mardi 4 août 2009

Plongée dans l'Eau Divine



Y aurait-il une inspiration alchimique derrière ce premier parfum à partager de la maison Divine? Selon certains grimoires, l’eau divine, principe de toutes choses, aurait les mêmes qualités que le mercure – élément d’Hermès l’androgyne – et il y a bien un petit courant métallique qui parcourt cette composition.

Mais ce serait sans doute pousser un peu trop le bouchon dans le flacon, et on peut prendre l'Eau Divine composée par Yann Vasnier au pied de la lettre sans se laisser entraîner, comme dirait Freud à Jung, par le raz-de-marée noir de l’occultisme.

Cette nouvelle eau fraîche campe fermement dans la famille désormais nombreuse des néo-colognes – notes de tête hespéridées pour l’effet fraîcheur, notes de fond chaudes pour la ténacité – du style Cologne de Thierry Mugler ou Eau de Cartier, et plus tendre et sucré.

Un premier trait de mandarine transparente aux éclats métalliques aldéhydés, dominé par le poivre rose.* Un mélange d’épices froides (muscade, cardamome, anis) et chaudes (gingembre) joue l’harmonie yin-yang ; le sucre crissant légèrement métallique de la violette se fond dans la douceur animale de la fleur d’oranger, pour un effet à la fois suave et relevé.

C’est alors qu’Eau Divine quitte le lit de l’eau pour jouer les divines, au fur et à mesure que monte une base délicate mais obstinée d’ambre, de musc et de labdanum qui vous embrasse la peau pendant des heures.

Il n’y a, en fait, pas grand-chose à ajouter : Eau Divine n’est ni une diva, ni une révolutionnaire, mais une charmeuse dissimulant un petit courant de froideur sous ses airs enjôleurs.

Ce 9ème parfum Divine est proposé sur le site web de Divine en flacons masculins, féminins et en atomiseurs rechargeables.



* Note aux parfumeurs : J’aime bien le poivre rose, vraiment, mais j’aimerais bien qu’on mette en place un moratoire sur cette note pendant un petit moment, si ce n’est pas trop demander.


Image: David Hockney, Day Pool with 3 Blues

lundi 3 août 2009

The Diva and the Perfumer: When Yuri Gutsatz met Estée Lauder (1969)



Le Jardin Retrouvé’s founder Yuri Gutsatz may not be a household name in perfume-land.

But the Russian-born perfumer (1914-2005) was both a player and a witness to a wide swathe of perfume history and fortunately for us, he loved to write. His son Denis, who now runs Le Jardin Retrouvé, has been posting on the brand's forum Yuri Gutsatz’s fascinating first-hand accounts of a career that took him from Marseille to Paris, then on to India and back to Paris, after a stint in the French Foreign Legion during WWII. A most welcome initiative since it allows us a peek into the wings of a secretive industry…

One of the more entertaining stories is that of Yuri Gutsatz’s disheartening encounters with Estée Lauder in 1969.

Yuri Gutsatz had been working since the post-WWII period for the man who may have single-handedly revolutionized the industry… Louis Amic was the one who sold couturiers on the idea of buying perfumes composed by Roure’s in-house team – a team which included such geniuses as Jean Carles and Germaine Cellier. Carven, Balmain, Balenciaga, Piguet, Ricci and Saint Laurent were among Amic’s clients, as well as a very promising young Spanish-born couturier called Emanuel Ungaro…

Yuri Gutsatz was commissioned to create Ungaro’s first signature perfume, to be produced by Estée Lauder: thus, he was summoned by the cosmetics empress when she came to Paris.

The perfumer had worked on an accord based on a gardenia-like flower he had encountered in India, locally called “keora”( Pandanus fascicularis) : its odorant principle was phenyl-ethyl-methyl-ether. It had a peculiar mushroom, green-metallic note. Ungaro fell in love with it.

As Louis Amic had told him that Madame Lauder intended to mix the perfume herself – she had always claimed she composed her fragrances – Yuri Gutsatz was to bring semi-finished versions so that she could have her way with the vials. She wanted an Heure Bleue or Bal à Versailles type.

