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mercredi 31 août 2016

Blackpepper, un nouveau chapitre de la Série noire de Comme des Garçons


Difficile, pour qui n’a pas vécu l’époque, d’appréhender à quel point les créations de Comme des Garçons ont pu choquer lorsqu’elles sonné au cœur des années Thatcher le rappel du no-future punk. « L’élégance, c’est le refus » : de cette maxime de Chanel, qui avant elle avait fait du noir la bannière de l’affranchissement vestimentaire des femmes, Rei Kawakubo a retenu l’idée de refus – notamment, d’une féminité standardisée, prête à consommer.

Depuis, le noir est devenu le réglage par défaut de la fashion, et l’une des épithètes les plus courantes en parfumerie. Lorsqu’on l’arrache au registre de la confiserie, sa traduction olfactive recèle pourtant encore un réel potentiel subversif.  Rien d’étonnant à ce que Christian Astuguevieille, directeur de création de Comme des Garçons Parfums, se prête régulièrement à l’exercice. Ainsi, le brief de la première eau de parfum de la marque, composé par Mark Buxton évoquait une piscine remplie d’une eau noir d’encre ; la série des encens, dans ses flacons noirs, traçait le portrait de la résine combustible dans une palette de fumée et d’épices embrasées. Plus récemment, Play Black jouait sur la matité suie de diesel sur inox des oxydes, alors que Black-tout-court alignait les synonymes olfactifs du cramé.

Après les lancements du printemps dernier – l’osmanthus givré de Dot et la rose ambrée ronronnante de Grace Coddington, avec son flacon kawaii en forme de chaton – Blackpepper fait figure d’anti-Dot (comme on dirait « anti-matière ») et de fauve autrement plus féroce. Le parfum est plus figuratif que les deux Black, l’épice éponyme étant immédiatement identifiable et obstinément perceptible d’un bout à l’autre du développement – Antoine Maisondieu en a injecté une overdose à roussir les poils de nez. Et pourtant, cette giclée de grenailles qui perfore (on songe à la fameuse « dentelle » CdG, produite par des machines à tricoter sciemment déréglées) est aussi une déconstruction de l’odeur du poivre (là encore, le travail du parfumeur s’apparente à celui de Rei Kawabuko sur le vêtement).

Dans les années 1990, Serge Lutens créait une palette d’ombres à paupières déclinant le noir en quatre couleurs. Blackpepper, comme son flacon-miroir – frôlant le bleu nuit sous certaines lumières, captant des reflets de son environnement pour les virer au noir – joue de même sur la variégation de sa couleur éponyme, marquèterie de faux noirs passant de l’onctuosité chocolat de la tonka à la matité ambrée de la sauge sclarée, en passant par le silex, la poussière, le cuir et le goudron. Ce noir-là étant la réfutation méthodique de la petite robe qui s’est accaparé l’épithète…

Illustration tirée de la collection automne-hiver 1982 de Comme des Garçons, photographiée par Peter Lindbergh.

2 commentaires:

  1. Bonjour Denyse,
    Merci pour cette revue fort intéressante.
    Sur peau, le parfum est sublime. Poivré, boisé-terreux, résineux, légèrement cacao grillé, vétiver... mais étonnamment il ne se révèle pas si difficile à porter.
    En tout cas plus facile à porter que Black, autre belle création noire de la marque.

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    1. Hello Nicolas! Je suis d'accord avec toi, Blackpepper s'avère au final être un parfum plus "cachemire" que "laine de Shetland". Donc beaucoup plus moelleux que ne le laisserait présager son nom. Merci pour cette lecture plus poussée de la note!

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