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jeudi 13 mai 2010

Masculin/ Féminin: la suite



Les réponses au thème que j’ai lancé en début de semaine ont été passionnantes, encore plus nombreuses que je ne l’espérais (surtout côté anglais : je vous invite à les consulter).

Ce qui en ressort est un spectre des genres qui va de la lavande/fougère aux floraux blancs. Fracas semble être le cas le plus extrême – si outrancièrement féminin qu’il frôle la drag queen – mais la tubéreuse en général revient constamment dans les réponses : pour les hommes, elle représente un butée (transgressée ou non) tandis que pour les femmes, elle exprime une féminité exacerbée (à laquelle certaines ne s’identifient pas). Certains accords boisés-ambrés ou frais-aquatiques-métalliques, si largement utilisés dans les fragrances masculines qu’ils font figure de cliché, occupant également le pôle extrême du spectre ; le cuir, le vétiver et les notes terpéniques accentuées (les cèdres secs, l’encens) penchent également vers le masculin mais réussissent à s’affranchir des stéréotypes : ils sont donc plus volontiers adoptés par les hommes et les femmes. Les chypres (verts, aromatiques ou cuirés plutôt que fruités) se situent vers le milieu du curseur.

Je ne suis pas historienne des parfums mais j’ai l’impression que le clivage olfactif masculin/féminin, né avec l’industrialisation du parfum au tournant du siècle précédent (une fois que les produits ont reçu des noms propres, et ont été présentés dans des flacons spécialement conçus pour eux, ils devaient forcément s’adresser à un public précis), s’est installé à demeure à partir du moment où le marketing est monté en force, entre le milieu des années 70 et le milieu des années 80. J’ignore l’âge des internautes qui ont répondu à mes questions, mais je peux supposer que plusieurs d’entre eux sont entrés dans le monde des parfums au cours de cette période ou de celle qui l’a suivie. Les années 80 ont été celle des fragrances surdimensionnées : fougères sous anabolisants comme Paco Rabanne pour Homme (1973) ou Azzaro pour Homme (1978) d’une part, floraux radioactifs comme Chloé (1976), Giorgio Beverly Hills (1981), Ysatis (1984) ou Poison (1985). Il est tombe donc sous le sens que ces styles aient ancré les perceptions de ce qui représente le masculin et le féminin en parfumerie.

Pour ma part, je constate que mes propres goûts parcourent une large part du spectre, de la féminité exubérante des tubéreuses à Jicky dont la sexualité reste ambiguë bien qu’il s’agisse d’une fougère, sans doute parce qu’il est arrivé trop tôt pour correspondre aux clichés ultérieurs de la virilité. Il semble d’ailleurs paradoxal que la première création de la parfumerie moderne – qui, historiquement, s’adresse en priorité aux femmes – ait été la Fougère Royale d’Houbigant, destiné à engendrer une famille olfactive masculine. Ou que le plus grand best-seller de tous les temps, Chanel N°5, ait été lancé par celle qui a fait le plus pour faire entrer les codes du vestiaire masculin dans la vie des femmes. Ou encore que l’un des plus grands succès de l’ère marketing, Angel de Thierry Mugler, porte le nom d’une créature dont on s’accorde à dire qu’elle est sans sexe…

Peut-être le parfum, étant autre – personne ne dégage naturellement les odeurs qu’on trouve dans un flacon – représente-t-il une façon d’accueillir l’Autre et de l’amalgamer à notre personnage, quels que soient notre sexe ou nos inclinations sexuelles. Après tout, comme je l’ai déjà écrit, la fragrance n’est encore rien tant qu’elle demeure dans son flacon : il lui faut de la peau, de l’air, des nez, des cerveaux, pour réellement exister. Nous sommes les interprètes de nos parfums : chacun leur apporte ses histoires, auxquels les parfums apportent à leur tour de nouveaux récits. Masculin, féminin, yin et yang : les variations sont infinies. Alors allez-y, jouez-en !





Illustration de Vanessa Beecroft (Vogue Homme, 2002)

10 commentaires:

  1. Merci beaucoup pour cette synthèse, et ce post était en effet réjouissant car très très intéressant !!
    Je profite de cette occasion pour faire appel à votre science, et à celle de ceux qui liront ces lignes:
    Vous parliez de chyprés verts unisexes, et je voulais vous demander quel(s) chypré(s) vert(s) connaissez vous et que vous pourriez conseiller pour un homme (d'une vingtaine d'années) ?? Je vous remercie, et continuerai à lire vos posts avec délectation !!

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  2. Au débotté, mais sans en avoir senti les versions récentes, je dirais Silences de Jacomo, Y d'Yves Saint Laurent ou le premier Jean-Louis Scherrer. Givenchy III, qui a été réédité. Bandit (qui a aussi des dimensions aromatiques et cuirées). Je n'ai jamais porté Soir de Lune ou Eau de Sisley de Sisley mais ils appartiennent à cette famille. N°19 en eau de toilette, bien entendu.
    Le Temps d'une fête des Parfums de Nicolaï n'est pas à proprement parler un chypre mais il a une tonalité chyprée.
    Tous ces parfums sont des féminins, et recèlent des accords floraux, mais ils sont loin d'être girly.