The “flamboyant” Lauder received him at the Parisian hotel Plaza Athénée with her entourage, including a hairdresser and several hotel staff. And, sure enough, she started mixing her own cocktails…

“Brushing away my offer of measuring glass, [she] started mixing without sense of proportion the above 5 concentrates, 2 by 2 or 3 by 3 in empty bottles. Then she compelled all people present to smell rapidly her mixtures and to smear the oils on their hands and forearms and to comment upon instantly”, writes Yuri Gutsatz.

Lauder’s skin, he adds, was “an absolutely extraordinary phenomenon which in my 35 years of practice I have never encountered. A perfume lavishly spread on the back of her hand or forearms loses its smell within less than 5 minutes, leaving after 10 minutes a faint and blurred odor! (This explains so far I am concerned her 70% concentration YOUTH DEW bath oil and non alcoholic SUPER ESTEE Perfume).”

In the course of their four meetings – one of which took place as Madame Lauder was trying on outfits for a Spanish-themed ball at the Lido – she expounded her opinions on perfume and perfume-making, claiming to be the sole author of Youth Dew, Super Estée and Aramis. “If her dear friend Mr. Ernest SHIFTAN has become what he is today, it is only because he listened to her advice how to make perfumes.”

“The last time I had dinner with the Duchess of Windsor she told me that with my Super Estée I would teach Frenchwomen how to wear perfume”, added Lauder, who went on to put down the competition. Jean-Paul Guerlain’s new Chamade, she said, would be a flop (it wasn’t).

In Madame Lauder’s opinion, if the fragrance she tested didn’t garner universal compliments when she went out, it was worthless. When Yuri Gutsatz objected that no perfume could be universally pleasing, she retorted that “everybody loved Youth Dew”.

When she got back to the US with her samples, she bitterly complained to Amic: “Tell your Russian perfumer my husband doesn’t want to sleep with me anymore because of this perfume!”; “I had to throw my nightie from the window!” she added.

In the end, Yuri Gutsatz’s proposals were so deeply modified that they bore no resemblance to the original, and the project was scratched. But in 1973, Madame Lauder decided to launch it as Chromatics, “the metallic after shave”.

You can discover Mr. Gutsatz’s fascinating memoirs and writings on the Jardin Retrouvé forum, as well as his full report to Louis Amic on his encounter with Estée Lauder (in English).

I'd like to thank Denis Gutsatz for graciously authorizing me to quote from his father's memoirs.

Image: Estée Lauder holidaying in France.



La Diva et le Parfumeur : Yuri Gutsatz raconte sa rencontre avec Estée Lauder en 1969




Le fondateur du Jardin Retrouvé, Yuri Gutsatz (1914-2005), n’est peut-être pas une star du mundillo parfumé. Mais ce parfumeur né à Saint-Pétersbourg mérite d’être mieux connu, car il a été à la fois l’un des acteurs et un témoin passionné de plusieurs décennies de l’histoire de la parfumerie. Et, heureusement pour nous, il aimait taquiner la plume. Son fils Denis, qui dirige aujourd’hui Le Jardin Retrouvé, poste régulièrement dans le forum de la marque les récits fascinants d’une carrière qui a conduit Yuri Gutsatz de Marseille à Paris en passant par l’Inde et l’Algérie, où il fit partie de la Légion Étrangère… Ces témoignages sont d’autant plus précieux qu’ils nous permettent de pénétrer dans les coulisses d’une industrie extrêmement secrète.

L’un des récits les plus savoureux de Yuri Gutsatz est celui de sa rencontre à la fois frustrante et drôle avec Estée Lauder en 1969.

Depuis l’après-guerre, Yuri Gutsatz était l’un des collaborateurs de l’homme qui avait révolutionné l’industrie du parfum. C’est Louis Amic qui, le premier, a eu l’idée de vendre aux couturiers des créations composées par les parfumeurs de son laboratoire, modèle qui perdure à ce jour. Parmi les parfumeurs de Roure se trouvaient des pointures comme Jean Carles et Germaine Cellier ; ses clients s’appelaient Carven, Balmain, Balenciaga, Piguet, Ricci et Saint Laurent…

À la fin des années 60, une nouvelle star de la haute couture, l’Espagnol Emanuel Ungaro, souhaita à son tour lancer un parfum maison. Sa composition fut confiée à Yuri Gutsatz. Il devait être produit par Estée Lauder.

