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mardi 19 juin 2012

"Je suis un affreux bourgeois": notes sur une curiosité littéraire des Années Folles



Le nom de Clément Vautel surgit parfois dans les notes en bas de page des histoires du parfum à cause de son roman Je suis un affreux bourgeois (1922) parce que son narrateur, surnommé le « Napoléon du parfum », est inspiré de François Coty. C’est sans doute à juste titre que Vautel (1876-1954), auteur et chroniqueur très populaire de l’entre-deux-guerres et tenant du gros bon sens franchouillard et réactionnaire, a sombré dans les poubelles de l’histoire littéraire. Si Je suis un affreux bourgeois a le moindre mérite aujourd’hui, ce n’est que parce qu’on y découvre les préjugés contemporains exprimés sous couvert satirique. 

L’ « affreux bourgeois » de Vautel est en effet assiégé jusque dans ses usines et son foyer par les nouvelles idéologies des années 20 : sa fille est une féministe qui ouvre un garage avec d’autres Garçonnes, son fils un poète homosexuel d’avant-garde qui envahit son hôtel particulier pour y présenter un spectacle surréaliste, sa maîtresse une poule qui le manipule pour se faire lancer dans le cinéma et le cocufie à tout va. Quand à son ex-secrétaire, elle se mue en Pasionaria révolutionnaire pour entraîner les ouvriers communistes de son usine à la grève, et le pourfendre de pamphlets où elle le menace de l’éventrer comme un cochon lors du Grand Soir. En cela, Coty, lui-même réactionnaire au point d’avoir financé journaux et mouvements d’extrême-droite et pris la plume en 1928 pour rédiger Contre le communisme, est bien en partie le modèle du « héros » de Vautel, qui soutient la création d’une milice privée destinée à défendre les intérêts et les propriétés des capitalistes.


Ceux qui recherchent des renseignements sur l’industrie du parfum de l’époque n’y trouveront guère leur compte. Paquignon congédie la question de la composition de ses jus par « C’est l’affaire de mes chimistes pour qui le plus poétique des parfums n’est qu’une formule réalisée industriellement ». Mais outre une séquence exposant la montée de celles qu’on n’appelle pas encore les « égéries » publicitaires – mondaines, actrices et stars du music-hall – l’ouvrage recèle cette petite pépite qui traduit bien l’esprit de l’époque :

« C’est la guerre qui a fait la fortune de la parfumerie, la guerre qui a libéré la femme, qui l’a rendue plus frivole, plus coquette, plus entreprenante aussi (il le fallait) dans la chasse à l’homme… La vraie victoire, c’est celle du bâton de rouge ! Si la poudre a tant parlé, c’était pour assurer le triomphe de la poudre de riz ! Après les gaz asphyxiants, les odeurs suaves… Toutes nos contemporaines sont parfumées et maquillées. Elles veulent séduire, conquérir, garder par tous les moyens. Mais les hommes aussi ont recours à notre science et à notre art pour améliorer leurs avantages naturels. (…) Cupidon n’a pas que des flèches dans son carquois : il y cache des flacons, des boîtes, des articles qui portent sans doute ma marque universellement connue. »

Dans le cours sur le parfum que j’ai conçu pour le London College of Fashion, quand j’aborde le parfum dans les années 20, j’aborde également la vogue des fards lourds et des parfums capiteux sous l’angle de ces nouveaux rapports entre les sexes. La Grande Guerre avait coûté la vie à 27% des hommes de 18 à 27 ans, sans compter le nombre de blessés et de gazés estropiés à vie : la concurrence sexuelle devait en effet être rude. Or si les femmes avaient gagné en audace, elles ne disposaient plus des mêmes armes. Les chapeaux à fleurs et à plumes, chevelures abondantes, corsets et ourlets à la cheville qui pouvaient donner le change en planquant les dégâts avaient cédé aux cheveux courts et aux robes-chemises des Garçonnes, dénudant largement jambes, bras, dos et poitrines. La mode ayant horreur du vide, ces robes toutes simples étaient souvent richement brodées ; pour compenser toute cette nudité, maquillages et parfums de vamp créaient une seconde peau.

Ma lecture de Je suis un affreux bourgeois a au moins eu le mérite de confirmer en partie cette interprétation. Les curieux trouveront facilement l’ouvrage, tiré à l’époque à des dizaines de milliers d’exemplaires, à prix modique chez les bouquinistes.

2 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je suis en train de lire "je suis un affreux bourgeois". Merci pour votre post qui m'en apprend davantage.
    Ce n'est certes pas de la grande littérature, mais je vous avouerais que j'ai ri plusieurs fois. Notamment quand il s'étonne de voir son fils créer une revue du nom de "bilboquet"

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    1. Bonjour Philippe,

      Ce sont souvent les mauvais romans qui nous donnent l'idée la plus imagée d'une époque, justement en ce qu'ils ont de daté... en effet, ça se visite!

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