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lundi 15 septembre 2008

Myrurgia 1916-1936

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Myrurgia ne se résume pas à Maja...
Mais qui ne connaît pas l’Espagnole rouge et noire de ses célèbres savonnettes, avec son éventail, ses accroche-cœur et sa mantille ? Icône de l’Espagne traditionnelle, elle trimballe dans les volants de sa robe de sevillana des clichés pour lesquels les Espagnols eux-mêmes, bien qu’ils aient jeté leurs castagnette à la mer après la mort du Caudillo, conservent une certaine tendresse…

Rapport paradoxal que celui de l’Espagne à son folklore, récupéré par le franquisme à la fois pour tenir son peuple à l’écart de la modernité et pour appater les touristes qui se sont précipités sur la Costa del Sol dès les années 1960… Car malgré tout, l’Espagne est sans doute le seul pays européen à avoir conservé des traditions artistiques populaires – la corrida, le flamenco -- réellement vivantes, dont la Maja (en espagnol, la belle fille des classes populaires) pourrait être l’icône.

L’aventure de Myrurgia, l’une des trois grandes maisons de parfums espagnoles nées après la Première Guerre Mondiale – avec Parera et Dana – reflète ce mélange d’attachement réel au folkore et d’impulsion vers la modernité. Car Myrurgia ne se résume pas à sa Maja : au contraire, son histoire, de sa naissance en 1916 à la Guerre Civile de 1936, est liée aux mouvements artistiques de pointe en Catalogne et en Europe. En 2003, l’exposition Myrurgia 1916-1939, Bellesa i Glamour , au Museu National d’Art de Catalunya, retraçait l’extraordinaire vivacité créatrice de cette maison.

Esteve Monegal, parfumeur et artiste

Cette créativité n’a rien d’étonnant lorsqu’on apprend que le propriétaire de Myrurgia, Esteve Monegal (1888-1970) fut, brièvement, l’une des étoiles de l’Art Nouveau en Catalogne : lecteur de Nietzsche et admirateur de Wagner dans sa jeunesse, membre des mouvements d’avant-garde de Barcelone, à la fois sculpteur, enseignant et théoricien…

C’est en 1917 qu’Esteve Monegal abandonne officiellement sa carrière artistique pour se consacrer à la société de parfumerie fondée par son père, propriétaire d’une florissante droguerie. Dès lors, il ne cessera, secondé par son collaborateur, l’artiste Eduard Jener Casellas, de faire appel aux plus grands artistes et photographes catalans pour le design de ses flacons, de ses étiquettes et de ses publicités.

L’identité visuelle de Myrurgia colle de très près aux tendances esthétiques de l’époque, de l’Art Nouveau à l’orientalisme des Ballets Russes, et de l’Art Déco (Myrurgia avait un stand à la légendaire Exposition des Arts Décoratifs de Paris en 1925, qui donna son nom au mouvement) au surréalisme : René Magritte lui-même dessina certaines de ses publicités. Autre gage donné à la modernité, la fabrique de Myrurgia conçue par Antoni Puig Gairalt en 1928-1930, qui est considérée comme l’une des œuvres-phares de l’architecture rationaliste industrielle de Catalogne.

Le mystère des compositions

Le catalogue de l’exposition Myrurgia donne hélas très peu de renseignements sur les parfums eux-mêmes. Esteve Monegal lui-même, qui avait apparemment travaillé auprès de François Coty avant 1916, trouvait les noms et les notes : ses formules lui étaient vendues par le laboratoire Naef & Compagnie jusqu’en 1921, qui marque l’arrivée le directeur technique Lucien Maisonier. On sait que le grand Jean Carles, des laboratoires Roure, qui collabora énormément avec les maisons de parfumerie espagnoles (on lui doit notamment Tabu et Canoë de Dana) a signé certaines des formules après 1927.

L’exotisme de l’entre-deux-guerres

Les noms et les présentations des parfums témoignent de l’engouement pour l’exotisme qui s’était emparé de la société de l’entre-deux-guerres. Le premier grand succès de Myrurgia, Maderas de Oriente (Bois d’Orient, 1918), une composition à base santal, de cèdre et de sycomore, reflète la vogue orientaliste suscitée par les Ballets Russes et les vêtements de Paul Poiret, tout comme Hindustan (1922), Morisca (1917), ou la boîte de Besame (1921), inspirée de miniatures indiennes.

Orgia (1919), nom qui semble encore aujourd’hui extrêmement audacieux – imagine-t-on le lancement d’un parfum appelé « Orgie » ? – fait sans doute plus écho à la fascination d’Esteve Monegal pour la culture antique. Le nom même de sa société, Myrurgia, provient d’une contraction un peu modifiée de deux mots grecs signifiant « essence » et « fabrique».