Yuri Gutsatz avait décidé de créer sa composition autour d’une fleur à l’odeur évoquant le gardénia découverte en Inde, le kéora (Pandanus fascicularis), qui présentait d’intéressante facettes champignon, vertes et métalliques, dont le principe odorant était le phényl-éthyl-méthyl-éther. Ungaro avait eu le coup de foudre pour cette note.

Le parfumeur fut convoqué par l’impératrice des cosmétiques lors d’un passage de cette dernière à Paris. Louis Amic l’avait prévenu : Mme Lauder, qui se targuait d’avoir composé elle-même tous ses parfums, désirerait sûrement réaliser ses propres mélanges. Yuri Gutsatz devait donc apporter des versions incomplètes de ses propositions, validées par Emanuel Ungaro.

La “flamboyante” Mme Lauder le reçut dans sa suite du Plaza Athénée, environnée de tout un entourage – dont une coiffeuse et plusieurs membres du personnel hôtelier. Et, comme prévu, elle se mit à faire ses mélanges.

« Refusant mon offre d’un verre mesureur, elle se mit à mélanger sans aucun sens des proportions les cinq concentrés, deux par deux ou trois par trois dans des flacons vides. Puis elle força tous ceux qui étaient présents à sentir rapidement ses mixtures, à badigeonner leurs mains et leurs avant-bras et à donner instantanément leurs commentaires », raconte Yuri Gutsatz.

La peau d’Estée Lauder, précise-t-il, présentait « un phénomène absolument extraordinaire que je n’ai jamais rencontré en 35 ans de carrière. Un parfum abondamment étalé sur le dos de sa main ou de son avant-bras perd son odeur en moins de 5 minutes, ne laissant au bout de 10 minutes qu’une odeur faible et floue ! (Ce qui explique d’après moi sa concentration à 70% de l’huile de bain Youth Dew et son parfum non-alcoolique Super Estée). »

Au cours de leurs quatre rencontres – dont l’une alors que Mme Lauder était en plein essayage d’une tenue de gitane pour un bal costumé au Lido – elle put lui faire part de ses opinions sur la parfumerie. Elle prétendait notamment être l’auteur de Youth Dew, Super Estée and Aramis. « Si son cher ami M. Ernest Shiftan est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est uniquement parce qu’il a suivi ses conseils sur la façon de faire des parfums. »

« La dernière fois que j'ai diné avec la Duchesse de Windsor elle m'a dit qu'avec mon SUPER ESTEE j'apprendrais aux femmes françaises comment il faut se parfumer! », affirma-t-elle également.

Elle eut aussi quelques mots désobligeants pour la concurrence : selon elle, le tout nouveau Chamade de Jean-Paul Guerlain serait un échec commercial (l’histoire prouva le contraire).

Selon Mme Lauder, si un parfum qu’elle testait ne lui valait pas de compliments universels lorsqu’elle sortait, il était mauvais. Lorsque Yuri Gutsatz lui objecta qu’aucun parfum ne pouvait plaire universellement, elle rétorqua que « tout le monde aimait Youth Dew ».

Lorsqu’elle rentra aux USA avec ses échantillons, elle se plaignit amèrement à Louis Amic : « Dites à votre parfumeur russe que mon mari ne veut plus dormir avec moi à cause de ce parfum ! J’ai été obligée de jeter ma chemise de nuit par la fenêtre ! »

Les propositions de Yuri Gitsatz furent tellement modifiées qu’elles ne ressemblaient plus du tout à son idée originale ; le projet fut finalement abandonné. Mais en 1973, Mme Lauder le ressortit des cartons pour en faire Chromatic, « l’after-shave métallique ».

Pour découvrir l’intégralité de ce récit et les autres écrits de M. Gutsatz, et ses parfums, je vous engage vivement à consulter le forum du Jardin Retrouvé.

Je remercie Denis Gutsatz de m'avoir autorisée à reproduire des passages des mémoires de son père.

Image: Portrait d'Estée Lauder


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