lundi 28 avril 2014

Berlin avec Christophe Laudamiel (2): "Votre cerveau est en train d'apprendre une nouvelle langue, il ne va pas exploser"




Puisque le visuel écrase toujours les perceptions olfactives, moins faciles à verbalisées et plus floues, l’usage du parfum dans une exposition tend souvent à le réduire au statut de gadget. Quant aux expositions centrées sur l’olfactif, elles doivent se coltiner la façon dont il est montré. Le parfum est un art spatial : diffusif et envahissant, il sature l’air et se mélange aux autres compositions. C’est aussi un art du temps : sa forme se développe au gré des heures. Balancer une bouffée de Jicky au nez du visiteur trahit la forme de Jicky, dont les accords sont conçus pour être perçus au cours de leur évaporation.

Le parfum est aussi un type de performance. D’abord parce que s’il a été conçu pour être porté, c’est la chaleur du corps qui le rend perceptible. Ensuite, et surtout, parce que c’est notre interprétation qui l’accomplit en mots, en images, en récits.

L’exposition de Christophe Laudamiel et Jakob Kupfer à la Mianki Gallery de Berlin (du 13.03 au 19.04.2014) joue sur ce phénomène tout en le déréglant subtilement en présentant des dispositifs conçus pour éprouver la façon dont les couleurs et les formes infléchissent la perception olfactive.

Jakob Kupfer, artiste invisible que son galeriste Andreas Hermann désigne comme un Lichtmahler (« photo-artiste »), a fourni deux types d’images. Les premières, tableaux-photos de lumières colorées, sont statiques mais paraissent bouger : selon Andreas Hermann, elles reproduiraient la vision floue d’un nouveau-né. Les secondes sont constituées par plusieurs images superposées à l’intérieur d’un caisson lumineux, dont le mécanisme permet aux taches de se métamorphoser constamment.


Deux cadres blancs vides sont disposés sur des socles au milieu de la salle. On doit y passer la tête pour regarder l’un des tableaux tout en appuyant sur un bouton qui libère une bouffée de parfum (deux compositions dans la salle principale : Four Seasons Flower et Gone with the Wind). La perception de ces senteurs est modifiée par ce qu’on voit (ça marche. Vraiment).

Contrairement aux parfums à porter, ces compositions sont statiques : c’est le mouvement des images qui y réinscrit la dimension temporelle : à chaque “vision-olfaction” successive, le cerveau, embrouillé par l’image, fait « évoluer » l’odeur. De sorte que le rapport classique entre l’image (immobile) et le parfum (évolutif) est inversé. Ou plutôt, l’un et l’autre se contaminent, puisque l’image mouvante met le parfum en mouvement, tandis que chaque moment d’olfaction opère un arrêt sur image.

L’action de l’odeur sur l’image génère aussi des artéfacts figuratifs : le cerveau cherchant désespérément à se raccrocher à des représentations concrètes (comme toujours lorsqu’on lui propose un tableau ou un parfum abstraits), il se met à halluciner (voir-sentir-nommer) des objets. Pour moi, successivement : des Dragibus, des boules d’ouate et une éclaboussure de sève verte.

Le second type de dispositif résout le principal problème commercial de l’art olfactif : sa nature invasive. Ici, les parfums sont présentés dans des « paraboles » : des plats de porcelaine concaves coiffés de couvercles de la même forme. C’est dans ceux-ci qu’on sent le parfum exhalé par des plaquettes de céramique imprégnés. Lorsqu’on referme, le génie rentre dans sa bouteille. Ce dispositif peut s’accompagner ou pas d’une image : dans le second cas, les mots (les titres) servent d’accroche au sens, même si l’on est engagé à sentir avant de lire. L’art olfactif n’est pas forcément une création intransitive : il joue toujours déjà sur les mots qui l’inspirent, ou qu’il inspire lorsqu’on le respire.



Le but étant d’éprouver chaque « vision-olfaction » aussi spontanément que possible, ces dispositifs procurent le plaisir constamment renouvelé de petits coups de théâtre. Et parce que ces bulles de voir-sentir-nommer jouent sur la plus fugace des perceptions, provoquée par les éléments les plus insaisissables et les plus indescriptibles – molécules odorantes et photons --, elles génèrent d’innombrables petites œuvres immatérielles, non-reproductibles, éphémères et individuelles. Infimes syncopes synesthésiques ; stop-motion cérébral ; souvenirs pop-up.

Le plus beau, c’est qu’on pige. Cette leçon de choses inédite parvient à être pédagogique – l’autre obstacle majeur à l’art olfactif étant l’ignorance quasi-totale du public dans ce domaine, qui contraint à revenir sans cesse au b.a.-ba – sans la moindre explication. Juste quelques directives :

Pour voir les sculptures olfactives:
1. Fermez les yeux.
2. Respirez naturellement, ne reniflez pas, ne respirez pas différemment.
3. Votre nez s’habituera à un parfum au bout de quelques minutes mais ne se fatiguera pas.
4. Pour vous rafraîchir: respirez votre peau, pas des grains de café, s’il vous plaît.
5. Votre cerveau est en train d’apprendre une nouvelle langue, il ne va pas exploser.

Maintenant, si quelqu’un peut avoir la gentillesse de m’expliquer pourquoi une telle expo a lieu à Berlin ou à New York plutôt qu’à Paris…

Pour lire la 1ère partie, cliquez ici. Rendez-vous jeudi pour le 3ème et dernier épisode.


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