avis sont mitigés... Je l'ai pour ma part comparé à J'Adore absolu, qu'Octavian Coifan, dont je respecte absolument l'avis, trouve très proche de NdC. Je trouve le Dior beaucoup plus dense dans sa texture, plus riche et plus crémeux. NdC est plus évanescent, plus transparent... Mais je le trouve très beau aussi, inattendu pour Lutens, certes, mais pourquoi pas?

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  18. J'aimerais avoir un avis plus nuancé que celui que j'ai laissé sur auparfum.com... mais non...
    "Suis-je victime d’anosmie ? Point d’osmanthus pour moi mais une odeur criarde de fleurs en polystyrène , peu évolutive et qui évoque plus la parfumerie fonctionnelle (gels de douche, shampoings...) que la parfumerie fine... Je comprends par ailleurs que Serge Noire - que j’aime beaucoup - puisse être très clivant... mais là je ne vois pas la cohérence avec la marque..."

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  19. Thierry, la cohérence avec la marque a été effectivement très mise en cause... et, comme l'a relevé Octavian Coifan, la composition est très proche de Dior J'Adore absolue, bien que je trouve ce dernier beaucoup plus intense. C'est peut-être le reproche que je ferais à Nuit de Cellophane: sur ma peau, il ne tient pas très longtemps. Cela dit, je ne sens ni les fleurs en polystyrène, ni la parfumerie fonctionnelle. Mais manifestement, vous n'est pas le seul à les percevoir, alors... disons que perceptions et avis sont partagés.

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  20. apres avoir lu les ressentis, j'ai l'impression que serge nous a ancore concocté une declinaison
    comme rousse et five o clock etc...

    la, j'ai l'impression qu'il nous a ressorti daim blond, enjolivé d'un voile de jasmin

    je ne l'ai pas testé mais les descriptions lues ci et la m'y font fortement songer

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  21. Véro, il ne m'a pas franchement fait penser à Daim Blond,il est beaucoup plus floral que cela, mais je ne les ai pas sentis côte à côte...

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  22. désolée pour les fautes d'orthographe, je ferais mieux de relire avant de poster.
    J'essaierai de penser à faire le test comparatif quand j'irais le tester

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  23. rien a voir avec daim blond,testé ce jour, un joli parfum mais s'il ne s'appellerait pas lutens ça ne me choquerait pas, commercial pour plaire au plus grand nombre, un parfum tres joli et tres feminin, un beau bouquet de fleurs blanches un peu abricotée, rien d'un lutens
    c'est sur qu'il va cartonner car c'est un parfum de masse, pour plaire de 7 a 77 ans
    je le retesterais sur la longueur

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  24. Véro, c'est vrai, c'est le moins Lutens des Lutens, mais de là à dire qu'il est "de masse"... Disons qu'il pourrait, pour ceux qui ne sont pas fans -- ceux-là sont très partagés -- être le moins étrange...

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  25. non non franchement denyse, j'adore lutens et je suis fan de ce qu'il fait, mais la, on me l'aurait presenté dans un sephora ou autre comme un, je ne sais pas, mais un fleuri a la mode, ça ne m'aurait pas etonnée

    ne voulant rester sur un echec, je reteste sur la peau ce jour, et la catastrophe, ça sent "le produit pour sols fleurié pour ne pas citer de marque
    je n'en croyais pas mon nez, je demande a mon cheri de sentir, et la idem, il croyait que je venais de laver la maison
    ma peau, en general , ne denature pas les parfums, et encore moins a ce point

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  26. Véro, ça c'est ce que je propose d'appeler "le syndrôme des fleurs blanches". Elles sont tellement utilisées dans les produits ménagers qu'on finit par les y associer!

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  27. Sublime papier que celui-ci. Qu'il est difficile d'ajouter un commentaire après...
    Juste vous donner mon ressenti: Louve, Serge Noire, El Attarine m'avaient déçue et alors que je n'y croyais plus guère, me voici foudroyée par le charme de Nuit de Cellophane! J'adore son nom en cadavre exquis, j'adore sa fausse simplicité, sa douceur enveloppante, son scintillement diapré. Il a quelque chose de bon, dans le sens aimable... Seul Daim Blond m'avait jamais fait penser à un tel concept, la bonté pour un parfum. Il est tendrement fleuri, légèrement fruité, un délice suave pour le printemps-été. Y survivra-t-il? Serait-ce si grave qu'un cellophane se froisse et s'envole pour nous laisser son souvenir comme un sourire...
    Alizarine.

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  28. Alizarine, à moi de ne pas savoir qu'ajouter: vos propos sont exquis!

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