Mais Monegal savait également exploiter la très riche veine exotique de l’Espagne – dans une espèce d’auto-exotisme très particulier à la péninsule ibérique – en nommant ses créations Maja (1918), Tu Reja (1921), Suspiro de Granada (1923), Sol de Triana (1927), Goyesca (1929) Embrujo de Sevilla (1933) ou Clavel de Espana (1936).


Myrurgia, post-1936

L’exposition ne couvre que la période précédant la guerre civile espagnole, et pour cause : le commerce ibérique souffrit durement, à la fois de la guerre et de l’embargo qui suivit. Myrurgia survécut grâce à ses exportations en Amérique Latine, et ne trouva un second souffle que lors du développement du tourisme dans les années 1960, date où se popularisa auprès des étrangers la fameuse savonnette Maja.

Aujourd’hui fusionné avec le groupe Puig, Myrurgia produit plusieurs fragrances pour des marques espagnoles comme Adolfo Dominguez et Don Algodon, mais ne diffuse plus que quatre de ses parfums de la grande époque : Colonia 1916, Embrujo de Sevilla, Maja et Joya. Seule l’eau de Cologne semble encore bénéficier d’un certain prestige. Dans la chaînes de grands magasins espagnols Corte Inglès, les parfums Myrurgia sont vendus dans le rayon grande diffusion, près des éventails à fleurs et des taureaux en peluche du stand des souvenirs… Leurs formules originales ne sont d’ailleurs plus que cela : de lointains souvenirs. Il n’empêche que la savonnette dégage encore, avec ses accords épicés et son étiquette kitsch, une douce nostalgie d’été ensoleillés arrosés de fino de Jerez.

Parmi les autres parfums de Myrurgia...
Sales de tracia (1918)
Principe de Asturias (1918)
Lirio (1918)
Pierrot (1918)
Rosa (1918)
Jazmin (1918)
Origanum (1919)
Tentacion (1920)
Besame (1921)
Fantasio (1921)
Flores del Mal (1921)
Chipre (1921)
Ariadna (1924)
Formosa (1924)
Lagrimas en Flor (1925)
Alado (1925)
Flor de Blason (1925)
Bien (1926, after-shave)
Mis Amores (1927)
Lido de Venecia (1927)
Ella (1930)
Hawaii (1933)
Jungla (1933)
Yanhia (1933)
Sprint (1933)
Faisa (1935)

N.B. : les dates données ne sont pas forcément celles du lancement, mais celles des plus anciens flacons répertoriés par le catalogue. Ces dernières ne correspondent pas forcément à celles données par le site de Myrurgia, qui semble avoir relancé à diverses époques des parfums des années 1916-1936, comme Orgia ou Joya. Maderas de Oriente a été réédité en 2003.
Image: Publicité pour les Polvos Morisca d'Eduard Jener (c. 1920)

3 commentaires:

  1. alors, je découvre, je n'en avais jamais entendu parler. Merci pour cet article

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  2. Je t'en prie, Véro! ;-)
    J'aimerais beaucoup sentir ces anciens parfums Myrurgia. Malheureusement, ils n'apparaissent pas très souvent dans les ventes!

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  3. Hier,lors d'une de mes incursions d'un breton non bretonnant en territoire catalan de Cerdagne : Puycerda, la bien nommée. J'étais comme chaque fois que je me rend, menhir au dos, en Espagne à la recherche de mon temps perdu olfactif, dans le but de faire acquisition d'un litre de mon eau de cologne fétiche : Alvarez Gomez de Madrid. Rien,nada à Puycerda mais quel plaisir de se voir proposer par un droguiste catalan, un flacon de Myrurgia 1916. Une découverte que mon nez apprécie, même si les notes citronnées avec une suave impression des clous de girofles d'Alvarez Gomez ne me font pas balancer plutot pour le radicalisme socialiste des catalans face au conservatisme crypto-franquiste des madrilènes. Le vendeur d'eau de cologne m'a bien confirmer que les gens du gouvernement madrilènes étaient toujours des facistes comme au bon vieux temps de la guerre d'indépendance.Hommage à la Catalogne. Mais. Stop aux images d'Epinal surtout dans le domaine des odeurs de sainteté politique. Merci dans ce blog, pour l'historique intéressant de ce parfum catalan nouvellement découvert d'un républicain breton dorénavant recouvert de sainte hermine blanche du Myrurgia 1916 en lieu et place de l'acqua de colonia concentrada d'Alvarez Gomez. Une façon de reculer pour mieux sauter sans se souiller le pelage des miasmes des à-priori.

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