More to Read - Encore des lectures

vendredi 4 juin 2010

Bas de Soie de Serge Lutens: Sillage Ultraviolet




Les admirateurs de Serge Lutens, surtout à l’étranger, ont souvent découvert son œuvre d’un seul coup, après le développement de la communauté parfums en ligne, c’est-à-dire une bonne décennie après l’ouverture des Salons du Palais-Royal, plutôt qu’au fur et à mesure. Ce qui signifie, d’une certaine manière, qu’ils en ont fait l’expérience un peu comme les critiques des Cahiers du Cinéma ont reçu la production des cinéastes d’Hollywood après la Deuxième Guerre Mondiale, lorsque tous les films qui n’avaient pas été présentés en France sous l’Occupation sont arrivés pratiquement d’un seul coup dans les salles. Cette expérience leur a permis de comprendre que les Hitchcock, Hawks et autres Ford avaient des styles très personnels malgré les contraintes imposées par les studios : ils en ont tiré la « politique des auteurs ».

Indéniablement, Serge Lutens est de ceux qui ont imposé ce concept de l’auteur en parfumerie, même si ce n’est pas lui qui écrit ses formules. Ceux qui ont découvert d’un seul coup, ou dans une séquence rapprochée, Tubéreuse Criminelle, La Myrrhe, Bois de Violette ou Muscs Koublaï Khan, par exemple, l’ont forcément perçu de façon très nette. Cette expérience, me semble-t-il, a engendré des attentes presque excessives à l’égard de chaque nouveau parfum Lutens : comme si ce choc pouvait se renouveler chaque fois. La confidentialité même des fragrances vendues exclusivement au Palais Royal a encouragé le développement d’une sorte de culte, dont les adeptes (j’en fais partie) espèrent toujours se faire autant secouer que la première fois qu’ils les ont découvertes, tout en s’attendant à ce que les codes maison soient respectés. Serge Lutens lui-même a certainement cultivé son propre mythe – mais chez lui, on a l’impression qu’il s’agit d’une nécessité plutôt que d’une stratégie – tout en manifestant son impatience à se voir « ligoté » par ces attentes. D’où L’Eau Serge Lutens : sa maison était sans doute la seule où la sortie d’un parfum « propre » pouvait choquer, et ce fut le cas. Mission accomplie.

Aujourd’hui, Serge Lutens propose deux nouveaux parfums. Boxeuses, qui sortira au Palais Royal cet automne, reprend des éléments familiers de son vocabulaire – j’y reviendrai sous peu. En revanche, Bas de Soie, déjà sorti au Palais Royal et qui sera lancé en août, introduit un nouvel accord dans la palette. Il s’agit également d’une nouvelle interprétation de l’idée de propreté – peut-être à la suite de la césure de L’Eau --, sur un mode qui me semble nettement plus cinglant. Ne vous laissez pas berner par le charme rétro, poudré de Bas de Soie : pour Serge Lutens, la beauté a partie liée avec la cruauté. Et les bas de soie peuvent gainer des armes fatales.

Comme il le précisait dans l’interview qu’il m’a accordée, Bas de Soie oscille entre l’iris et la jacinthe sans jamais pencher d’un côté plus que de l’autre. Je ne suis pas arrivée à trouver, pour illustrer ce texte, l’image que suscite chez moi le port de ce parfum : des bouquets d’iris et de jacinthes, presque ultra-violets tant leur bleu est intense, droits comme des dagues dans leurs vases sur fond noir – le nouvel éclairage bleuté de la boutique du Palais Royal traduit bien cette impression de lumière noire. La jacinthe est en fait une fleur extrêmement dure, capiteuse jusqu’à l’agressivité ; l’iris qui lui est soudé a le goût métallique d’une cuiller en argent. Bien que Bas de Soie rappelle les grands parfums galbanum, iris et/ou jacinthe de la fin des années Soixante, Chamade ou N°19 – cette note verte est également nouvelle chez Lutens --, sa texture et son esprit s’en distinguent. Grain serré, odeur saturée, à la fois nimbante et acérée. Le parfum exaspère l’accord iris-jacinthe jusqu’au savonneux – comme si Serge Lutens avait trouvé le moyen de transformer le savon en espèce de poison. C’est l’antithèse même d’Iris Silver Mist, de son côté terreux-racine-carotte qui, avec le recul, porte bien l’empreinte du style ample et généreux de Maurice Roucel.