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  3. Denyse, il me semble que la fragrance est tout de même déjà quelques chose avant d'être portée ?
    C'est une histoire, une sensation, une idée et un travail.
    Derrière des parfums comme Shalimar, Samsara, Musc Ravageur, Dans tes bras, Dior Addict, Sicily et bien d'autres, il y a, avant que tout ne commence, une muse, et c'est une femme.
    A l'homme d'apprécier cette sensualité, car c'est aussi ce qui fait que nous sommes différents et que nous nous attirons.
    La transgresser est du coup presque un viol du parfumeur et de l'idée, et c'est ce qui peut me déranger dans la transgression.
    En revanche si l'idée de départ s'affranchit des frontière, comme pour Jicky par exemple, le problème ne se pose plus.

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  4. Méchant Loup, sur l'idée de détournement, je ne suis pas du tout du même avis. D'abord parce que nous n'avons pas à savoir -- même si les amoureux du parfum s'y intéressent -- les intentions du parfumeur. D'ailleurs, à moins de lui parler directement, nous n'en savons rien: les histoires qui nous parviennent sont celles qu'on nous propose, c'est tout. Ensuite parce que toute oeuvre de l'esprit cesse d'appartenir entièrement à son auteur dès qu'elle est offerte au public: chacun en fait ce qu'il veut et l'interprète à sa guise.

    Quant à mon affirmation sur la nature du parfum, bien sûr qu'il y a un travail, une inspiration, une formule, une histoire, mais tout cela n'est destiné qu'à une fin: que cette création aille à la rencontre d'autres histoires, qu'elle vive. Sinon, on compose pour ses tiroirs, ce qui est un plaisir en soi, et une démarche respectable, mais reste en deçà de l'accomplissement de la création.

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  5. Il n'y avait dans mes propos aucune généralité, juste un sentiment très personnel, ce serait juste un peu dommage, me semble t il de passer à coté de ce que l'auteur à voulu faire au départ.
    Sicily, par exemple, sent tellement "la femme" que j'imagine mal un homme avec, mais heureusement que chacun peut vivre sa propre histoire !
    De plus, il ne manquerait plus que ce que je dis ou pense soit ce qu'il faille penser absolument comme une vérité absolue !

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  6. Méchant Loup, pour ce qui est de l'auteur, ça ouvre toute une autre série de questions: dans un produit commercial, plusieurs personnes participent à l'élaboration. Même dans les marques alternatives, il peut y avoir plus d'une personne à l'origine du parfum. Il est en général difficile d'affirmer qu'une seule personne est bien l'auteur. Et dans le cas d'un parfum mainstream, on peut être certain du contraire. L'intention est avant tout... de vendre beaucoup de flacons, même s'il y a une belle idée au départ qui parfois, parvient intacte à l'arrivée!
    Quant à porter quelque chose qu'on ressent comme étant étranger à soi -- que ce soit parce que c'est trop féminin/masculin, ou pour toute autre raison... Hein, on n'est pas obligés! Même des trucs qui sentent merveilleusement bon et qu'on adore.

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  7. Pour ma part, à partir du moment ou je me sens à l'aise avec ma masculinité, mon propre mélange yin et yang et avec ma sexualité,( deux choses qui n'ont pas forcément de lien direct: je connais des hétéros très efféminé ,des gays très mâles et des métro, très.. métro) je me sens aussi de plus en plus libre d'oser transgresser les stéréotypes. D'autant plus que je n'ai jamais adhéré aux codes parfums masculins actuels qui me parlent plus de tentative de se rassurer, et de la peur de paraitre efféminé. Est-ce que je fais plus macho avec une bonne vieille lavande, ou bien folle avec une tubéreuse?
    Il y a un truc culturel un peu réducteur du genre: je suis un mec donc j'aime les films de guerre et jamais je ne regarderai une comédie romantique.
    Je crois plutôt qu'en portant un parfum il s'agit pour moi d'exprimer une sensibilité, une humeur, et mon curseur personnel se situerai plus entre austérité et sensualité, deux versant de ma personnalité. Je peux donc porter un parfum de femme, sans pour autant me comporter en femme.

    Ps: Méchant Loup, j'ai retesté aujourd'hui Nuit de tubéreuse et effectivement, il a quelque chose de vert et boisé (santal en fond? )qui dure tout au long de l'évolution, c'est pour moi une tubéreuse de sous bois et l'image de la couleur bleu vert d'un saphir me parle bien. Indéniablement la tubéreuse est là mais elle n'est pas étouffante. Par contre par temps pourri comme aujourd'hui je ne me voyais pas avec, c'est un parfum d'été pour moi, léger mais tenace.

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  8. Anatole, la question du curseur personnel (croisée avec des styles, des notes) est sans doute à creuser: certaines correspondent peut-être à un certain consensus, d'autres pas du tout.
    En tous cas, pour Nuit de Tubéreuse (si je puis me permettre), c'est en effet la fleur soustraite à son côté opulent... mais pas vraiment adaptée à cette journée maussade.

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  9. Merci pour ta synthèse. Finalement, la lavande ne serait donc pas si masculine que cela pour tes lecteurs ?
    Je ne peux qu'aller dans ton sens dans ton échange avec Méchant Loup. Il me parlait justement de Dans tes bras de Maurice Roussel il y a quelques jours. Ce dernier connaissait-il le nom du parfum ? A-t-il failli s'appeler "Dans mes bras". M.R. portait-il encore encore sa moustache quand il l'a composé ? Allez Thierry 2, lâche-toi !

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  10. Thierry, si, quand même, la lavande rencontre beaucoup de réticences de la part des femmes.
    Quant à Dans tes bras, s'il y a bien un parfum qui pour moi n'est ni masculin ni féminin, un véritable OVNI olfactif, c'est bien celui-là!

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