Bas de Soie introduit également une qualité éminemment française au vocabulaire de Lutens. Celle-ci s’était déjà manifestée dans les noms des nouveaux parfums. Mais alors que Serge Noire, Filles en Aiguille ou Fourreau Noir, malgré leur référence à la haute couture, jouaient sur le registre fruits secs, baumé et résineux de la maison, Bas de Soie est également très français par son odeur. Les fleurs sont celles des jardins du Palais Royal, comme l’a souligné Octavian Coifan dans le très beau texte qu’il lui consacre ; on peut aisément imaginé les marquises et les courtisanes qui hantaient ces jardins aux 18ème ou au 19ème siècles, bas de soie tirés par des jarretières ornées de pierre précieuses, enveloppées de son sillage. C’est du côté de la marquise de Merteuil ou de Liane de Pougy que l’on penche, plutôt que vers les odalisques de Delacroix… Ultraviolet, ultraviolent, mais d’une violence feutrée.


Illustration: La Femme au Chapeau de Gustav Klimt.

12 commentaires:

  1. Je "sens" que je vais adorer. Il y a des disparitions de grands classiques qui me sidèrent ("Le Dix",par exemple). Alors, un "violent" côté rétro pour un parfum moderne, je suis pour !

    RépondreSupprimer
  2. Isabelle, c'est tout de même bien moins délicat que Le Dix. Mais, oui, il y a une certaine dureté intéressante.

    RépondreSupprimer
  3. Autant je suis déjà toute acquise aux charmes de Boxeuses, autant le Bas de Soie que vous décrivez si bien me laisse plus indécise. Même si c'est un iris et que l'iris est ma folie, du florentin de Santa Maria Novella à tous les autres jusqu'à Iris Silver Mist... celui-ci, comment dire ?m'inquiète un peu ! Ah je crois que c'est le souvenir de L'Eau qui m' a "traumatisée" un peu !... et d'ailleurs vous en reparlez encore à son propos.
    alizarine

    RépondreSupprimer
  4. Alizarine, ça n'a rien du tout à voir avec L'Eau! Le registre savon est exploré dans la saturation, ici. Le point commun est une exploration du registre du propre, mais ce sont vraiment deux parfums on ne peut plus différent. Si vous aimez l'iris, il faut tester.

    RépondreSupprimer
  5. Alors que j'ai découvert les différents Lutens au rythme de leur sortie et qu'à l'époque de Gris Clair je n'arrivais pas à imaginer ce qu'il pourrait être en lisant des descriptions ici ou là (sur les blogs ?)... je suis extrêmement intrigué par ton article ainsi que celui d'Octavian car je n'arrive pas à placer le curseur sur des échelles du type violent/doux, naturel/métallique, naturel/conceptuel.... enfin bref je sais qu'il n'y a qu'une seule solution : au Palais Royal !
    ... mais peut-être ai-je peur d'être déçu ?

    RépondreSupprimer
  6. Thierry, c'est justement ce que je disais, parce que c'est ce que j'éprouve: on attend tellement des Lutens qu'il est presque impossible qu'ils soient à la hauteur de ces attentes. Je me rappelle qu'en allait essayer Fourreau Noir sur peau (après, comme tu le sais, avoir détesté les notes de tête sur mouillette) j'avais des papillons dans l'estomac, littéralement.
    Ben faut pas. Allez, au Palais, hop!

    RépondreSupprimer
  7. Une jacinthe violente ? Cela m'intrigue beaucoup, cette fleur étant pour moi tellement associée à l'innocence même ! Mais l'iris est sûrement là pour la dévérgonder, et l'allusion au Chanel 19 ne fait que me rendre encore plus impatiente !

    RépondreSupprimer
  8. J'ai hate... Hier pour la premiere fois j ai pu tester MKK sur peau et c est l extase... bizarrement il y a une note mure tres presente au fil de l'evolution (je savais que le musc avait une facette de mure, mais c est la premiere fois que je la sens). Lutens va continuer longtemps a nous faire rever...

    RépondreSupprimer
  9. Jeanne, pour moi c'est une fleur assez dure, envahissante sous ses airs pastel... visiblement, c'est aussi l'avis de messieurs Litens et sheldrake. Ou alors, c'est mon fantasme, ce qui est tout aussi possible.

    RépondreSupprimer
  10. Clochette, ce n'est pas ce aui ressort sur ma peau mais je testerai la prochaine fois... lorsque j'aurai ma collection sous la main. Pour l'instant je suis in London!

    RépondreSupprimer
  11. D'abord une bonne nouvelle : les tilleuls du Palais Royal qui paraissaient malades l'été dernier se portent bien...

    A la vaporisation, Bas de Soie ouvre effectivement un duel intéressant entre une certaine violence de la jacinthe et une note plus d'iris ... puis très vite le parfum devient assez monolithique et finalement assez peu distinctif. J'ai renouvelé l'essai à la maison grâce à l'échantillon que l'on m'a remis : même constat... Aurais-je manqué quelque chose ?

    RépondreSupprimer
  12. Thierry, je pense qu'en effet Bas de Soie est relativement peu évolutif. J'ai remarqué que sur moi il tend à prendre des teintes métalliques sur la fin. Ce qu'il a d'intéressant, c'est son intensité et sa dureté.

    RépondreSupprimer